Libertés individuelles, Internet et P2P : de mal en pis. (30.11.205)
Indice n°1 : Filtrage sur le moteur de recherche de Kazaa
Le 25 novembre dernier, le juge Wilcox de la cour fédérale d'Australie a intimé l'ordre à Sharman Networks, l'opérateur actuel du réseau peer-to-peer Kazaa, de filtrer certains mots clés de son moteur de recherche de façon à interdire l'accès à des morceaux tombant sous le régime du copyright. L'industrie des media, plaignante dans l'affaire, propose actuellement une liste de 10.000 mots clés (noms d'artistes ou de titres) qu'elle veut voir inconditionnellement retirés de l'indexation du moteur de recherches Kazaa. Cette première injonction en vise 3.000 pour l'instant.
Sharman Networks avait originellement proposé d'employer plus de technologie pour donner quelques gages de bonnes intentions à la partie adverse, en faisant appel à la technique dite de marquage ("fingerprinting") par signature pour distinguer le contenu sous copyright du reste et en contrôler l'échange. Pour ce faire, Sharman se propose d'utiliser les boîtiers de la société américaine Audible Magic qui écoutent le traffic sur le réseau et comparent les signatures du contenu ainsi repéré à une base de données de signatures d'oeuvres sous copyright. Paradoxalement, dans le cas australien, c'est l'industrie même des media qui affirmait l'insuffisance de ces mesures seulement technologiques et insistait pour la suppression pure et simple de l'usage des mots clés dans le moteur de recherches.
C'est cette même industrie qui, par la voix de la toute puissante RIAA (Recording Industry Association of America), vantait naguère les mérites d'Audible Magic et lui ouvrait quelques portes à Washington. En fait, l'argument selon lequel les boîtiers d'Audible Magic pourraient, le cas échéant, écouter les flux chiffrés de certains opérateurs de réseaux peer-to-peer au nom de la protection des droits mais en violation du Digital Millenium Copyright Act (DMCA) adopté aux USA en 1998, a peut-être découragé certains de ses supporters de la première heure.
Indice n°2 : Il n'est pas interdit d'interdire Skype dans les Universités
Depuis quelques jours une campagne de publicité en ligne et de courriers électroniques nous invitent avec insistance à nous tourner vers le Pays Basque, et vers Bidart, pour trouver protection efficace contre ce que certains qualifient de "nouveau fléau", Skype. Le "SkypeKiller" est arrivé, quelques semaines après l'interdiction solennelle du Ministère de la Recherche faite aux universités et aux administrations d'installer et d'employer le logiciel de voix sur IP.
Interdiction elle même chargée de relents protectionnistes depuis que Skype est tombé dans le giron de l'américain eBay -- à moi les patriotes économiques ! (À force de gérer par décret de listes d'éléments inadmissibles - à quand l'OPML (Outline Processor Markup Language) républicain ? -, compagnies aériennes interdites de décollage, technologies d'intérêt national désormais sous contrôle, URLs et sites Web "inappropriés" dans le contrôle parental imposé aux FAI, applications et logiciels autorisée et interdits dans les agences gouvernementales, la France devrait bientôt briller au classement de Reporters sans frontières aux côtés de la Chine et de l'Iran ! Enfin un retour aux premières places d'un classement mondial !)
Indice n°3 : Entente "cordiale" entre Bram Cohen et la MPAA
Dans le même esprit, le 23 novembre dernier, Bram Cohen, le fondateur et architecte de BitTorrent s'accordait avec la Motion Picture Association of America (MPAA), le démiurge hollywoodien dont la largeur de vue ne cède en rien à celle de la RIAA, pour interdire l'accès depuis son site à des contenus vidéo sous copyright. BitTorrent, un nouveau protocole d'échange de contenu pour réseaux peer-to-peer a connu un succès fulgurant parce que techniquement mieux adapté aux téléchargements de très gros fichiers, comme -- mais ne le répétez pas -- les "rips" de DVD et autres films aux formats DivX ou Xvid. La MPAA avait auparavant réussi à faire fermer le site LokiTorrent, un hôte BitTorrent, et se faire communiquer les noms et les logs du trafic de tous ses utilisateurs, ainsi qu'à obtenir gain de cause contre d'autres relais BitTorrent aux USA. On imagine l'aimable bras de fer qui a opposé Cohen et la MPAA pour que le premier en arrive à capituler sans condition sous l'amicale pression de l'organisation professionnelle !
Grokster et Morpheus qui voulurent en leur temps faire de la résistance n'ont, eux, pas survécu ! Même si BitTorrent est en train de perdre des parts de marché au profit de eDonkey dans le trafic P2P, qui représente, rappelons le, plus de 60 % du trafic des FAI dans le monde, il n'en est pas moins devenu un des plus grand réseau d'échange sur Internet (cf. étude CacheLogic d'août 2005). Evidemment toutes ces campagnes successives de lobbying et de recours légaux sont complaisamment relayées par la presse, en particulier par la presse en ligne, et amplifiées, comme il se doit, par des media qui sont parties prenantes dans la plupart des cas.
Indice n°4 : Dormez tranquille, on vous surveille
À la veille du Sommet mondial sur la société de l'information à Tunis, les Etats-Unis obtenaient à l'arraché un statu quo préservant leur mainmise sur la gouvernance d'Internet et, plus particulièrement, sur le contrôle des noms de domaine et des annuaires de routage du coeur du réseau via ICANN, une société apparemment de droit privé mais contrôlée de près par le gouvernement américain. Implicitement, les pays les plus répressifs en terme de contrôle d'Internet n'étaient en revanche pas inquiétés et laissés à leurs vélléités d'édification de réseaux-forteresses centralisés et surveillés.
En fait, dans la formidable contre-attaque des propriétaires américains de copyrights contre ceux qualifiés de nouveaux pirates, les opérateurs de protocoles propriétaires et fermés tournés vers les consommateurs, on assiste au développement d'un véritable nouveau réseau, superposé à l'ancien et utilisant à son profit les mêmes ressources qu'Internet ; un "nouveau réseau de surveillance" comme l'identifie Sonia Katyal, professeur de droit à la Fordham University.
L'émergence d'un réseau de surveillance montre la nature paradoxale d'Internet : lieu infini d'expression pour les créateurs et les consommateurs il offre également toutes les facilités pour établir une surveillance tous azimuts (le panopticon de Bentham revu par Michel Foucault). C'est ce paradoxe qui exarcerbe la tension, de plus en plus sensible actuellement, entre propriété intellectuelle et respects des droits privés individuels. Le DMCA aus Etats-Unis, en particulier, a été un formidable encouragement aux propriétaires de copyrights dans le développement de technologies et de méthodes extrajudiciaires de détection, de dissuasion et de contrôle des droits de propriétés intellectuelles.
La mésaventure très récente de Sony BMG illustre parfaitement cette dérive. Depuis plus d'un an, certains des CD commercialisés par Sony BMG installaient, lorsqu'ils étaient joués sur un PC, un petit programme système qui communiquait au site de Sony les informations personnelles relatives à l'ordinateur en question. Ce programme système (rootkit) est doublement critiquable :
(i) il est particulièrement agressif, car si l'utilisateur averti retire le programme "mouchard", son Windows est corrompu et ne reboote plus ! et,
(ii) il est installé à l'insu de l'utilisateur, derrière un autre process Windows qui masque son existence. Cette seconde caractéristique crée une nouvelle vulnérabilité et tôt après sa diffusion, déjà de nouvelles souches de virus exploitaient le masquage Sony pour se cacher à la vue des outils classiques anti-virus.
Révélé par des blogs, ce nouvel excès s'est rapidement trouvé au centre d'une polémique confrontant la blogosphère et l'éditeur de musique qui vit, contre toute attente, le géant japonais reculer et fournir des outils de "déverminage" avant d'annoncer l'abandon de ce système de protection de droits numériques.
Le panopticon numérique, ce nouveau réseau de surveillance émergent sur Internet, sans réel contre-pouvoir est, plus généralement, dans de l'air du temps. Que ce soit dans le "principe de précaution" devenu constitutionnel en France, ou dans la soumission européenne sans discussion, au motif de la guerre contre le terrorisme, à la première sommation des Etats-Unis de transmettre des données personnelles des voyageurs aériens, et de mettre en place de fichiers centralisés d'indications biométriques de ses citoyens venant doubler, tripler ou quadrupler la surveillance déjà active des flux financiers, des plus grands hedge funds aux simples paiements par carte bancaire, les réseaux de surveillance sont déjà multiples, institutionalisés et, au final, demandés et acceptés par ceux-là même dont ils restreignent les droits individuels. (Le sociologue Ulrich Beck, dans son livre La société du risque, avait il y bien longtemps reconnu tous les signes avant-coureurs de ce changement.)
Pour revenir à Internet, il faut conclure aujourd'hui que la menace réelle est que le réseau de surveillance, que tel ou tel événement inopiné permet de relever et d'identifier aujourd'hui, ne devienne le régime normal, la seule modalité de publication et de consommation de contenus numériques. L'artiste Madonna et sa maison d'édition ont signé un accord de partenariat exclusif avec France Telecom pour la diffusion, en avant-première de la sortie mondiale de son nouvel album, de clips diffusés sur le réseau de téléphonie mobile de l'opérateur.
VirginMega, le magasin de vente en ligne de musique de Virgin, a immédiatement acheté la chanson Hung Up sur Wanadoo et l'a remise en vente sur son propre magasin en ligne, voulant signifier son opposition à l'arrivée sur le terrain de la distribution musicale classique des opérateurs de téléphonie et de réseaux. Notons que VirginMega avait déjà eu maille à partir avec Apple sur les formats iTunes et MP3 reconnus par l'iPod et que le Conseil de la concurrence a interdit à Virgin de vendre sur ses sites. L'iPod, qui n'accepte pas les systèmes de DRM, comme celui de Microsoft, généralement adoptés par les distributeurs en ligne, se vend donc d'une certaine façon grâce à la banalisation des MP3 piratés (et ceux, bien sûr, parfaitement légaux du site iTunes dont le catalogue a été dument négocié et payé aux majors). L'histoire ne précise pas comment France Telecom a immédiatement découvert la présence du fichier incriminant sur le site de Virgin, mais gageons que quelques signatures électroniques et autres "bots" en baguenaude commandée ont du détecter ce détournement de droits.
À l'heure où disparaissent Grokster, Morpheus, où Kazaa et BitTorrent se font museler - pour combien de temps ? - par l'industrie, où iMesh arrive en France, où Sony s'imagine qu'il a un droit imprescriptible de contrôle sur nos PC, et où Apple triomphe avec iTunes, on est en bon droit de s'interroger sur l'équilibre réel des droits et des responsabilités sur Internet !
mercredi, août 30, 2006
En quoi le RSS bidirectionnel peut-il bien me concerner ? (23.11.2005)
Derrière une annonce particulièrement technique de Microsoft, à propos de RSS, se cache peut-être l’amorce d’un mouvement architectural plus profond illustrant l’impact du Web sur la gestion des données.
RSS qui signifie, selon les uns, Really Simple Syndication (une syndication vraiment simple), et selon les autres Rich Site Summary (résumé complet d’un site) ou encore RDF Site Summary (le RDF étant lui-même un format XML sanctifié par le W3C pour la description de ressources en général), désigne un format XML véhiculant un condensé des informations publiées sur un site Web, sous forme d’un flux qui est réactualisé lorsque sont publiées de nouvelles informations.
On parle aussi de « lecteur RSS » qui sont des programmes, soit indépendants, soit de plus en plus souvent intégrés aux versions courantes des navigateurs Web, décodant, filtrant éventuellement, et affichant « en temps réel » ce format soit seul, soit sur une autre page Web (d’où l’idée de syndication). Ces flux RSS qui circulent sur le Web sont dès lors particulièrement bien adaptés aux fils d’actualités et aux blogs, dont ils permettent, par exemple, une lecture rapide et une agrégation par centres d’intérêt (ce que propose, entre autres, la startup Rojo Networks sous une forme hébergée). Il existe également de nombreux annuaires RSS qui recensent les flux disponibles suivant un classement thématique. Enfin, on trouve aujourd'hui des moteurs de recherche spécialisés dans la recherche dans les flux RSS, comme Feedster et Technorati.
La spécification RSS en est actuellement à la version 2.0 (http://blogs.law.harvard.edu/tech/rss) mais c’est un standard plutôt "de facto" puisque historiquement proposé par des éditeurs comme Netscape et Userland, puis repris progressivement par « contagion » par d’autres éditeurs et par des sociétés de l’industrie des média. Il existe aussi d’autres dialectes XML destinés à la syndication de contenus changeant périodiquement comme Atom mais celui-ci n’est pas fondamentalement différent de RSS et, en pratique, les lecteurs de flux décodent l’un comme l’autre. Dans la même sphère de standards, OPML, Outline Processor Markup Language, au départ développé par le même Userland pour regrouper et identifier les titres d’un texte, a vu son usage amplifié comme standard d’échange de liste de flux RSS ou Atom entre acteurs de l’agrégation et de la syndication de contenus. (Les billets de cette chronique peuvent, par exemple, être lus sous forme de flux RSS à l’adresse URL suivante http://del.icio.us/rss/itrmanagertribune/)
L’annonce de Microsoft est intéressante à double titre. D’abord, et c’est une première, Microsoft propose une extension des formats RSS et OPML, appelée SSE, pour Simple Sharing Extensions, sous le régime de la licence Creative Commons. Cette licence, élaborée par l’organisation à but non lucratif du même nom, se présente comme une alternative au régime légal du copyright américain, dont, et c’est toute la saveur de cette annonce, la rédaction avait été suscitée à l’époque par le procès fait à Microsoft sur sa politique de gestion des droits de ses logiciels. (Lawrence Lessig l’avocat rendu fameux par son rôle dans ces procès Microsoft et auteur de divers pamphlets attaquant le régime actuel du copyright américain – lire « Free Culture », par exemple – est un des promoteurs actifs de Creative Commons.) Mais comme c’est Ray Ozzie en personne, le nouveau CTO de Microsoft, fondateur de Notes chez Lotus, puis de Groove, racheté par Microsoft, expert reconnu sur ces sujets d’agrégation/syndication et de travail collaboratif et, surtout, au positionnement plus « ouvert » que la moyenne des porte-parole de Microsoft qui est l’auteur de l’annonce SSE, on s’en étonnera déjà un peu moins.
Mais l’intérêt réside aussi dans le contenu technique de l’annonce, ces fameuses extensions du format RSS. Positionné par Microsoft comme simplifiant la circulation des flux RSS, en particulier relatifs aux événements des calendriers et aux contacts personnels, entre applications ; il s’agit d’un dispositif de synchronisation de flux RSS, même lorsqu’ils dépendent les uns des autres. L’exemple du partage des rendez-vous sur un calendrier commun est l’archétype de ce type de synchronisation. La spécification SSE propose donc de rajouter un historique des changements aux flux RSS (création, modification et destruction des publications individuelles dans le flux). Ainsi avec SSE, le flux RSS peut être considéré comme une base de données, chaque publication atomique RSS jouant le rôle d’un enregistrement dans une table d’une base de données relationnelle, avec toutes ses opérations de création, de sélection, de mise à jour et de destruction.
Adam Bosworth, un ancien de Microsoft – où il travaillait déjà sur XML – devenu Chief Architect de BEA Systems avant d’être recruté par Google en 2004 comme VP Engineering, s’interrogeait en octobre dernier sur cette même question : s’il est facile de publier (INSERT), lire et filtrer (SELECT) les publications dans le flux RSS, comment fait-on pour les actualiser (UPDATE) ou les effacer (DELETE) dans ce même flux ? Google proposait alors, par sa voix, de mettre en œuvre un mécanisme déjà contenu dans le standard Atom pour actualiser ou modifier les flux Atom (et RSS par analogie) via les déclinaisons moins connues du protocole HTTP. Pour rester bref, le protocole HTTP définit les commandes « GET » et « POST » pour télécharger des pages Web ou envoyer des formulaires : ce sont les plus connues et les plus utilisées. Mais il existe deux autres commandes, « PUT » et « DELETE », pour actualiser et détruire, respectivement, une ressource sur le Web, qui sont si peu usitées qu’en règle générale elles sont mal ou pas implémentées par les serveurs Web. Le « Atom Publishing Protocol », une spécification pour le moment à l’état de draft de l’IETF, propose d’employer ces commandes pour éditer en temps réel, via le simple protocole HTTP, les flux RSS et les rendre ainsi véritablement bidirectionnels.
Pour Microsoft, le RSS bidirectionnel est le moyen de partage d’informations élémentaires entre applications faiblement couplées, relativement indépendantes les unes de autres ; pour Google le RSS bidirectionnel permet de transformer les flux RSS en véritables bases de données munies de toutes les opérations élémentaires de transactions.
Le RSS bidirectionnel, s’il finit par être largement adopté, est tout simplement une proposition assez révolutionnaire de gestion partagée des multiples fragments d’information devenus indispensables dans nos vies professionnelle et quotidienne : contacts, noms, adresses, événements, rendez-vous, réunions, news, opinions, blogs etc. en permanence classés et reclassés selon nos catégories personnelles et incessamment produits et reproduits par diverses applications sur différentes machines (du téléphone portable au PDA et au PC). Le dispositif technique promet une synchronisation généralisée (et sans douleur : heureux sont ceux qui ignorent les subtilités de la synchronisation ActiveSync !) de ces données émiettées mais devenues indispensables.
Et il est heureux de voir que Microsoft choisisse les auspices de Creative Commons pour engager la discussion technique sur ce sujet.
Derrière une annonce particulièrement technique de Microsoft, à propos de RSS, se cache peut-être l’amorce d’un mouvement architectural plus profond illustrant l’impact du Web sur la gestion des données.
RSS qui signifie, selon les uns, Really Simple Syndication (une syndication vraiment simple), et selon les autres Rich Site Summary (résumé complet d’un site) ou encore RDF Site Summary (le RDF étant lui-même un format XML sanctifié par le W3C pour la description de ressources en général), désigne un format XML véhiculant un condensé des informations publiées sur un site Web, sous forme d’un flux qui est réactualisé lorsque sont publiées de nouvelles informations.
On parle aussi de « lecteur RSS » qui sont des programmes, soit indépendants, soit de plus en plus souvent intégrés aux versions courantes des navigateurs Web, décodant, filtrant éventuellement, et affichant « en temps réel » ce format soit seul, soit sur une autre page Web (d’où l’idée de syndication). Ces flux RSS qui circulent sur le Web sont dès lors particulièrement bien adaptés aux fils d’actualités et aux blogs, dont ils permettent, par exemple, une lecture rapide et une agrégation par centres d’intérêt (ce que propose, entre autres, la startup Rojo Networks sous une forme hébergée). Il existe également de nombreux annuaires RSS qui recensent les flux disponibles suivant un classement thématique. Enfin, on trouve aujourd'hui des moteurs de recherche spécialisés dans la recherche dans les flux RSS, comme Feedster et Technorati.
La spécification RSS en est actuellement à la version 2.0 (http://blogs.law.harvard.edu/tech/rss) mais c’est un standard plutôt "de facto" puisque historiquement proposé par des éditeurs comme Netscape et Userland, puis repris progressivement par « contagion » par d’autres éditeurs et par des sociétés de l’industrie des média. Il existe aussi d’autres dialectes XML destinés à la syndication de contenus changeant périodiquement comme Atom mais celui-ci n’est pas fondamentalement différent de RSS et, en pratique, les lecteurs de flux décodent l’un comme l’autre. Dans la même sphère de standards, OPML, Outline Processor Markup Language, au départ développé par le même Userland pour regrouper et identifier les titres d’un texte, a vu son usage amplifié comme standard d’échange de liste de flux RSS ou Atom entre acteurs de l’agrégation et de la syndication de contenus. (Les billets de cette chronique peuvent, par exemple, être lus sous forme de flux RSS à l’adresse URL suivante http://del.icio.us/rss/itrmanagertribune/)
L’annonce de Microsoft est intéressante à double titre. D’abord, et c’est une première, Microsoft propose une extension des formats RSS et OPML, appelée SSE, pour Simple Sharing Extensions, sous le régime de la licence Creative Commons. Cette licence, élaborée par l’organisation à but non lucratif du même nom, se présente comme une alternative au régime légal du copyright américain, dont, et c’est toute la saveur de cette annonce, la rédaction avait été suscitée à l’époque par le procès fait à Microsoft sur sa politique de gestion des droits de ses logiciels. (Lawrence Lessig l’avocat rendu fameux par son rôle dans ces procès Microsoft et auteur de divers pamphlets attaquant le régime actuel du copyright américain – lire « Free Culture », par exemple – est un des promoteurs actifs de Creative Commons.) Mais comme c’est Ray Ozzie en personne, le nouveau CTO de Microsoft, fondateur de Notes chez Lotus, puis de Groove, racheté par Microsoft, expert reconnu sur ces sujets d’agrégation/syndication et de travail collaboratif et, surtout, au positionnement plus « ouvert » que la moyenne des porte-parole de Microsoft qui est l’auteur de l’annonce SSE, on s’en étonnera déjà un peu moins.
Mais l’intérêt réside aussi dans le contenu technique de l’annonce, ces fameuses extensions du format RSS. Positionné par Microsoft comme simplifiant la circulation des flux RSS, en particulier relatifs aux événements des calendriers et aux contacts personnels, entre applications ; il s’agit d’un dispositif de synchronisation de flux RSS, même lorsqu’ils dépendent les uns des autres. L’exemple du partage des rendez-vous sur un calendrier commun est l’archétype de ce type de synchronisation. La spécification SSE propose donc de rajouter un historique des changements aux flux RSS (création, modification et destruction des publications individuelles dans le flux). Ainsi avec SSE, le flux RSS peut être considéré comme une base de données, chaque publication atomique RSS jouant le rôle d’un enregistrement dans une table d’une base de données relationnelle, avec toutes ses opérations de création, de sélection, de mise à jour et de destruction.
Adam Bosworth, un ancien de Microsoft – où il travaillait déjà sur XML – devenu Chief Architect de BEA Systems avant d’être recruté par Google en 2004 comme VP Engineering, s’interrogeait en octobre dernier sur cette même question : s’il est facile de publier (INSERT), lire et filtrer (SELECT) les publications dans le flux RSS, comment fait-on pour les actualiser (UPDATE) ou les effacer (DELETE) dans ce même flux ? Google proposait alors, par sa voix, de mettre en œuvre un mécanisme déjà contenu dans le standard Atom pour actualiser ou modifier les flux Atom (et RSS par analogie) via les déclinaisons moins connues du protocole HTTP. Pour rester bref, le protocole HTTP définit les commandes « GET » et « POST » pour télécharger des pages Web ou envoyer des formulaires : ce sont les plus connues et les plus utilisées. Mais il existe deux autres commandes, « PUT » et « DELETE », pour actualiser et détruire, respectivement, une ressource sur le Web, qui sont si peu usitées qu’en règle générale elles sont mal ou pas implémentées par les serveurs Web. Le « Atom Publishing Protocol », une spécification pour le moment à l’état de draft de l’IETF, propose d’employer ces commandes pour éditer en temps réel, via le simple protocole HTTP, les flux RSS et les rendre ainsi véritablement bidirectionnels.
Pour Microsoft, le RSS bidirectionnel est le moyen de partage d’informations élémentaires entre applications faiblement couplées, relativement indépendantes les unes de autres ; pour Google le RSS bidirectionnel permet de transformer les flux RSS en véritables bases de données munies de toutes les opérations élémentaires de transactions.
Le RSS bidirectionnel, s’il finit par être largement adopté, est tout simplement une proposition assez révolutionnaire de gestion partagée des multiples fragments d’information devenus indispensables dans nos vies professionnelle et quotidienne : contacts, noms, adresses, événements, rendez-vous, réunions, news, opinions, blogs etc. en permanence classés et reclassés selon nos catégories personnelles et incessamment produits et reproduits par diverses applications sur différentes machines (du téléphone portable au PDA et au PC). Le dispositif technique promet une synchronisation généralisée (et sans douleur : heureux sont ceux qui ignorent les subtilités de la synchronisation ActiveSync !) de ces données émiettées mais devenues indispensables.
Et il est heureux de voir que Microsoft choisisse les auspices de Creative Commons pour engager la discussion technique sur ce sujet.
Nouveaux réseaux, mêmes affrontements entre architectures ouverte et fermée. (22.11.2005)
Le débat entre les partisans d’une infrastructure ouverte et ceux prônant une infrastructure fermée trouve aujourd’hui d’autres domaines où s’étendre. Prenons, par exemple, l’annonce récente de la mise en commun des réseaux de messagerie instantanée de Microsoft et de Yahoo!, permettant enfin aux utilisateurs de l’un de dialoguer avec ceux de l’autre : voilà l’illustration d’une stratégie d’ouverture forcée par la présence, au sommet de la chaîne, d’un acteur fermé, bien plus gros, AOL.
La publication en ligne Red Herring a publié les chiffres précis ayant entraîné ces mouvements stratégiques. AOL a enregistré une croissance de 6 % du nombre d’utilisations de sa messagerie instantanée aux USA (en comparant mois sur mois identique l’année précédente) le portant à 49 millions. Microsoft et Yahoo!, en revanche, perdaient respectivement leurs fréquentation à hauteur de 1 % à 24,4 millions pour le premier et de 25,5 à 22 millions pour le second. Il ne restait alors au n°2 et au n°3 qu’à faire alliance et ouvrir leurs réseaux pour lutter contre le n°1, toujours arc-bouté sur une architecture propriétaire.
L’utilisateur trouvera toujours bénéfice à participer à un réseau ouvert. La valeur qu’il perçoit dépend du nombre de personnes avec lesquelles le réseau lui permet d’entrer en relation et du nombre de personnes qui peuvent entrer en relation avec lui ; plus grands sont ces nombres plus grande est la valeur qu’on attribue à sa participation au réseau. (Il y a derrière ces truismes quelques jolies formules mathématiques résumées dans la Loi de Metcalfe qui dit que la valeur pour un utilisateur est proportionnelle au carré du nombre d’utilisateurs du réseau. Plus encore, en ces temps de communautés Web et de « social computing » on peut même légitimer la Loi de Reed qui dit que, si, de plus, on prend en considération la capacité à former des groupes d’intérêts communs sur le réseau, la valeur perçue par un utilisateur est en 2^N où N est le nombre d’utilisateurs qui, pour ceux dont les maths sont bien lointaines, croît beaucoup – mais vraiment beaucoup – plus vite que le carré de N !) Il n’est donc pas étonnant que la demande pousse à l’adoption d’une infrastructure ouverte.
Par contre, pour l’opérateur de réseau en position de leadership (en nombre d’utilisateurs) l’intérêt est opposé. Si cette position a été acquise via un réseau fermé, il est de son intérêt bien compris de conserver son architecture propriétaire et ce malgré l’intérêt individuel de chaque utilisateur. L’exemple de Skype vient à l’esprit dans le nouveau champ de bataille que représente la voix sur IP. On a reproché mille fois à Skype d’avoir choisi et mis en œuvre un protocole propriétaire. On a glosé sur le réveil annoncé des grands opérateurs de réseaux téléphoniques historiques (qui ont vécu cette même révolution il y a fort longtemps lorsqu’il a bien fallu interconnecter les réseaux téléphoniques nationaux et adopter des protocoles communs) et de l’unisson dans lequel ils se sont précipitamment ralliés au protocole SIP pour faire face au nouvel enfant terrible. On s’est interrogé sans fin sur la valorisation de Skype acceptée par eBay lors de son rachat par le géant des ventes aux enchères en ligne. Skype étant le plus gros réseau actuellement, pour un utilisateur qui veut téléphoner en IP vers le plus grand nombre de correspondants, l’incitation économique initiale à rejoindre un réseau, il n’y a pas vraiment de décision à prendre : Skype s’impose, par le nombre. Et c’est un utilisateur de plus et un incrément de la valeur de Skype ! (Il y a, évidemment, d’autres jolies formules mathématiques qui modélisent le phénomène. Dans les réseaux qui croissent par agglomération successive de nouveaux liens et utilisateurs, se forment naturellement des « hubs », points de passage obligés entre paires d’utilisateurs choisis au hasard. Ces réseaux sont sujets à de nombreuses études, sous le nom « scale-free networks », et ont été trouvés dans l’infrastructure du Web, dans l’usage des « tags » dans les sites de « social bookmarking » et même dans les réseaux de relations chimiques des protéines dans la cellule !) Et il est intéressant de noter que eBay-Skype se vante de ses 40 millions d’utilisateurs – comparable à la fréquentation mensuelle de la messagerie instantanée d’AOL.
Dans le cas de Microsoft et Yahoo!, l’annonce faite précise que les deux réseaux vont être liés mais, pour l’instant, pas fusionnés. Chacun essaye de rester le plus propriétaire possible mais de s’ouvrir quand même, gymnastique laborieuse reflétant la tension entre architectures, et « business model », propriétaire et ouverte.
Le débat entre les partisans d’une infrastructure ouverte et ceux prônant une infrastructure fermée trouve aujourd’hui d’autres domaines où s’étendre. Prenons, par exemple, l’annonce récente de la mise en commun des réseaux de messagerie instantanée de Microsoft et de Yahoo!, permettant enfin aux utilisateurs de l’un de dialoguer avec ceux de l’autre : voilà l’illustration d’une stratégie d’ouverture forcée par la présence, au sommet de la chaîne, d’un acteur fermé, bien plus gros, AOL.
La publication en ligne Red Herring a publié les chiffres précis ayant entraîné ces mouvements stratégiques. AOL a enregistré une croissance de 6 % du nombre d’utilisations de sa messagerie instantanée aux USA (en comparant mois sur mois identique l’année précédente) le portant à 49 millions. Microsoft et Yahoo!, en revanche, perdaient respectivement leurs fréquentation à hauteur de 1 % à 24,4 millions pour le premier et de 25,5 à 22 millions pour le second. Il ne restait alors au n°2 et au n°3 qu’à faire alliance et ouvrir leurs réseaux pour lutter contre le n°1, toujours arc-bouté sur une architecture propriétaire.
L’utilisateur trouvera toujours bénéfice à participer à un réseau ouvert. La valeur qu’il perçoit dépend du nombre de personnes avec lesquelles le réseau lui permet d’entrer en relation et du nombre de personnes qui peuvent entrer en relation avec lui ; plus grands sont ces nombres plus grande est la valeur qu’on attribue à sa participation au réseau. (Il y a derrière ces truismes quelques jolies formules mathématiques résumées dans la Loi de Metcalfe qui dit que la valeur pour un utilisateur est proportionnelle au carré du nombre d’utilisateurs du réseau. Plus encore, en ces temps de communautés Web et de « social computing » on peut même légitimer la Loi de Reed qui dit que, si, de plus, on prend en considération la capacité à former des groupes d’intérêts communs sur le réseau, la valeur perçue par un utilisateur est en 2^N où N est le nombre d’utilisateurs qui, pour ceux dont les maths sont bien lointaines, croît beaucoup – mais vraiment beaucoup – plus vite que le carré de N !) Il n’est donc pas étonnant que la demande pousse à l’adoption d’une infrastructure ouverte.
Par contre, pour l’opérateur de réseau en position de leadership (en nombre d’utilisateurs) l’intérêt est opposé. Si cette position a été acquise via un réseau fermé, il est de son intérêt bien compris de conserver son architecture propriétaire et ce malgré l’intérêt individuel de chaque utilisateur. L’exemple de Skype vient à l’esprit dans le nouveau champ de bataille que représente la voix sur IP. On a reproché mille fois à Skype d’avoir choisi et mis en œuvre un protocole propriétaire. On a glosé sur le réveil annoncé des grands opérateurs de réseaux téléphoniques historiques (qui ont vécu cette même révolution il y a fort longtemps lorsqu’il a bien fallu interconnecter les réseaux téléphoniques nationaux et adopter des protocoles communs) et de l’unisson dans lequel ils se sont précipitamment ralliés au protocole SIP pour faire face au nouvel enfant terrible. On s’est interrogé sans fin sur la valorisation de Skype acceptée par eBay lors de son rachat par le géant des ventes aux enchères en ligne. Skype étant le plus gros réseau actuellement, pour un utilisateur qui veut téléphoner en IP vers le plus grand nombre de correspondants, l’incitation économique initiale à rejoindre un réseau, il n’y a pas vraiment de décision à prendre : Skype s’impose, par le nombre. Et c’est un utilisateur de plus et un incrément de la valeur de Skype ! (Il y a, évidemment, d’autres jolies formules mathématiques qui modélisent le phénomène. Dans les réseaux qui croissent par agglomération successive de nouveaux liens et utilisateurs, se forment naturellement des « hubs », points de passage obligés entre paires d’utilisateurs choisis au hasard. Ces réseaux sont sujets à de nombreuses études, sous le nom « scale-free networks », et ont été trouvés dans l’infrastructure du Web, dans l’usage des « tags » dans les sites de « social bookmarking » et même dans les réseaux de relations chimiques des protéines dans la cellule !) Et il est intéressant de noter que eBay-Skype se vante de ses 40 millions d’utilisateurs – comparable à la fréquentation mensuelle de la messagerie instantanée d’AOL.
Dans le cas de Microsoft et Yahoo!, l’annonce faite précise que les deux réseaux vont être liés mais, pour l’instant, pas fusionnés. Chacun essaye de rester le plus propriétaire possible mais de s’ouvrir quand même, gymnastique laborieuse reflétant la tension entre architectures, et « business model », propriétaire et ouverte.
Quand la Chine change le Web. (17.11.2005)
Dans son livre "Comment la Chine change le monde", Erik Israëlewicz argumente et développe la thèse que la formidable croissance économique de la Chine - jamais un pays si peuplé, 1,3 milliards d'habitants, n'avait connu une croissance économique aussi forte, 8 % par an en moyenne, pendant si longtemps, 25 ans - change le monde au moins aussi profondément et durablement que le monde à changé la Chine dans le dernier quart de siècle. La démesure, l'appétit, les moyens et l'état d'esprit qui caractérisent cet essor ont pour résultat de faire basculer les grands équilibres économiques de la planète du côté du consommateur plutôt que de celui du producteur. C'est la demande qui pilote ces renversements de puissance et non plus l'offre que le consumérisme de masse avait établie avec la forme américaine du capitalisme au XXe siècle.
La Chine s'intéresse aussi de très près au monde virtuel. Sur Internet aussi ses 130 millions d'internautes - un nombre en croissance lui aussi hyper-rapide - représentent une "super puissance". Cependant, comme le note le rapport de Reporters sans frontières sur la gouvernance d'Internet, opportunément publié au moment où s'ouvre le Sommet mondial sur la société de l'information, la Chine fait partie de la liste "noire" des pays où la liberté sur Internet est la plus limitée. Mais contrairement à la fameuse liste noire des compagnies aériennes que M. De Villepin ne veut pas voir atterrir en France, qui comportait cinq noms parfaitement inconnus, celle de RSF en revanche en comporte quinze et se lit comme du Bush-Cheney dans le texte : Chine, Corée du Nord, Cuba, Iran, Lybie, Népal, Belarus, Birmanie, Arabie Saoudite, Ouzbékistan, Iran, Syrie, Tunisie, Turkménistan et Vietnam. Que le sommet se passe à Tunis, dans un pays que le rapport qualifie de cyber-répressif, et se déroule dans des rumeurs persistantes d'opération de propagande des autorités et dans des soupçons, apparemment étayés pas les agressions récentes de journalistes et de représentants de la société de l'information en marge du sommet, d'alibi à une orientation répressive de la politique intérieure du pays laisse à penser que rien de concret n'a des chances de déboucher de ces débats.
Où plutôt si : le maintien du statu quo avec l'accord obtenu à l'arraché, la veille même de l'ouverture du sommet, entre Américains et Européens sur la gestion du réseau des réseaux. Une semaine de négociation très tendue n'a abouti que tardivement à un accord assez vide de substance : Washington conserve le contrôle de l'adressage - les fameux serveurs DNS et la cartographie des noms de domaine - au travers d'une société de droit privé, ICANN, qui bien qu'elle clame son indépendance, reste en vérité dans l'ombre politique du ministère américain du commerce (qui siège massivement à son Conseil d'administration). De la proposition de l'Union Européenne visant la mise en place d'un nouveau modèle de coopération qui intégrerait les gouvernements pour les questions de noms, de numérotage et d'adresses sur Internet, il ne reste aujourd'hui que la promesse de la création d'un "forum" international où les questions de gouvernance ne relevant pas strictement de la gestion des noms de domaine et de l'adressage, comme la cyber-criminalité, la lutte contre le spam et les virus, seront discutées sous l'égide de l'ONU.
Des pays comme la Chine, l'Iran, l'Arabie Saoudite ont quant à eux complètement reconstruit et centralisé l'architecture du réseau sur leurs territoires. Cette centralisation, en opposition avec le développement réparti et la croissance protéiforme pourtant caractéristique de l'Internet, leur permet de construire des îlots "aseptisés" dans l'océan de la Toile et de contrôler qui y a, ou non, accès. L'application de technologies de filtrage, achetées dans un premier temps aux Etats-Unis (par exemple à Secure Computing, Cisco ou Sun qui s'en défendent vivement), permet alors non seulement de bloquer et de contrôler l'accès de l'information entrante (l'Arabie Saoudite revendique fièrement le blocage de 400,000 sites !) mais également de mettre en oeuvre une censure, se doublant parfois d'une répression active.
Et suivant le même argument qu'avance Erik Israëlewicz, la Chine, en particulier, est maintenant en passe de peser sur le comportement du monde sur Internet, comme elle le fait dans l'économie du monde réel. On se rappelle qu'en juin 2005 c'était Microsoft qui se pliait aux exigences chinoises et empêchait les bloggeurs chinois hébérgés sur MSN de publier des contenus n'ayant pas l'aval des autorités ; récemment, Yahoo! Hong-Kong livrait au gouvernement chinois les données permettant de localiser le dissident Shi Tao condamné en avril 2005 à dix ans de prison pour "divulgation illégale de secrets d’Etat à l’étranger". De même la Chine devenant progressivement elle-même fournisseur d'accès pour certains pays voisins comme la Corée du Nord, l'Ouzbékistan ou le Kirgistan, elle exporte ce modèle de filtrage sur le mode "viral" chers aux marketeurs du Web de la première heure, accroissant, cette fois de manière active, le contrôle qu'elle veut exercer sur la Toile.
Et en France nous dira-t-on ? Rappelons que, votée le 15 novembre 2001 en urgence, et quasiment à l’unanimité au terme d’un débat inexistant, la Loi sur la sécurité quotidienne (LSQ) a porté à un an la durée de conservation des archives de toutes les activités en ligne des clients des fournisseurs d’accès à Internet. Elle autorise par ailleurs les juges à recourir aux "moyens de l’Etat soumis au secret de la Défense nationale" pour décrypter les messages. Le projet de loi sur l’économie numérique (LEN), présenté par le gouvernement en janvier 2003, a vocation à transposer en droit français la Directive européenne de 2000 sur le commerce électronique. La LEN introduit une clause sur la responsabilité civile et pénale des prestataires techniques. Et en septembre 2005, Dominique de Villepin avait tranché: les logiciels de filtrage et de contrôle parental vont devenir une fonction intégrée à l’accès internet. Si les modalités restent à fixer, les FAI devraient donc fournir et activer automatiquement ces dispositifs. (C'était avant les émeutes, du temps où le contrôle parental n'évoquait qu'un icone supplémentaire dans la guirlande ornant le coin inférieur droit de nos écrans...)
Du coup, entre les exigences maximalistes, et lourdes d'intentions masquées, de la Chine et de l'Iran qui voulaient transférer le contrôle de l'Internet aux Etats via l'ONU et les Etats-Unis, inamovibles dans leur mainmise sur l'Internet, il n'y avait de toute manière guère de place que pour le statu quo.
Dans son livre "Comment la Chine change le monde", Erik Israëlewicz argumente et développe la thèse que la formidable croissance économique de la Chine - jamais un pays si peuplé, 1,3 milliards d'habitants, n'avait connu une croissance économique aussi forte, 8 % par an en moyenne, pendant si longtemps, 25 ans - change le monde au moins aussi profondément et durablement que le monde à changé la Chine dans le dernier quart de siècle. La démesure, l'appétit, les moyens et l'état d'esprit qui caractérisent cet essor ont pour résultat de faire basculer les grands équilibres économiques de la planète du côté du consommateur plutôt que de celui du producteur. C'est la demande qui pilote ces renversements de puissance et non plus l'offre que le consumérisme de masse avait établie avec la forme américaine du capitalisme au XXe siècle.
La Chine s'intéresse aussi de très près au monde virtuel. Sur Internet aussi ses 130 millions d'internautes - un nombre en croissance lui aussi hyper-rapide - représentent une "super puissance". Cependant, comme le note le rapport de Reporters sans frontières sur la gouvernance d'Internet, opportunément publié au moment où s'ouvre le Sommet mondial sur la société de l'information, la Chine fait partie de la liste "noire" des pays où la liberté sur Internet est la plus limitée. Mais contrairement à la fameuse liste noire des compagnies aériennes que M. De Villepin ne veut pas voir atterrir en France, qui comportait cinq noms parfaitement inconnus, celle de RSF en revanche en comporte quinze et se lit comme du Bush-Cheney dans le texte : Chine, Corée du Nord, Cuba, Iran, Lybie, Népal, Belarus, Birmanie, Arabie Saoudite, Ouzbékistan, Iran, Syrie, Tunisie, Turkménistan et Vietnam. Que le sommet se passe à Tunis, dans un pays que le rapport qualifie de cyber-répressif, et se déroule dans des rumeurs persistantes d'opération de propagande des autorités et dans des soupçons, apparemment étayés pas les agressions récentes de journalistes et de représentants de la société de l'information en marge du sommet, d'alibi à une orientation répressive de la politique intérieure du pays laisse à penser que rien de concret n'a des chances de déboucher de ces débats.
Où plutôt si : le maintien du statu quo avec l'accord obtenu à l'arraché, la veille même de l'ouverture du sommet, entre Américains et Européens sur la gestion du réseau des réseaux. Une semaine de négociation très tendue n'a abouti que tardivement à un accord assez vide de substance : Washington conserve le contrôle de l'adressage - les fameux serveurs DNS et la cartographie des noms de domaine - au travers d'une société de droit privé, ICANN, qui bien qu'elle clame son indépendance, reste en vérité dans l'ombre politique du ministère américain du commerce (qui siège massivement à son Conseil d'administration). De la proposition de l'Union Européenne visant la mise en place d'un nouveau modèle de coopération qui intégrerait les gouvernements pour les questions de noms, de numérotage et d'adresses sur Internet, il ne reste aujourd'hui que la promesse de la création d'un "forum" international où les questions de gouvernance ne relevant pas strictement de la gestion des noms de domaine et de l'adressage, comme la cyber-criminalité, la lutte contre le spam et les virus, seront discutées sous l'égide de l'ONU.
Des pays comme la Chine, l'Iran, l'Arabie Saoudite ont quant à eux complètement reconstruit et centralisé l'architecture du réseau sur leurs territoires. Cette centralisation, en opposition avec le développement réparti et la croissance protéiforme pourtant caractéristique de l'Internet, leur permet de construire des îlots "aseptisés" dans l'océan de la Toile et de contrôler qui y a, ou non, accès. L'application de technologies de filtrage, achetées dans un premier temps aux Etats-Unis (par exemple à Secure Computing, Cisco ou Sun qui s'en défendent vivement), permet alors non seulement de bloquer et de contrôler l'accès de l'information entrante (l'Arabie Saoudite revendique fièrement le blocage de 400,000 sites !) mais également de mettre en oeuvre une censure, se doublant parfois d'une répression active.
Et suivant le même argument qu'avance Erik Israëlewicz, la Chine, en particulier, est maintenant en passe de peser sur le comportement du monde sur Internet, comme elle le fait dans l'économie du monde réel. On se rappelle qu'en juin 2005 c'était Microsoft qui se pliait aux exigences chinoises et empêchait les bloggeurs chinois hébérgés sur MSN de publier des contenus n'ayant pas l'aval des autorités ; récemment, Yahoo! Hong-Kong livrait au gouvernement chinois les données permettant de localiser le dissident Shi Tao condamné en avril 2005 à dix ans de prison pour "divulgation illégale de secrets d’Etat à l’étranger". De même la Chine devenant progressivement elle-même fournisseur d'accès pour certains pays voisins comme la Corée du Nord, l'Ouzbékistan ou le Kirgistan, elle exporte ce modèle de filtrage sur le mode "viral" chers aux marketeurs du Web de la première heure, accroissant, cette fois de manière active, le contrôle qu'elle veut exercer sur la Toile.
Et en France nous dira-t-on ? Rappelons que, votée le 15 novembre 2001 en urgence, et quasiment à l’unanimité au terme d’un débat inexistant, la Loi sur la sécurité quotidienne (LSQ) a porté à un an la durée de conservation des archives de toutes les activités en ligne des clients des fournisseurs d’accès à Internet. Elle autorise par ailleurs les juges à recourir aux "moyens de l’Etat soumis au secret de la Défense nationale" pour décrypter les messages. Le projet de loi sur l’économie numérique (LEN), présenté par le gouvernement en janvier 2003, a vocation à transposer en droit français la Directive européenne de 2000 sur le commerce électronique. La LEN introduit une clause sur la responsabilité civile et pénale des prestataires techniques. Et en septembre 2005, Dominique de Villepin avait tranché: les logiciels de filtrage et de contrôle parental vont devenir une fonction intégrée à l’accès internet. Si les modalités restent à fixer, les FAI devraient donc fournir et activer automatiquement ces dispositifs. (C'était avant les émeutes, du temps où le contrôle parental n'évoquait qu'un icone supplémentaire dans la guirlande ornant le coin inférieur droit de nos écrans...)
Du coup, entre les exigences maximalistes, et lourdes d'intentions masquées, de la Chine et de l'Iran qui voulaient transférer le contrôle de l'Internet aux Etats via l'ONU et les Etats-Unis, inamovibles dans leur mainmise sur l'Internet, il n'y avait de toute manière guère de place que pour le statu quo.
Moteurs de recherche : Service ou Application ? (15.11.2005)
Au moment où les deux géants des moteurs de recherche « d�entreprise », Autonomy et Verity, fusionnent, de nouvelles startups, moteurs de recherche « verticaux », ne cessent d�apparaître à l�autre extrémité du marché. Trulia pour l�immobilier, SimplyHired pour les offres d�emploi, Healthline pour la santé, Truveo pour la video � à noter que sur ce segment, Autonomy avait déjà racheté Virage en 2003 � et bien d'autres sont autant d'illustrations de ce nouvel angle d�attaque du marché, décidément hyperactif, de la recherche.
À un récent forum (tenu sur le campus de Microsoft dans la Silicon Valley, un de ces rares nouveaux centres de recherche et développement situé hors de son siège près de Seattle), les fondateurs de ces nouveaux moteurs de recherche verticaux ont tous été interrogés sur leur perception de celui qui, pour l�instant, définit complètement le champ de bataille, Google, dans la concurrence acharnée qu�il livre à Yahoo! et à Microsoft.
Une des réponses les plus remarquables, aux yeux même de John Batelle, auteur du livre de référence sur l�ascension vertigineuse de Google (« The Search: How Google and Its Rivals Rewrote the Rules of Business and Transformed our Culture »), fut que si Google sait très bien exécuter des recherches sur le Web, il n�est pas prouvé qu�il soit un très bon éditeur d�applications logicielles. Ce commentaire entraîne naturellement la réflexion vers d'autres questions : quelle est, en effet, le c�ur logiciel (ou progiciel) de compétences de Google (et par extension de ses concurrents Yahoo! et Microsoft) ? Comment cela éclaire-t-il éventuellement leur stratégie de développement et la succession rapide de leurs annonces récentes ? Et, bien sûr, pourquoi ces nouvelles startup se considèrent-elles franchement du côté des applications d�entreprise alors que le débat application versus « Software As A Service » traverse toute l�industrie, provoquant parfois des basculements stratégiques, même chez les plus grands (comme Microsoft qui vient de présenter Windows Live et Office Live) ?
Cette contradiction apparente repose au final sur des acceptions différentes du rôle du moteur de recherche. D�abord, notons que Google sait faire quelques très belles applications comme GMail pour le courrier électronique, GoogleEarth pour la géolocalisation et Blogger pour les auteurs et les lecteurs de blogs (celle-ci résultant cependant de l�acquisition de Pyra Labs), mais la recherche, au sens strict, n�y joue finalement qu�un rôle réduit. Et quand ces grands moteurs généraux de recherche livrent des versions « desktop » de leurs moteurs dans les barres d�outils de nos navigateurs, le résultat n�est pas tellement plus intéressant que celui que l�on obtiendrait avec une indexation « full-text » de moteurs de recherche d�entreprise comme Verity et de nombreux autres. Ces nouvelles startups défendent précisément l�idée de la recherche comme application, en la verticalisant et en la dédiant à un métier ou à un domaine précis, pour l�intégrer à un paysage applicatif du système d�information de l�entreprise. Et à ce jeu là, Google et les autres grands, sont, comme ces startup, des nouveaux entrants. (Le cas de Microsoft serait certainement à isoler, puisque ayant bâti son succès sur les applications du PC d�entreprise.)
Ce raisonnement peut éclairer un des axes de développement de Google, comme le signale John Batelle. Pourquoi Google accorde-t-il une telle importance aux développements Ajax, de GMail à GoogleMaps, à Desktop Toolbar, à Accelerator, à Local etc. si ce n�est parce qu�une application doit offrir une interface graphique riche et une interactivité spécifique à ses utilisateurs ? Contrairement à un Service Web qui fait une chose bien et la même pour tout le monde, une application présuppose une interface robuste et une bonne connaissance des intentions et des compétences des utilisateurs auxquels elle s�adresse. C�est dans la résolution de cette tension, qui anime l�industrie du logiciel depuis l�invention de l�architecture client-serveur, que se situe aujourd�hui le grand gisement d�innovations (cf. les startups Web 2.0, par exemple, et, pour s�intéresser un peu aux champions nationaux, le courant linguistique particulièrement fort qui anime nos moteurs de recherche français mentionnés par Alain Garnier dans son récent article sur ce site).
Au moment où Microsoft réalise, avec Live, que les applications d�entreprise vont aussi devenir des Services Web, Google réalise que la prochaine étape de la recherche serait l�application d�entreprise. Ce croisement est d�autant plus intéressant à observer que chacun d�eux part d�une base, visée par l�autre, pour atteindre celle de son concurrent en évitant de cannibaliser ses propres fondations : Microsoft reste prudemment vague sur le contenu réel d�Office Live, soucieux de préserver sa mainmise sur la bureautique, et Google ne semble guère vouloir pour l�instant s�aventurer au-delà du stade « Beta » de ses applications.
Au moment où les deux géants des moteurs de recherche « d�entreprise », Autonomy et Verity, fusionnent, de nouvelles startups, moteurs de recherche « verticaux », ne cessent d�apparaître à l�autre extrémité du marché. Trulia pour l�immobilier, SimplyHired pour les offres d�emploi, Healthline pour la santé, Truveo pour la video � à noter que sur ce segment, Autonomy avait déjà racheté Virage en 2003 � et bien d'autres sont autant d'illustrations de ce nouvel angle d�attaque du marché, décidément hyperactif, de la recherche.
À un récent forum (tenu sur le campus de Microsoft dans la Silicon Valley, un de ces rares nouveaux centres de recherche et développement situé hors de son siège près de Seattle), les fondateurs de ces nouveaux moteurs de recherche verticaux ont tous été interrogés sur leur perception de celui qui, pour l�instant, définit complètement le champ de bataille, Google, dans la concurrence acharnée qu�il livre à Yahoo! et à Microsoft.
Une des réponses les plus remarquables, aux yeux même de John Batelle, auteur du livre de référence sur l�ascension vertigineuse de Google (« The Search: How Google and Its Rivals Rewrote the Rules of Business and Transformed our Culture »), fut que si Google sait très bien exécuter des recherches sur le Web, il n�est pas prouvé qu�il soit un très bon éditeur d�applications logicielles. Ce commentaire entraîne naturellement la réflexion vers d'autres questions : quelle est, en effet, le c�ur logiciel (ou progiciel) de compétences de Google (et par extension de ses concurrents Yahoo! et Microsoft) ? Comment cela éclaire-t-il éventuellement leur stratégie de développement et la succession rapide de leurs annonces récentes ? Et, bien sûr, pourquoi ces nouvelles startup se considèrent-elles franchement du côté des applications d�entreprise alors que le débat application versus « Software As A Service » traverse toute l�industrie, provoquant parfois des basculements stratégiques, même chez les plus grands (comme Microsoft qui vient de présenter Windows Live et Office Live) ?
Cette contradiction apparente repose au final sur des acceptions différentes du rôle du moteur de recherche. D�abord, notons que Google sait faire quelques très belles applications comme GMail pour le courrier électronique, GoogleEarth pour la géolocalisation et Blogger pour les auteurs et les lecteurs de blogs (celle-ci résultant cependant de l�acquisition de Pyra Labs), mais la recherche, au sens strict, n�y joue finalement qu�un rôle réduit. Et quand ces grands moteurs généraux de recherche livrent des versions « desktop » de leurs moteurs dans les barres d�outils de nos navigateurs, le résultat n�est pas tellement plus intéressant que celui que l�on obtiendrait avec une indexation « full-text » de moteurs de recherche d�entreprise comme Verity et de nombreux autres. Ces nouvelles startups défendent précisément l�idée de la recherche comme application, en la verticalisant et en la dédiant à un métier ou à un domaine précis, pour l�intégrer à un paysage applicatif du système d�information de l�entreprise. Et à ce jeu là, Google et les autres grands, sont, comme ces startup, des nouveaux entrants. (Le cas de Microsoft serait certainement à isoler, puisque ayant bâti son succès sur les applications du PC d�entreprise.)
Ce raisonnement peut éclairer un des axes de développement de Google, comme le signale John Batelle. Pourquoi Google accorde-t-il une telle importance aux développements Ajax, de GMail à GoogleMaps, à Desktop Toolbar, à Accelerator, à Local etc. si ce n�est parce qu�une application doit offrir une interface graphique riche et une interactivité spécifique à ses utilisateurs ? Contrairement à un Service Web qui fait une chose bien et la même pour tout le monde, une application présuppose une interface robuste et une bonne connaissance des intentions et des compétences des utilisateurs auxquels elle s�adresse. C�est dans la résolution de cette tension, qui anime l�industrie du logiciel depuis l�invention de l�architecture client-serveur, que se situe aujourd�hui le grand gisement d�innovations (cf. les startups Web 2.0, par exemple, et, pour s�intéresser un peu aux champions nationaux, le courant linguistique particulièrement fort qui anime nos moteurs de recherche français mentionnés par Alain Garnier dans son récent article sur ce site).
Au moment où Microsoft réalise, avec Live, que les applications d�entreprise vont aussi devenir des Services Web, Google réalise que la prochaine étape de la recherche serait l�application d�entreprise. Ce croisement est d�autant plus intéressant à observer que chacun d�eux part d�une base, visée par l�autre, pour atteindre celle de son concurrent en évitant de cannibaliser ses propres fondations : Microsoft reste prudemment vague sur le contenu réel d�Office Live, soucieux de préserver sa mainmise sur la bureautique, et Google ne semble guère vouloir pour l�instant s�aventurer au-delà du stade « Beta » de ses applications.
Amazon ou la déconstruction de l'objet culturel. (14.11.2005)
Point n’est besoin d’évoquer Derrida, metteur en scène de la philosophie post-moderne de la « déconstruction », pour s’étonner de l’annonce d’Amazon qui se propose de mettre en vente sur son site la consultation des livres « à la page lue ». Probablement inspiré par le succès d’iTunes d’Apple Computer, qui a bouleversé l’industrie de la musique en ligne en « déconstruisant » les albums par la mise en vente de chansons à l’unité, Amazon a annoncé, la semaine dernière, deux nouveaux services dans un ambitieux programme dit « Innovative Digital Book Program » –– programme d’innovation pour un livre numérique. Le premier, Amazon Pages, permettra, selon le communiqué de presse, aux lecteurs et aux consommateurs de n’acheter que les pages des livres dont ils ont besoin (sic), à la page, à la section, au chapitre ou à la totalité de l’ouvrage. Le second, Amazon Upgrade, complètera ou doublera, en fait, l’acquisition d’un livre sur le site par un accès en ligne complet à son contenu sur Amazon.
Amazon proposait déjà un service en ligne, que ceux que fascine, comme moi, la culture de l’écrit trouvaient extraordinaire à savoir Search Inside qui permet de chercher le contenu même des livres proposés en vente sur le site, dont ces nouveaux services sont présentés comme le prolongement. Déjà assez ébahis par l’idée qu’avec d’un côté Google, pour la recherche instantanée dans le monde virtuel de l’écrit sur le Web, du présent moderne et immédiat, et Search Inside d’Amazon, de l’autre, pour la recherche dans le monde physique de l’écrit, du passé riche, ancien et érudit, nous disposions d’une bonne implémentation de la Bibliothèque de Babel imaginée par J.L. Borges (sans parler de la mémoire de l’immédiat proposée par The Wayback Machine d’Alexa), je dois dire que cette nouveauté nous arrive comme une étrange surprise.
Évidemment l’annonce n’est pas innocente : elle arrive au moment précis où Google Print est arrêté net dans les starting blocks par des considérations juridiques liées au copyright et aux droits d’auteur (Industrie traditionnelle : 1 – Web : 0) mais aussi où Apple, avec la combinaison iPod/iTunes, a fait voler en éclat la mainmise des éditeurs, et de manière retentissante, dans le domaine de la musique (Industrie traditionnelle :0 – Web : 1). Les réactions sont, on l’imagine, nettement scindées en deux catégories. Pour les uns il est difficile, voire inconcevable, d’envisager à quel besoin répondrait l’achat du seul paragraphe 77b du Ménon de Socrate ; pour les autres, au contraire, la perspective de n’acheter que la recette n°3 du livre de cuisine, ou le chapitre 17 de Beginning Programming with Java for Dummies, représente une alternative très séduisante au pensum (supposé ou réel) de la lecture de l’ouvrage.
Sans entrer dans un débat, assez spécieux au fond, il est néanmoins remarquable de constater que cette idée du « livre numérique personnalisé » est une nouvelle illustration d’une notion qui prend corps dans différentes autres sphères liées à la culture et à la transmission des connaissances selon laquelle le « lecteur » ne peut plus se contenter de simplement « lire » (cf. Une Histoire de la lecture d’Alberto Manguel, un précurseur du genre) mais doit devenir à son tour auteur. Mais là aussi, un « auteur » bien particulier, aussi éloigné de « l’écrivain » que peut l’être aujourd’hui le lecteur silencieux du livre au texte figé en comparaison de l’auditeur absorbé par la récitation à voix haute du rhapsode antique déclamant une épopée vivante et improvisée mais néanmoins fidèle à la transmission orale. Ce nouveau lecteur-auteur moderne recompose son ouvrage numérique personnel de bric et de broc, de fragments épars glanés ici et là, de résultats de recherches précises et ordonnées (maintenant outillées avec les moteurs de recherche à l’indexation jamais rassasiée) et de collisions laissées au hasard d’une navigation portée de lien hypertexte en lien hypertexte.
Déjà le « zapping » télévisuel a préparé une génération entière à une forme fragmentée, instantanée, de consommation et de remâchage de l’information. Le clip audio et vidéo, qui fit la fortune de MTV, déborde aujourd’hui sur les mobiles – ironie McLuhannienne, un grand opérateur de téléphonie mobile se payait la semaine dernière encore une pleine page de publicité (écrite !) dans un grand quotidien du soir de la presse nationale pour annoncer un service de diffusion de clip vidéo sur les micro-écrans de nos téléphones cellulaires. La « playlist » devient l’alpha et l’omega de la musique devenue numérique. Le blog débite les opinions et les réactions en petits articles d’une ou de quelques pages. Pour cette même génération la communication personnelle devient aussi obligatoirement immédiate, le SMS supplante le courrier électronique et le téléphone : 160 caractères maximum là où les correspondances entre Mme Sévigné et sa fille s’épanchaient sur des dizaines d’années et des volumes entiers (d’ailleurs indexés, la boucle est bouclée, dans le Search Inside d’Amazon – en anglais !). Dès lors, le pas supplémentaire vers des remix de livres numériques se place en droite ligne de cet éparpillement annoncé et, peut-être, tout à fait "naturel".
Point n’est besoin d’évoquer Derrida, metteur en scène de la philosophie post-moderne de la « déconstruction », pour s’étonner de l’annonce d’Amazon qui se propose de mettre en vente sur son site la consultation des livres « à la page lue ». Probablement inspiré par le succès d’iTunes d’Apple Computer, qui a bouleversé l’industrie de la musique en ligne en « déconstruisant » les albums par la mise en vente de chansons à l’unité, Amazon a annoncé, la semaine dernière, deux nouveaux services dans un ambitieux programme dit « Innovative Digital Book Program » –– programme d’innovation pour un livre numérique. Le premier, Amazon Pages, permettra, selon le communiqué de presse, aux lecteurs et aux consommateurs de n’acheter que les pages des livres dont ils ont besoin (sic), à la page, à la section, au chapitre ou à la totalité de l’ouvrage. Le second, Amazon Upgrade, complètera ou doublera, en fait, l’acquisition d’un livre sur le site par un accès en ligne complet à son contenu sur Amazon.
Amazon proposait déjà un service en ligne, que ceux que fascine, comme moi, la culture de l’écrit trouvaient extraordinaire à savoir Search Inside qui permet de chercher le contenu même des livres proposés en vente sur le site, dont ces nouveaux services sont présentés comme le prolongement. Déjà assez ébahis par l’idée qu’avec d’un côté Google, pour la recherche instantanée dans le monde virtuel de l’écrit sur le Web, du présent moderne et immédiat, et Search Inside d’Amazon, de l’autre, pour la recherche dans le monde physique de l’écrit, du passé riche, ancien et érudit, nous disposions d’une bonne implémentation de la Bibliothèque de Babel imaginée par J.L. Borges (sans parler de la mémoire de l’immédiat proposée par The Wayback Machine d’Alexa), je dois dire que cette nouveauté nous arrive comme une étrange surprise.
Évidemment l’annonce n’est pas innocente : elle arrive au moment précis où Google Print est arrêté net dans les starting blocks par des considérations juridiques liées au copyright et aux droits d’auteur (Industrie traditionnelle : 1 – Web : 0) mais aussi où Apple, avec la combinaison iPod/iTunes, a fait voler en éclat la mainmise des éditeurs, et de manière retentissante, dans le domaine de la musique (Industrie traditionnelle :0 – Web : 1). Les réactions sont, on l’imagine, nettement scindées en deux catégories. Pour les uns il est difficile, voire inconcevable, d’envisager à quel besoin répondrait l’achat du seul paragraphe 77b du Ménon de Socrate ; pour les autres, au contraire, la perspective de n’acheter que la recette n°3 du livre de cuisine, ou le chapitre 17 de Beginning Programming with Java for Dummies, représente une alternative très séduisante au pensum (supposé ou réel) de la lecture de l’ouvrage.
Sans entrer dans un débat, assez spécieux au fond, il est néanmoins remarquable de constater que cette idée du « livre numérique personnalisé » est une nouvelle illustration d’une notion qui prend corps dans différentes autres sphères liées à la culture et à la transmission des connaissances selon laquelle le « lecteur » ne peut plus se contenter de simplement « lire » (cf. Une Histoire de la lecture d’Alberto Manguel, un précurseur du genre) mais doit devenir à son tour auteur. Mais là aussi, un « auteur » bien particulier, aussi éloigné de « l’écrivain » que peut l’être aujourd’hui le lecteur silencieux du livre au texte figé en comparaison de l’auditeur absorbé par la récitation à voix haute du rhapsode antique déclamant une épopée vivante et improvisée mais néanmoins fidèle à la transmission orale. Ce nouveau lecteur-auteur moderne recompose son ouvrage numérique personnel de bric et de broc, de fragments épars glanés ici et là, de résultats de recherches précises et ordonnées (maintenant outillées avec les moteurs de recherche à l’indexation jamais rassasiée) et de collisions laissées au hasard d’une navigation portée de lien hypertexte en lien hypertexte.
Déjà le « zapping » télévisuel a préparé une génération entière à une forme fragmentée, instantanée, de consommation et de remâchage de l’information. Le clip audio et vidéo, qui fit la fortune de MTV, déborde aujourd’hui sur les mobiles – ironie McLuhannienne, un grand opérateur de téléphonie mobile se payait la semaine dernière encore une pleine page de publicité (écrite !) dans un grand quotidien du soir de la presse nationale pour annoncer un service de diffusion de clip vidéo sur les micro-écrans de nos téléphones cellulaires. La « playlist » devient l’alpha et l’omega de la musique devenue numérique. Le blog débite les opinions et les réactions en petits articles d’une ou de quelques pages. Pour cette même génération la communication personnelle devient aussi obligatoirement immédiate, le SMS supplante le courrier électronique et le téléphone : 160 caractères maximum là où les correspondances entre Mme Sévigné et sa fille s’épanchaient sur des dizaines d’années et des volumes entiers (d’ailleurs indexés, la boucle est bouclée, dans le Search Inside d’Amazon – en anglais !). Dès lors, le pas supplémentaire vers des remix de livres numériques se place en droite ligne de cet éparpillement annoncé et, peut-être, tout à fait "naturel".
Le cas Skype, trompe l'oeil du capital risque européen. (8.11.2005)
Une excitation trépidante agitait la communauté du capital risque européen en transhumance sur la route du pèlerinage annuel vers la conférence ETRE (European Technology Round-table and Exhibition) organisée par Alex Vieux. Ne venait-elle pas, en effet, d’être secouée de sa léthargie par le coup de tonnerre du rachat de Skype par eBay, il y a à peine quelques semaines ? Enfin la « vieille Europe », furent-ils prompts à clamer, pouvait en remontrer sur son propre terrain aux américains ! Désormais, il fallait compter avec les géants du capital-risque « made in Europe » –– et singulièrement « made in Luxembourg » – pour bouleverser le classement des investisseurs mondiaux en haute technologie ! Taïaut ! Le magazine « Real Deals », (« Europe’s private equity and venture capital magazine » dans l’ours, mais quand même entièrement rédigé à Londres par des journalistes anglais…) célébrait en première page les « billion dollar boys » qui avait su redonner confiance au capital risque européen et, je cite, « valider le modèle européen de l’amorçage et de l’early-stage » ! C’est beau comme du Villepin !
Car enfin, soyons sérieux, et sans remettre en cause la performance financière de Mangrove ni le talent de ses gestionnaires à accompagner les fondateurs de Skype, Niklas Zennström et Janus Friis (ex-fondateurs du célèbre Kazaa), l’histoire de l’incubation et de développement de Skype est au contraire porteuse d’une toute autre leçon pour le venture capital européen que cette débauche d’auto-célébration incantatoire ! Si Skype défraya la chronique, au-delà même de la célébrité reconnue de ses fondateurs acquise dans leurs précédentes incursions dans le monde de la technologie et de la finance, c’est aussi et surtout parce que le légendaire Tim Draper, une figure du capital risque de la Silicon Valley, l’excentrique (et fortuné) héritier d’une solide tradition familiale d’investissement en private equity (son père et son grand-père pratiquèrent ce métier avant lui, ce dernier ayant mis en place les plans de reconstruction du Japon et de l’Allemagne après 1945), fondateur en 1985 de Draper, Fisher et Juvertson une firme de capital risque maintes fois couronnée de succès financiers, s’est intéressé tout de suite à l’idée originale d’offrir de la voix sur IP selon le modèle Kazaa. Et c’est bien au travers d’un fonds, basé en Europe, mais gérant une partie de son patrimoine personnel que Tim Draper a fait investir à l’origine dans Skype. Puis que, s’emparant du sujet, il a profité des nombreuses tribunes où il est invité pour se livrer à une promotion incessante de la jeune startup et, plus généralement, de la voix sur IP comme élément déstabilisant du monopole des telcos.
Zennström lui-même raconte que la façon d’analyser une opportunité d’investissement pratiquée par les investisseurs européens qu’il a pu rencontrer aux débuts de Skype est précisément l’antithèse de ce comportement, apparemment plus intuitif, de prise de risque illustré par celui de leur protecteur Tim Draper. Ceux-là se contentaient d’imaginer la valeur présente de la société sur la base d’une « discounted cash flow analysis » avec un taux de 25 % sur 5 ans, d’en déduire une valeur nette présente et terminale pour calculer le taux de rendement interne de la ligne et le comparer à celui promis (parfois de manière hasardeuse) à leur « limited partners ». Si l’évaluation financière est certes importante – quoiqu’on puisse s’interroger sur la validité de méthodes s’appuyant sur des flux de trésorerie pour une jeune startup de quelques années d’âge, mais passons – en faire le seul critère de décision c’est confondre gestion de fonds et risque d’investissement.
Du coup, la leçon est peut-être à nouveau celle du « venture capital » à l’américaine (par opposition à la gestion de fonds en Europe) triomphant de la Silicon Valley, même quand il se niche dans un douillet anonymat luxembourgeois ! Ce point à peine reconnu, apparaissent soudain d’autres exemples récents allant à l’encontre de que les financiers européens aimeraient appeler « l’effet Skype ».
Tournons nos yeux à nouveau vers les USA et observons par exemple des parcours tout aussi fulgurants que celui de Flickr, site de partage de photos en ligne, racheté par Yahoo! Pour $25m il y a quelque mois. Lancé il y à peine un an au Canada par M. et Mme Butterfield, littéralement depuis leur cuisine, Flickr est construit avec des logiciels libres, ou commerciaux mais à bas prix, sur des PC également à prix cassés et avec un effectif restreint et clairsemé. L’estimation de Steve Butterfield est que le lancement du site et ses premiers développements ont coûté un grand maximum de $200.000. La chute vertigineuse des coûts du matériel, des logiciels et, dans certains cas, la banalisation de développements logiciels off-shore à bas prix, réduisent les coûts de démarrage des startup du Web dans des proportions qui pourraient réellement impacter la communauté des investisseurs en capital risque – en tout cas sur ces sujets Internet.
On peut construire aujourd’hui une société Web de services aux entreprises (le logiciel comme service : « Software As A Service », SaaS, nouvelle mantra des zélateurs des Services Web auxquels même Microsoft annonce des concessions par les temps qui courent avec Office Live) ou bien d’animation de communautés (tags, blogs, wikis qui prennent pied dans nos sources quotidiennes d’information et, bientôt, d’opinion) pour une fraction des coûts d’il y a encore quelques années. De l’idée à la réalisation et à la mise en ligne, les coûts sont devenus littéralement « non significatifs », comme le dit Evan Williams, fondateur de Blogger/Pyra Labs racheté par Google en 2003, en démarrant dans un nouveau projet, Odeo, dans le domaine du podcasting.
Alors que faire ? se demande le capital risqueur américain, qui, conjoncturellement, se trouve dans une bien meilleure situation que dans les années 2001-2003 puisqu’avec des coffres récemment remplis par des levées de fonds réussies, dans un climat de confiance retrouvée dans la high-tech, du moins aux USA (parce qu’en Europe, au vu des derniers indicateurs Chausson Finance et autres baromètres Ernst & Young, ça déprime noir dans le secteur !). Si même les jeunes pousses « branchées » ne veulent plus avoir recours au capital risque et s’en vantent dans la blogosphère, c’est à désespérer…
Qui faut-il suivre ? L’effet Skype sera-t-il le catalyseur d’une industrie du venture capital européen en voie de disparition, ou bien les Flickr, Blogger, Odeo, Smugmug et autre anti-Skype de la génération « 2.0 » turbulente du Web sont-ils les nouveaux modèles, à méditer en Europe, qui court-circuitent les schémas traditionnels ?
Une excitation trépidante agitait la communauté du capital risque européen en transhumance sur la route du pèlerinage annuel vers la conférence ETRE (European Technology Round-table and Exhibition) organisée par Alex Vieux. Ne venait-elle pas, en effet, d’être secouée de sa léthargie par le coup de tonnerre du rachat de Skype par eBay, il y a à peine quelques semaines ? Enfin la « vieille Europe », furent-ils prompts à clamer, pouvait en remontrer sur son propre terrain aux américains ! Désormais, il fallait compter avec les géants du capital-risque « made in Europe » –– et singulièrement « made in Luxembourg » – pour bouleverser le classement des investisseurs mondiaux en haute technologie ! Taïaut ! Le magazine « Real Deals », (« Europe’s private equity and venture capital magazine » dans l’ours, mais quand même entièrement rédigé à Londres par des journalistes anglais…) célébrait en première page les « billion dollar boys » qui avait su redonner confiance au capital risque européen et, je cite, « valider le modèle européen de l’amorçage et de l’early-stage » ! C’est beau comme du Villepin !
Car enfin, soyons sérieux, et sans remettre en cause la performance financière de Mangrove ni le talent de ses gestionnaires à accompagner les fondateurs de Skype, Niklas Zennström et Janus Friis (ex-fondateurs du célèbre Kazaa), l’histoire de l’incubation et de développement de Skype est au contraire porteuse d’une toute autre leçon pour le venture capital européen que cette débauche d’auto-célébration incantatoire ! Si Skype défraya la chronique, au-delà même de la célébrité reconnue de ses fondateurs acquise dans leurs précédentes incursions dans le monde de la technologie et de la finance, c’est aussi et surtout parce que le légendaire Tim Draper, une figure du capital risque de la Silicon Valley, l’excentrique (et fortuné) héritier d’une solide tradition familiale d’investissement en private equity (son père et son grand-père pratiquèrent ce métier avant lui, ce dernier ayant mis en place les plans de reconstruction du Japon et de l’Allemagne après 1945), fondateur en 1985 de Draper, Fisher et Juvertson une firme de capital risque maintes fois couronnée de succès financiers, s’est intéressé tout de suite à l’idée originale d’offrir de la voix sur IP selon le modèle Kazaa. Et c’est bien au travers d’un fonds, basé en Europe, mais gérant une partie de son patrimoine personnel que Tim Draper a fait investir à l’origine dans Skype. Puis que, s’emparant du sujet, il a profité des nombreuses tribunes où il est invité pour se livrer à une promotion incessante de la jeune startup et, plus généralement, de la voix sur IP comme élément déstabilisant du monopole des telcos.
Zennström lui-même raconte que la façon d’analyser une opportunité d’investissement pratiquée par les investisseurs européens qu’il a pu rencontrer aux débuts de Skype est précisément l’antithèse de ce comportement, apparemment plus intuitif, de prise de risque illustré par celui de leur protecteur Tim Draper. Ceux-là se contentaient d’imaginer la valeur présente de la société sur la base d’une « discounted cash flow analysis » avec un taux de 25 % sur 5 ans, d’en déduire une valeur nette présente et terminale pour calculer le taux de rendement interne de la ligne et le comparer à celui promis (parfois de manière hasardeuse) à leur « limited partners ». Si l’évaluation financière est certes importante – quoiqu’on puisse s’interroger sur la validité de méthodes s’appuyant sur des flux de trésorerie pour une jeune startup de quelques années d’âge, mais passons – en faire le seul critère de décision c’est confondre gestion de fonds et risque d’investissement.
Du coup, la leçon est peut-être à nouveau celle du « venture capital » à l’américaine (par opposition à la gestion de fonds en Europe) triomphant de la Silicon Valley, même quand il se niche dans un douillet anonymat luxembourgeois ! Ce point à peine reconnu, apparaissent soudain d’autres exemples récents allant à l’encontre de que les financiers européens aimeraient appeler « l’effet Skype ».
Tournons nos yeux à nouveau vers les USA et observons par exemple des parcours tout aussi fulgurants que celui de Flickr, site de partage de photos en ligne, racheté par Yahoo! Pour $25m il y a quelque mois. Lancé il y à peine un an au Canada par M. et Mme Butterfield, littéralement depuis leur cuisine, Flickr est construit avec des logiciels libres, ou commerciaux mais à bas prix, sur des PC également à prix cassés et avec un effectif restreint et clairsemé. L’estimation de Steve Butterfield est que le lancement du site et ses premiers développements ont coûté un grand maximum de $200.000. La chute vertigineuse des coûts du matériel, des logiciels et, dans certains cas, la banalisation de développements logiciels off-shore à bas prix, réduisent les coûts de démarrage des startup du Web dans des proportions qui pourraient réellement impacter la communauté des investisseurs en capital risque – en tout cas sur ces sujets Internet.
On peut construire aujourd’hui une société Web de services aux entreprises (le logiciel comme service : « Software As A Service », SaaS, nouvelle mantra des zélateurs des Services Web auxquels même Microsoft annonce des concessions par les temps qui courent avec Office Live) ou bien d’animation de communautés (tags, blogs, wikis qui prennent pied dans nos sources quotidiennes d’information et, bientôt, d’opinion) pour une fraction des coûts d’il y a encore quelques années. De l’idée à la réalisation et à la mise en ligne, les coûts sont devenus littéralement « non significatifs », comme le dit Evan Williams, fondateur de Blogger/Pyra Labs racheté par Google en 2003, en démarrant dans un nouveau projet, Odeo, dans le domaine du podcasting.
Alors que faire ? se demande le capital risqueur américain, qui, conjoncturellement, se trouve dans une bien meilleure situation que dans les années 2001-2003 puisqu’avec des coffres récemment remplis par des levées de fonds réussies, dans un climat de confiance retrouvée dans la high-tech, du moins aux USA (parce qu’en Europe, au vu des derniers indicateurs Chausson Finance et autres baromètres Ernst & Young, ça déprime noir dans le secteur !). Si même les jeunes pousses « branchées » ne veulent plus avoir recours au capital risque et s’en vantent dans la blogosphère, c’est à désespérer…
Qui faut-il suivre ? L’effet Skype sera-t-il le catalyseur d’une industrie du venture capital européen en voie de disparition, ou bien les Flickr, Blogger, Odeo, Smugmug et autre anti-Skype de la génération « 2.0 » turbulente du Web sont-ils les nouveaux modèles, à méditer en Europe, qui court-circuitent les schémas traditionnels ?
Le bureau virtuel à la recherche d'une nouvelle métaphore. (7.11.2005)
En janvier 1984, une nouvelle « métaphore » faisait une retentissante apparition dans le (petit à l’époque mais en expansion rapide) univers de l’ordinateur que l’on qualifiait alors de personnel. Avec le Macintosh, Apple Computer rendait instantanément populaire (« for the rest of us » scandait leur slogan) l’idée du « bureau » comme représentation des interactions avec l’ordinateur. Si ces idées étaient à l’origine en germe au Xerox Parc (cf. le livre de Michael Hiltzig, « Dealers of Lightning: Xerox PARC and the Dawn of the Computer Age » qui raconte comme un roman policier l’imbroglio politico-technologique du think-tank dans les années 70 et 80), c’est bien Apple qui réussit le tour de force de les rendre si accessibles que les notions de fenêtre, d’icône, de document, de pointer-cliquer et de glisser-déposer à la souris semblent parfaitement naturelles aujourd’hui. Le développement ultérieur de Windows, qui, comme pour Internet Explorer il y a dix ans, devait, bien que parti avec retard, laisser sur place les alternatives graphiques pour PC bien oubliées aujourd’hui (VisiOn de VisiCorp, Desq de QuarterDeck, TopView d’IBM, GEM de Digital Research, etc.), finissait d’ancrer la métaphore dans les esprits et dans les systèmes d’exploitation. (Microsoft n’est jamais plus fort que lorsqu’il est malmené sur ses propres marchés par des concurrents agiles et innovants, partis en avance dans le déploiement de nouvelles idées.)
Sur cette base, la bureautique connut un développement foudroyant : se mettaient rapidement en place la boîte à outil du travail au bureau (traitement de texte, tableur, puis logiciel de présentation, courrier électronique et travail collaboratif), toujours dans le même cadre « métaphorique » du « bureau dans l’ordinateur ». Hier, novembre 2005 – exactement vingt ans, peu l’ont noté, après le lancement initial de Windows ; plusieurs fois repoussé, il date en effet de novembre 1985 – Microsoft mettait en ligne www.live.com, Windows Live, et annonçait Office Live, une offre bureautique en ligne diffusée sous forme d’un service Web. Ces nouveautés peuvent être analysées sous deux angles : au plan local et tactique, ainsi certains analystes se sont empressés de les juger, comme une offre dirigée essentiellement vers les petites et moyennes entreprises réticentes aux remaniements de tarification de Windows Office des années passées ; ou au plan global et stratégique comme une possible inflexion du géant de Redmond vers de nouvelles métaphores, à la fois inspirées par et rendues nécessaires pour sortir de l’ombre portée croissante des jeunes géants de l’Internet comme Yahoo ! et Google.
D’abord il n’est pas surprenant que Bill Gates, après ses vacances en pays conquis au Pavillon Gabriel, ait choisi d’être accompagné par Ray Ozzie pour la conférence de presse de San Francisco présentant Windows Live et Office Live – avant aujourd’hui qui ne savait d’ailleurs qu’aucun de ces deux produits n’était vraiment « live », mais d’authentiques zombies dont la vie crépusculaire ne s’étendait qu’entre deux reboots ? Plus sérieusement, Ray Ozzie, pour ceux qui commencent à avoir quelques cheveux blancs parmi nous, est connu pour avoir écrit Lotus Notes après avoir contribué au succès de Visicalc et de Symphony. En 1997, Ray Ozzie avait fondé Groove Networks qui propose un « bureau virtuel » sur le Web, un site sur lequel des groupes d’utilisateurs peuvent partager des documents, les éditer et les relire en commun. Après un investissement initial dans Groove, Microsoft devait finalement racheter l’entreprise en mars de cette année et promouvoir Ray Ozzie au poste de Chief Technology Officer de Microsoft. Il faut lire les annonces d’hier comme les premiers résultats de cette intégration poussée entre SharePoint et Groove Networks (nom de code « Mojo » pour l’instant) dans le contexte de l’hébergement d’applications bureautiques que d’autres, dans d’autres domaines, comme Salesforce.com, ont également rendu populaire. Ayant, de plus, pris une leçon des pages du manuel Google/Yahoo!, Microsoft indiquait que si l’hébergement de contenu et d’infrastructure de courrier électronique pour les petites entreprises serait gratuit, Office Live vivrait de ses revenus publicitaires.
Mais il est peut-être plus plaisant d’imaginer que Microsoft est à nouveau sur la sellette, poussé dans ses derniers retranchements à sa droite par un Google, triomphant au NASDAQ (capitalisation de 106,2 milliards de dollars hier soir, tout à fait abracadabrantesque, diraient certains qui ne tiennent apparemment pas l’éditeur en très haute estime), et qui a vraiment remis au goût du jour l’idée d’innovation dans le secteur du logiciel ; à sa gauche par un Yahoo! (seulement 53,5 milliards de dollars !), ayant opté pour une stratégie hollywoodienne de salut par le média et les contenus ; et, inlassablement, derrière par une nouvelle génération de startup enthousiastes (BlogLines, Odeo, Fyuze, Webnote, NumSum, Ning, Zimbra, SocialText, elles fleurissent de toute part) et téméraires qui se sont emparées des outils modernes du Web, de Linux à Apache et de XML à JavaScript et PHP, pour défendre de nouvelles formes d’applications et de nouveaux usages aux noms résonants comme des cris de guerre, Wiki, Blog, Ajax, RSS, tag… Et qu’ainsi plaqué dos au mur, Microsoft est en train d’entamer une réaction de grande ampleur comme celle de 1985 avec Windows, et celle de 1995 avec Internet Explorer.
Si c’est le cas, les temps n’en deviendront que plus intéressants. L’arrivée du réseau local dans les années 90 avait déjà remis en question la métaphore de l’ordinateur personnel comme bureau dans la mesure où les serveurs de fichiers puis les serveurs de bases de données « dépersonnalisaient » brutalement le fameux bureau. C’est d’ailleurs cet arrachement qui est ritualisé dans l’architecture dite client-serveur et ses variations, explorées par le célèbre graphique avant-gardiste du Gartner Group. Le Web démultiplie évidemment cette délocalisation généralisée en virtualisant tout : personnel, partagé, privé, public, l’architecture client-serveur éclate elle-même en Services Web, tentatives de modernisation du rite et de modération de cette fragmentation explosive par l’invention de nouveaux standards et protocoles à base de XML, et, plus récemment, en « mashups » et autres applications AJAX/Web2.0, à l’inverse, embrassant frontalement la pulvérisation des applications sur le réseau mondial.
Première illustration : Google démontre l’inanité de la notion de répertoire dans l’univers atomisé du Web. Dans la métaphore du bureau personnel on retrouve un document par sa position, on sait où il « est » dans un arbre de répertoires et de sous-répertoires. Sur le Web, la « position » n’est plus tellement pertinente (on ne sait pas vraiment où sont les documents), mais on les retrouve par leur contenu. Il suffit de se rappeler de quoi il est question et de le taper dans le champ de recherche de Google. En est-on mieux loti au final ? Est-il plus facile de se souvenir de l’endroit (virtuel) où l’on a rangé un document ou bien de se rappeler, même incorrectement ou incomplètement, de son contenu ?
Seconde illustration : les sites de « social bookmarking » (del.icio.us, Flickr pour ne citer que les plus connus), par exemple, tentent de montrer que les classifications hiérarchiques, qualifiées de rigides et d’édictées ab initio par des experts, sont inopérantes dans le monde en permanente et rapide évolution de la circulation d’information sur le Web. Clay Shirky (http://www.shirky.com/) est un excellent vulgarisateur de cette vision du Web comme formidable moyen d’expression, renversant les catégories et les classifications établies devenues insuffisantes alors que le très simple jeu des « tags », pourvu qu’il soit joué par une communauté de lexteurs-auteurs en très grand nombre, reflète de bien plus près et en temps quasi réel les courants d’opinion dans ce nouveau média que n’importe quelle classification a priori.
On le voit, nous n’en sommes peut-être qu’au début d’un nouveau changement important dans les formes et les usages que nous donnerons collectivement aux processus et aux interactions avec cet ordinateur qui de personnel est franchement devenu virtuel.
En janvier 1984, une nouvelle « métaphore » faisait une retentissante apparition dans le (petit à l’époque mais en expansion rapide) univers de l’ordinateur que l’on qualifiait alors de personnel. Avec le Macintosh, Apple Computer rendait instantanément populaire (« for the rest of us » scandait leur slogan) l’idée du « bureau » comme représentation des interactions avec l’ordinateur. Si ces idées étaient à l’origine en germe au Xerox Parc (cf. le livre de Michael Hiltzig, « Dealers of Lightning: Xerox PARC and the Dawn of the Computer Age » qui raconte comme un roman policier l’imbroglio politico-technologique du think-tank dans les années 70 et 80), c’est bien Apple qui réussit le tour de force de les rendre si accessibles que les notions de fenêtre, d’icône, de document, de pointer-cliquer et de glisser-déposer à la souris semblent parfaitement naturelles aujourd’hui. Le développement ultérieur de Windows, qui, comme pour Internet Explorer il y a dix ans, devait, bien que parti avec retard, laisser sur place les alternatives graphiques pour PC bien oubliées aujourd’hui (VisiOn de VisiCorp, Desq de QuarterDeck, TopView d’IBM, GEM de Digital Research, etc.), finissait d’ancrer la métaphore dans les esprits et dans les systèmes d’exploitation. (Microsoft n’est jamais plus fort que lorsqu’il est malmené sur ses propres marchés par des concurrents agiles et innovants, partis en avance dans le déploiement de nouvelles idées.)
Sur cette base, la bureautique connut un développement foudroyant : se mettaient rapidement en place la boîte à outil du travail au bureau (traitement de texte, tableur, puis logiciel de présentation, courrier électronique et travail collaboratif), toujours dans le même cadre « métaphorique » du « bureau dans l’ordinateur ». Hier, novembre 2005 – exactement vingt ans, peu l’ont noté, après le lancement initial de Windows ; plusieurs fois repoussé, il date en effet de novembre 1985 – Microsoft mettait en ligne www.live.com, Windows Live, et annonçait Office Live, une offre bureautique en ligne diffusée sous forme d’un service Web. Ces nouveautés peuvent être analysées sous deux angles : au plan local et tactique, ainsi certains analystes se sont empressés de les juger, comme une offre dirigée essentiellement vers les petites et moyennes entreprises réticentes aux remaniements de tarification de Windows Office des années passées ; ou au plan global et stratégique comme une possible inflexion du géant de Redmond vers de nouvelles métaphores, à la fois inspirées par et rendues nécessaires pour sortir de l’ombre portée croissante des jeunes géants de l’Internet comme Yahoo ! et Google.
D’abord il n’est pas surprenant que Bill Gates, après ses vacances en pays conquis au Pavillon Gabriel, ait choisi d’être accompagné par Ray Ozzie pour la conférence de presse de San Francisco présentant Windows Live et Office Live – avant aujourd’hui qui ne savait d’ailleurs qu’aucun de ces deux produits n’était vraiment « live », mais d’authentiques zombies dont la vie crépusculaire ne s’étendait qu’entre deux reboots ? Plus sérieusement, Ray Ozzie, pour ceux qui commencent à avoir quelques cheveux blancs parmi nous, est connu pour avoir écrit Lotus Notes après avoir contribué au succès de Visicalc et de Symphony. En 1997, Ray Ozzie avait fondé Groove Networks qui propose un « bureau virtuel » sur le Web, un site sur lequel des groupes d’utilisateurs peuvent partager des documents, les éditer et les relire en commun. Après un investissement initial dans Groove, Microsoft devait finalement racheter l’entreprise en mars de cette année et promouvoir Ray Ozzie au poste de Chief Technology Officer de Microsoft. Il faut lire les annonces d’hier comme les premiers résultats de cette intégration poussée entre SharePoint et Groove Networks (nom de code « Mojo » pour l’instant) dans le contexte de l’hébergement d’applications bureautiques que d’autres, dans d’autres domaines, comme Salesforce.com, ont également rendu populaire. Ayant, de plus, pris une leçon des pages du manuel Google/Yahoo!, Microsoft indiquait que si l’hébergement de contenu et d’infrastructure de courrier électronique pour les petites entreprises serait gratuit, Office Live vivrait de ses revenus publicitaires.
Mais il est peut-être plus plaisant d’imaginer que Microsoft est à nouveau sur la sellette, poussé dans ses derniers retranchements à sa droite par un Google, triomphant au NASDAQ (capitalisation de 106,2 milliards de dollars hier soir, tout à fait abracadabrantesque, diraient certains qui ne tiennent apparemment pas l’éditeur en très haute estime), et qui a vraiment remis au goût du jour l’idée d’innovation dans le secteur du logiciel ; à sa gauche par un Yahoo! (seulement 53,5 milliards de dollars !), ayant opté pour une stratégie hollywoodienne de salut par le média et les contenus ; et, inlassablement, derrière par une nouvelle génération de startup enthousiastes (BlogLines, Odeo, Fyuze, Webnote, NumSum, Ning, Zimbra, SocialText, elles fleurissent de toute part) et téméraires qui se sont emparées des outils modernes du Web, de Linux à Apache et de XML à JavaScript et PHP, pour défendre de nouvelles formes d’applications et de nouveaux usages aux noms résonants comme des cris de guerre, Wiki, Blog, Ajax, RSS, tag… Et qu’ainsi plaqué dos au mur, Microsoft est en train d’entamer une réaction de grande ampleur comme celle de 1985 avec Windows, et celle de 1995 avec Internet Explorer.
Si c’est le cas, les temps n’en deviendront que plus intéressants. L’arrivée du réseau local dans les années 90 avait déjà remis en question la métaphore de l’ordinateur personnel comme bureau dans la mesure où les serveurs de fichiers puis les serveurs de bases de données « dépersonnalisaient » brutalement le fameux bureau. C’est d’ailleurs cet arrachement qui est ritualisé dans l’architecture dite client-serveur et ses variations, explorées par le célèbre graphique avant-gardiste du Gartner Group. Le Web démultiplie évidemment cette délocalisation généralisée en virtualisant tout : personnel, partagé, privé, public, l’architecture client-serveur éclate elle-même en Services Web, tentatives de modernisation du rite et de modération de cette fragmentation explosive par l’invention de nouveaux standards et protocoles à base de XML, et, plus récemment, en « mashups » et autres applications AJAX/Web2.0, à l’inverse, embrassant frontalement la pulvérisation des applications sur le réseau mondial.
Première illustration : Google démontre l’inanité de la notion de répertoire dans l’univers atomisé du Web. Dans la métaphore du bureau personnel on retrouve un document par sa position, on sait où il « est » dans un arbre de répertoires et de sous-répertoires. Sur le Web, la « position » n’est plus tellement pertinente (on ne sait pas vraiment où sont les documents), mais on les retrouve par leur contenu. Il suffit de se rappeler de quoi il est question et de le taper dans le champ de recherche de Google. En est-on mieux loti au final ? Est-il plus facile de se souvenir de l’endroit (virtuel) où l’on a rangé un document ou bien de se rappeler, même incorrectement ou incomplètement, de son contenu ?
Seconde illustration : les sites de « social bookmarking » (del.icio.us, Flickr pour ne citer que les plus connus), par exemple, tentent de montrer que les classifications hiérarchiques, qualifiées de rigides et d’édictées ab initio par des experts, sont inopérantes dans le monde en permanente et rapide évolution de la circulation d’information sur le Web. Clay Shirky (http://www.shirky.com/) est un excellent vulgarisateur de cette vision du Web comme formidable moyen d’expression, renversant les catégories et les classifications établies devenues insuffisantes alors que le très simple jeu des « tags », pourvu qu’il soit joué par une communauté de lexteurs-auteurs en très grand nombre, reflète de bien plus près et en temps quasi réel les courants d’opinion dans ce nouveau média que n’importe quelle classification a priori.
On le voit, nous n’en sommes peut-être qu’au début d’un nouveau changement important dans les formes et les usages que nous donnerons collectivement aux processus et aux interactions avec cet ordinateur qui de personnel est franchement devenu virtuel.
Technorati, champion de l'holophrastique ! (29.10.2005)
Le succès de Technorati est une nouvelle illustration d’une des idées fortes de Yochai Benkler qui, dans l’article « Coase’s Penguin » (dont je ne peux cesser d’encourager la lecture : http://www.benkler.org/CoasesPenguin.html), voyait dans le fonctionnement de la communauté Open Source qui avait donné naissance à Linux rien moins qu’un troisième modèle de « production » après celui de la firme et celui du marché, tous deux bien connus des économistes. Son analyse part du constat que sur le Web, le « bien » produit est le même que le bien consommé, l’information ; dont les coûts de production (individuelle ou institutionnelle) et les coûts d’échange ont été massivement réduits à l’ère du Web ; et dont la composante humaine, le talent créatif, est hautement variable et inégalement réparti. Dans ce contexte spécifique, nous dit Benkler, la « production collective » (ou peer production) permet des gains d’information et une optimisation de la répartition de cette information qui dépassent, pour peu qu’un grand nombre d’agents puissent librement échanger à bas coût une information riche, les coûts supplémentaires engendrés par l’absence de contrats (la firme) ou de propriété (le marché). Ainsi dans la communauté du développement Linux, observe-t-il, le gain représenté par la disponibilité généralisée d’un système d’exploitation utilisable par tous pour des applications les plus variées, l’emporte largement sur les dépenses, prises individuellement, consenties (temps, efforts, code source produit, infrastructure d’accréditation et de validation) par chacun des développeurs. (Le modèle n’est pas sans ses problèmes non plus, comme, d’ailleurs dans les cas de la firme et du marché ; nous y reviendrons plus loin.)
Wikipedia fonctionne suivant le même modèle. L’encyclopédie collective est le résultat de contributions individuelles d’un très grand nombre d’agents, motivés à fournir, corriger ou valider de l’information pour des raisons plutôt socio-psychologiques (la « réputation », incitative à produire une information de qualité reconnue par ses pairs, comme dans les milieux académiques de la recherche, par exemple) que financières. Le coût total de ces perso-contributions est finalement trivial comparé aux gains que représente l’accessibilité pour tout un chacun d’une telle richesse de connaissances. Ici encore, on constate que les clés permettant au dispositif de fonctionner sont bien la variabilité du talent à produire le bien considéré, ici de l’information ou plus précisément des entrées dans l’encyclopédie, le grand nombre de producteurs et de relecteurs, combiné au faible coût de cette production, de cette relecture et des échanges qu’ils provoquent.
L’idée géniale de David Sifry, le fondateur de Technorati, a été de considérer l’acte de poster un billet sur un blog exactement comme une de ces perso-contributions à l’élaboration d’un « holos », d’un « tout » collectif dont la valeur est bien supérieure à la dépense demandée à chacun des blogueurs. Et quel est ce tout collectif si précieux ? Sifry l’appelle « the global conversation », la conversation généralisée qui à tout instant anime la toile, sur tous les sujets, du plus anodin au plus dramatique : une illumination, à la lecture du livre « The Cluetrain Manifesto » (http://www.cluetrain.com/) de Christopher Locke, Rick Levine, Doc Searles et David Weinberger – ce dernier, par ailleurs, auteur du non moins excellent « Small Pieces Loosely Joined », dont la lecture pendant ce week-end prolongé de Toussaint qui s’annonce est, dois-je le préciser, in-dis-pen-sa-ble.
Pour participer à la conversation généralisée, une fois l’enregistrement terminé sur le site Technorati, le blogueur installe un simple script dans son blog qui notifie Technorati de chaque nouveau texte publié. (Depuis peu, on peut même y ajouter ses propres tags qui sont également pris en compte par Technorati.) Les services de Technorati indexent alors automatiquement le nouveau billet pratiquement au moment même de sa publication, et intègrent les tags correspondants à une « folksonomy » en perpétuelle évolution. En retour – le « give back », mot d’ordre de la communauté du logiciel libre –, Technorati offre au public un moteur de recherche dans les blogs se basant sur cet index et donc capable de montrer en temps quasi-réel ce que le Web dit, au travers des blogs, ici et maintenant de l’objet de la recherche.
Contrastant vivement avec les moteurs de recherche traditionnels comme Yahoo! et Google dont les robots collectent périodiquement les pages Web pour les indexer (c’est encore comme ça que fonctionne le moteur de recherche dans les blogs de Google, blogsearch.google.com, dont l’accueil fut plutôt mitigé), ce sont les sources d’information elles-mêmes qui signalent à Technorati leur existence et leur contenu. Ainsi les résultats d’une recherche n’évoluent plus au rythme (ralentissant avec le nombre) des passages des chaluts de Google et de Yahoo!, mais bien à celui, instantané, de la création même de l’information. Hier soir, Technorati suivait 20,2 millions de sites et offrait 1,6 milliards de liens et pointeurs…
Technorati offre ensuite de nombreux services mettant en avant (ou rendus possibles par) cette instantanéité. Des « watch lists » peuvent ainsi être établies sur le site pour surveiller en permanence ce qui se dit sur tel ou tel sujet. L’indexation concomitante à la publication permet également d’établir des classements des sujets, des sites, des tags, des livres, des actualités, des films les plus populaires, le « top 50 » de tout ce qui est publié, par catégorie. (Combien donneraient ainsi tout pour se retrouver dans le Technorati Top 100, actualisé en temps réel ! Le système de réputation dans toute sa splendeur) Bref, Technorati, spectaculaire et spéculaire, renvoie l’image globale des millions de conversations qui défilent sur la toile, gardien des communications éphémères entre des auteurs qui lisent et des lecteurs qui écrivent.
Tantek Celik, le CTO de Technorati, est allé plus loin encore, en proposant une architecture technique pour la collecte de ces perso-contributions dans le cadre le plus général. Chef de file de l’équipe technique d’Open Doc chez Apple Computer au début des années 90 (rien ne se perd, rien ne se crée : le Mac a tout inventé !), et après être passé chez Microsoft, Tantek Celik, spécialiste de XHTML, a rejoint Technorati en 2004 et a lancé l’initiative « microformats » (cf. http://microformats.org/). Les microformats sont un jeu de standards ouverts et simples permettant d’annoter le contenu que l’on publie sur le Web de données supplémentaires. Souvent opposé au Web Sémantique (avec majuscules), les standards sur lesquels travaille le W3C, les microformats se réclament d’un web sémantique (en minuscules), et ont été conçus pour coller à la réalité des usages qui sont faits de l’information dans les blogs et les wikis. Il existe des microformats pour les gens et les organisations (hCard), les événements (hCalendar), les opinions et les scores (VoteLink, hReview), les réseaux sociaux (XFN), les licences et les droits d’utilisation (relLicense), les tags et les catégories (relTag), les listes et les plans (XOXO), les adresses (adr), la géolocalisation (geo), etc. Par exemple, en ajoutant « rel="license" » à un lien hypertexte, on indique tout simplement que la page pointée par le lien est la licence d’utilisation régissant la page de départ ; en ajoutant « rel="tag" » à un lien hypertexte, on indique qu’un fragment d’une page Web est annoté par le tag vers lequel ce lien pointe.
Un des objectifs de ce groupe animé par Celik et quelques autres est d’affiner et d’enrichir ces spécifications pour les soumettre au bout du compte à un organisme de standardisation comme le W3C et IETF et à promouvoir leur adoption dans les outils de publication et de collecte de meta-données dans les efforts collectifs de production d’information.
Car, pour revenir à notre inspirateur Benkler, la production collective présente également son lot spécifique de problèmes éventuels. Quel mécanisme de qualification des perso-contributions et de maintien de l’intégrité du contenu collectivement édité faut-il mettre en place ? Quel mécanisme d’intégration de ces perso-contributions fonctionne-t-il ? (C’est d’ailleurs le point sur lequel porte le débat entre le camp des taggers et celui des partisans des taxonomies hiérarchiques, plus rigides.) Des obstacles peuvent rendre difficile cette intégration elle-même, si, par exemple, elle requiert des ressources réglementées pour être réalisée : c’est le cas aujourd’hui si l’on aborde d’autre types de media que le texte, comme la musique ou la vidéo dont les droits sont âprement défendus par les associations professionnelles de producteurs. Mais d’autres obstacles existent qui menacent la motivation à participer à l’effort collectif : l’appropriation de l’information par certains, par exemple, peut-être ressentie par d’autres comme un frein à leur envie de contribuer ; ou encore les difficultés et les échecs d’intégration peuvent être diversement ressentis par les contributeurs (que l’on se réfère à la dramaturgie des « forks » dans le développement des logiciels libres, par exemple), etc.
Nous n’en sommes donc qu’au début d’une éventuelle généralisation des principes socio-économiques dont le logiciel libre fut naguère le révélateur – et qui sont encore sujets à discussion dans de nombreux cercles. Le développement ultra-rapide, l’hyperdéveloppement pourrait-on dire, de nouveaux services Web comme Technorati, mais aussi de ses concurrents et imitateurs, DayPop, IceRocket, Bloglines, etc., ou bien encore des Wikipedia, Flickr, Revver, Odeo, et d’outils comme Flock, le tout nouveau sujet d’excitation des technophiles, Wikimedia, WordPress, SocialText et tant d’autres, montrent que ces mêmes principes peuvent prendre racine ailleurs que dans la communauté Open Source et donner naissance à d’autres formes de collaboration sur le Web, voire, selon certains, à influer même sur son développement à venir.
Le succès de Technorati est une nouvelle illustration d’une des idées fortes de Yochai Benkler qui, dans l’article « Coase’s Penguin » (dont je ne peux cesser d’encourager la lecture : http://www.benkler.org/CoasesPenguin.html), voyait dans le fonctionnement de la communauté Open Source qui avait donné naissance à Linux rien moins qu’un troisième modèle de « production » après celui de la firme et celui du marché, tous deux bien connus des économistes. Son analyse part du constat que sur le Web, le « bien » produit est le même que le bien consommé, l’information ; dont les coûts de production (individuelle ou institutionnelle) et les coûts d’échange ont été massivement réduits à l’ère du Web ; et dont la composante humaine, le talent créatif, est hautement variable et inégalement réparti. Dans ce contexte spécifique, nous dit Benkler, la « production collective » (ou peer production) permet des gains d’information et une optimisation de la répartition de cette information qui dépassent, pour peu qu’un grand nombre d’agents puissent librement échanger à bas coût une information riche, les coûts supplémentaires engendrés par l’absence de contrats (la firme) ou de propriété (le marché). Ainsi dans la communauté du développement Linux, observe-t-il, le gain représenté par la disponibilité généralisée d’un système d’exploitation utilisable par tous pour des applications les plus variées, l’emporte largement sur les dépenses, prises individuellement, consenties (temps, efforts, code source produit, infrastructure d’accréditation et de validation) par chacun des développeurs. (Le modèle n’est pas sans ses problèmes non plus, comme, d’ailleurs dans les cas de la firme et du marché ; nous y reviendrons plus loin.)
Wikipedia fonctionne suivant le même modèle. L’encyclopédie collective est le résultat de contributions individuelles d’un très grand nombre d’agents, motivés à fournir, corriger ou valider de l’information pour des raisons plutôt socio-psychologiques (la « réputation », incitative à produire une information de qualité reconnue par ses pairs, comme dans les milieux académiques de la recherche, par exemple) que financières. Le coût total de ces perso-contributions est finalement trivial comparé aux gains que représente l’accessibilité pour tout un chacun d’une telle richesse de connaissances. Ici encore, on constate que les clés permettant au dispositif de fonctionner sont bien la variabilité du talent à produire le bien considéré, ici de l’information ou plus précisément des entrées dans l’encyclopédie, le grand nombre de producteurs et de relecteurs, combiné au faible coût de cette production, de cette relecture et des échanges qu’ils provoquent.
L’idée géniale de David Sifry, le fondateur de Technorati, a été de considérer l’acte de poster un billet sur un blog exactement comme une de ces perso-contributions à l’élaboration d’un « holos », d’un « tout » collectif dont la valeur est bien supérieure à la dépense demandée à chacun des blogueurs. Et quel est ce tout collectif si précieux ? Sifry l’appelle « the global conversation », la conversation généralisée qui à tout instant anime la toile, sur tous les sujets, du plus anodin au plus dramatique : une illumination, à la lecture du livre « The Cluetrain Manifesto » (http://www.cluetrain.com/) de Christopher Locke, Rick Levine, Doc Searles et David Weinberger – ce dernier, par ailleurs, auteur du non moins excellent « Small Pieces Loosely Joined », dont la lecture pendant ce week-end prolongé de Toussaint qui s’annonce est, dois-je le préciser, in-dis-pen-sa-ble.
Pour participer à la conversation généralisée, une fois l’enregistrement terminé sur le site Technorati, le blogueur installe un simple script dans son blog qui notifie Technorati de chaque nouveau texte publié. (Depuis peu, on peut même y ajouter ses propres tags qui sont également pris en compte par Technorati.) Les services de Technorati indexent alors automatiquement le nouveau billet pratiquement au moment même de sa publication, et intègrent les tags correspondants à une « folksonomy » en perpétuelle évolution. En retour – le « give back », mot d’ordre de la communauté du logiciel libre –, Technorati offre au public un moteur de recherche dans les blogs se basant sur cet index et donc capable de montrer en temps quasi-réel ce que le Web dit, au travers des blogs, ici et maintenant de l’objet de la recherche.
Contrastant vivement avec les moteurs de recherche traditionnels comme Yahoo! et Google dont les robots collectent périodiquement les pages Web pour les indexer (c’est encore comme ça que fonctionne le moteur de recherche dans les blogs de Google, blogsearch.google.com, dont l’accueil fut plutôt mitigé), ce sont les sources d’information elles-mêmes qui signalent à Technorati leur existence et leur contenu. Ainsi les résultats d’une recherche n’évoluent plus au rythme (ralentissant avec le nombre) des passages des chaluts de Google et de Yahoo!, mais bien à celui, instantané, de la création même de l’information. Hier soir, Technorati suivait 20,2 millions de sites et offrait 1,6 milliards de liens et pointeurs…
Technorati offre ensuite de nombreux services mettant en avant (ou rendus possibles par) cette instantanéité. Des « watch lists » peuvent ainsi être établies sur le site pour surveiller en permanence ce qui se dit sur tel ou tel sujet. L’indexation concomitante à la publication permet également d’établir des classements des sujets, des sites, des tags, des livres, des actualités, des films les plus populaires, le « top 50 » de tout ce qui est publié, par catégorie. (Combien donneraient ainsi tout pour se retrouver dans le Technorati Top 100, actualisé en temps réel ! Le système de réputation dans toute sa splendeur) Bref, Technorati, spectaculaire et spéculaire, renvoie l’image globale des millions de conversations qui défilent sur la toile, gardien des communications éphémères entre des auteurs qui lisent et des lecteurs qui écrivent.
Tantek Celik, le CTO de Technorati, est allé plus loin encore, en proposant une architecture technique pour la collecte de ces perso-contributions dans le cadre le plus général. Chef de file de l’équipe technique d’Open Doc chez Apple Computer au début des années 90 (rien ne se perd, rien ne se crée : le Mac a tout inventé !), et après être passé chez Microsoft, Tantek Celik, spécialiste de XHTML, a rejoint Technorati en 2004 et a lancé l’initiative « microformats » (cf. http://microformats.org/). Les microformats sont un jeu de standards ouverts et simples permettant d’annoter le contenu que l’on publie sur le Web de données supplémentaires. Souvent opposé au Web Sémantique (avec majuscules), les standards sur lesquels travaille le W3C, les microformats se réclament d’un web sémantique (en minuscules), et ont été conçus pour coller à la réalité des usages qui sont faits de l’information dans les blogs et les wikis. Il existe des microformats pour les gens et les organisations (hCard), les événements (hCalendar), les opinions et les scores (VoteLink, hReview), les réseaux sociaux (XFN), les licences et les droits d’utilisation (relLicense), les tags et les catégories (relTag), les listes et les plans (XOXO), les adresses (adr), la géolocalisation (geo), etc. Par exemple, en ajoutant « rel="license" » à un lien hypertexte, on indique tout simplement que la page pointée par le lien est la licence d’utilisation régissant la page de départ ; en ajoutant « rel="tag" » à un lien hypertexte, on indique qu’un fragment d’une page Web est annoté par le tag vers lequel ce lien pointe.
Un des objectifs de ce groupe animé par Celik et quelques autres est d’affiner et d’enrichir ces spécifications pour les soumettre au bout du compte à un organisme de standardisation comme le W3C et IETF et à promouvoir leur adoption dans les outils de publication et de collecte de meta-données dans les efforts collectifs de production d’information.
Car, pour revenir à notre inspirateur Benkler, la production collective présente également son lot spécifique de problèmes éventuels. Quel mécanisme de qualification des perso-contributions et de maintien de l’intégrité du contenu collectivement édité faut-il mettre en place ? Quel mécanisme d’intégration de ces perso-contributions fonctionne-t-il ? (C’est d’ailleurs le point sur lequel porte le débat entre le camp des taggers et celui des partisans des taxonomies hiérarchiques, plus rigides.) Des obstacles peuvent rendre difficile cette intégration elle-même, si, par exemple, elle requiert des ressources réglementées pour être réalisée : c’est le cas aujourd’hui si l’on aborde d’autre types de media que le texte, comme la musique ou la vidéo dont les droits sont âprement défendus par les associations professionnelles de producteurs. Mais d’autres obstacles existent qui menacent la motivation à participer à l’effort collectif : l’appropriation de l’information par certains, par exemple, peut-être ressentie par d’autres comme un frein à leur envie de contribuer ; ou encore les difficultés et les échecs d’intégration peuvent être diversement ressentis par les contributeurs (que l’on se réfère à la dramaturgie des « forks » dans le développement des logiciels libres, par exemple), etc.
Nous n’en sommes donc qu’au début d’une éventuelle généralisation des principes socio-économiques dont le logiciel libre fut naguère le révélateur – et qui sont encore sujets à discussion dans de nombreux cercles. Le développement ultra-rapide, l’hyperdéveloppement pourrait-on dire, de nouveaux services Web comme Technorati, mais aussi de ses concurrents et imitateurs, DayPop, IceRocket, Bloglines, etc., ou bien encore des Wikipedia, Flickr, Revver, Odeo, et d’outils comme Flock, le tout nouveau sujet d’excitation des technophiles, Wikimedia, WordPress, SocialText et tant d’autres, montrent que ces mêmes principes peuvent prendre racine ailleurs que dans la communauté Open Source et donner naissance à d’autres formes de collaboration sur le Web, voire, selon certains, à influer même sur son développement à venir.
L'édition de logiciel en France, vue du Pavillon Gabriel. (25.10.2005)
"Tout le monde par le portique, un par un !", hurle une sorte de culturiste exaspéré à l'entrée du Pavillon Gabriel. Je m'approche, intrigué, pour lire l'insigne cousu sur le polo musclé : Microsoft Security. "Une nouvelle technologie anti-spam ?" demandé-je (faussement) ingénument. "Ouvrez votre sac !" aboie-t-on en réponse.
C'est donc dans une atmosphère bon enfant que Microsoft, Dassault Systèmes et Cegid recevaient lundi après-midi sur les Champs-Elysées pour une journée thématique sur "L'Édition de logiciel en France". Dans une série de présentations qui formaient un intéressant contrepoint à celles du récent OSCON, la conférence Open Source tenue la semaine dernière à Amsterdam, d’éminents représentants de l’industrie du logiciel étaient venus rendre hommage en déclamant, tel le chœur antique, les lamentations d’usage sur notre rang national insignifiant dans cette industrie, au mythique Bill Gates venu faire deux apparitions courtoises et minutées.
Le ministre délégué à l’Industrie, François Loos, s’escrimait, en introduction, à rassurer l’auditoire sur la pérennité et le rayonnement français dans la société de la connaissance, appelée des vœux de l’Europe réunie à Lisbonne en 2000. Lisant mécaniquement un discours dont il était apparent qu’il ne comprenait pas le contenu, annonçant sans sourciller que l’industrie du logiciel français comptait 30.000 personnes dont 80.000 cadres, le ministre se réjouissait de la généralisation du haut débit – qui doit, comme chacun sait, absolument tout aux mesures visionnaires prises par le gouvernement Raffarin – et de la fière et audacieuse réponse franco-européenne à l’intolérable arrogance de Google avec Quaero, le moteur de recherche européen, pour lequel des millions ont d’ores et déjà été réservés par l’Agence de l’innovation industrielle, fer de lance, sans nul doute, du « patriotisme économique ».
Le cofondateur de Staff & Line, Jamal Labed, tout à l’excitation de l’IPO de sa société rappelait alors très opportunément quelques chiffres têtus, dans le sillage du lancement des associations ESA (European Software Alliance) et AFDEL (Association française des éditeurs de logiciels). La France compte plus de 3.000 éditeurs de logiciels, représentant au total un marché de €2,8 Mds, soit à peine 10 % d’un seul des grands éditeurs américains, que sur ces 3.000, les trois premiers actifs en France en représentent 58 %, soit une incroyable fragmentation sur un marché lui-même de taille relativement réduite !
Il était d’ailleurs cocasse d’observer les orateurs de cette journée, assis en demi-cercle sur l’estrade entourant avec révérence le siège central vide, réservé à Bill Gates, attendu tel le messie dans l’espoir qu’il consentirait éclairer cette industrie française du logiciel, du dire de tous, injustement reconnue à sa vraie valeur.
Et de valeur il fut vite question avec l’intervention de Gilles Kahn, président de l’INRIA, qui dressait un portrait inimaginablement centralisateur d’une conception étatique et bureaucratique de la recherche fondamentale. « L’Institut » décide en effet des problèmes techniques de fond qui sont importants (dans l’absolu), puis forme et recrute des chercheurs qu’il « place » sur ces problèmes assurant ainsi, certes, un rôle dans la recherche scientifique de base indispensable dans une « grande nation » comme la France, mais sans aucune vue pratique ni de marché – une décision d’ailleurs explicitement prise par son prédécesseur Alain Bensoussan, nous précisait-il, qui avait choisi de ne pas valoriser à l’INRIA les retombées éventuelles des recherches du laboratoire. Gilles Kahn se félicitait que sur les 80 ou quelques spin-offs de l’INRIA dans le logiciel, 40 étaient encore en vie et regrettait un certain nombre d’échecs majeurs qui ont vu s’envoler dans l’éclatement de la bulle Internet des recherches longuement mûries, parfois plus de dix ans, dans ses murs.
De valeur il était encore question avec Eric Archambeau, associé de Wellington Partners, un fonds de VC allemand (malgré son nom britannique) qui entamait la litanie assez surréaliste qui, au final, caractérisait cette après-midi dans l'attente docile que Bill Gates condescendit à occuper ce fauteuil désespérément vide au milieu de la scène, mêlant auto-célébration des capacités intellectuelles inégalées des chercheurs français et complaisance dans les critiques râleuses et expiatoires devant les bien pitoyables résultats du « modèle français ». Eric Archambeau commençait en effet par nous resservir le « manque d’ambition » des entrepreneurs français à comparer à celle des américains, la prépondérance que nous accorderions à la technologie plutôt qu’à « l’exécution » - un anglicisme désignant l’efficacité dans la réalisation d’un plan et non le couperet d’une guillotine républicaine -, le manque d’incitation à allouer des fonds au private equity et à l’amorçage, (un plaidoyer pro domo auquel j’adhère évidemment !), et la trop grande pusillanimité du gouvernement (tiens ce n’est pas ce que disait le ministre délégué !) dans l’accompagnement réglementaire de l’industrie. Jean-Michel Aulas, P-D.G. fondateur de CEGID et, probablement, le plus expérimenté des entrepreneurs de l’industrie du logiciel, renchérissait en fustigeant « l’hyper réglementation » actuelle (CEGID subit aujourd’hui les foudres des autorités dans une affaire d’acquisition d’une société européenne que ces mêmes autorités avaient approuvé des deux mains il y a dix huit mois), en se plaignant de la sous-capitalisation des sociétés cotées en Europe et de l’absence d’incitations fiscales à investir dans ces secteurs, portant clamés haut et fort comme essentiels.
Du coup, Bernard Charlès, le charismatique CEO de Dassault Systèmes détonait, illuminé qu'il était de la passion et de l’obstination qui l’animent à faire de l’éditeur le promoteur, le champion et le leader du logiciel considéré comme « environnement collectif 3D », ferment de l’innovation et de la production industrielle. Partant de la conception et de la simulation, nous promettait-il, les logiciels de Dassault Systèmes permettraient rapidement de vivre jusqu’à l’expérience même de l’utilisateur de tout produit industriel, ce qu’il appelait le « réalisme », étape ultime de la simulation. Après une brillante démonstration des possibilités de « visite virtuelle » offerte par les logiciels de l’éditeur – et en particulier de ceux de sa récente acquisition, Virtools, startup française, insista-t-il – Bernard Charlès concluait malgré tout dans l’esprit de la réunion en regrettant que les directives européennes sur les brevets logiciels ne protégeassent pas plus strictement la propriété intellectuelle du logiciel – une vue controversée évidemment mais sans surprise de la part des grands éditeurs commerciaux de logiciels.
Cette note critique était d’autant plus savoureuse que si Bill Gates était en France et nous accordait quelques minutes de son temps, c’était pour finaliser des accords de recherche jointe avec l’INRIA précisément selon lesquels Microsoft payait rubis sur l’ongle un nouveau laboratoire à l’INRIA, chercheurs inclus – l’Institut est faut-il le rappeler bien impécunieux en ces temps de disette ! – en échange de quoi le géant de Redmond pourra piller, pardon commercialiser, sans vergogne les résultats de ces travaux pourvu que ces codes sources soit librement – au sens de logiciel libre – publiés, une grande nouveauté pour Microsoft présentée en France comme une victoire de la rationalité française des Lumières sur le dogmatisme anglo-saxon ! Que l’on puisse présenter cet accord sous l’angle d’une quelconque avancée pour l’industrie française du logiciel ou d’une reconnaissance de l’excellence de son centralisme bureaucratique, alors que Microsoft ne fait peut-être que s’acheter à bon prix une légitimité pour faire face au courroux de Bruxelles, en laisse long à penser sur l’état de ladite industrie.
C’est encore l’industrie américaine triomphante et Bill Gates qui devait à nouveau mettre tout le monde d’accord. Il concluait cette journée en livrant un discours consensuel sur la diffusion généralisée et l’importance des technologies de l’information pour l’avenir et sur la nécessité de poursuivre des efforts incessants dans l’amélioration de l’enseignement et de la formation sur ces matières. Et tout le monde de se séparer sous ces auspices « réalistes et optimistes » convaincu par cet exercice d’autosatisfaction grognon, que l’on est sur la bonne voie puisque Bill Gates lui-même a distribué des bons points…
"Tout le monde par le portique, un par un !", hurle une sorte de culturiste exaspéré à l'entrée du Pavillon Gabriel. Je m'approche, intrigué, pour lire l'insigne cousu sur le polo musclé : Microsoft Security. "Une nouvelle technologie anti-spam ?" demandé-je (faussement) ingénument. "Ouvrez votre sac !" aboie-t-on en réponse.
C'est donc dans une atmosphère bon enfant que Microsoft, Dassault Systèmes et Cegid recevaient lundi après-midi sur les Champs-Elysées pour une journée thématique sur "L'Édition de logiciel en France". Dans une série de présentations qui formaient un intéressant contrepoint à celles du récent OSCON, la conférence Open Source tenue la semaine dernière à Amsterdam, d’éminents représentants de l’industrie du logiciel étaient venus rendre hommage en déclamant, tel le chœur antique, les lamentations d’usage sur notre rang national insignifiant dans cette industrie, au mythique Bill Gates venu faire deux apparitions courtoises et minutées.
Le ministre délégué à l’Industrie, François Loos, s’escrimait, en introduction, à rassurer l’auditoire sur la pérennité et le rayonnement français dans la société de la connaissance, appelée des vœux de l’Europe réunie à Lisbonne en 2000. Lisant mécaniquement un discours dont il était apparent qu’il ne comprenait pas le contenu, annonçant sans sourciller que l’industrie du logiciel français comptait 30.000 personnes dont 80.000 cadres, le ministre se réjouissait de la généralisation du haut débit – qui doit, comme chacun sait, absolument tout aux mesures visionnaires prises par le gouvernement Raffarin – et de la fière et audacieuse réponse franco-européenne à l’intolérable arrogance de Google avec Quaero, le moteur de recherche européen, pour lequel des millions ont d’ores et déjà été réservés par l’Agence de l’innovation industrielle, fer de lance, sans nul doute, du « patriotisme économique ».
Le cofondateur de Staff & Line, Jamal Labed, tout à l’excitation de l’IPO de sa société rappelait alors très opportunément quelques chiffres têtus, dans le sillage du lancement des associations ESA (European Software Alliance) et AFDEL (Association française des éditeurs de logiciels). La France compte plus de 3.000 éditeurs de logiciels, représentant au total un marché de €2,8 Mds, soit à peine 10 % d’un seul des grands éditeurs américains, que sur ces 3.000, les trois premiers actifs en France en représentent 58 %, soit une incroyable fragmentation sur un marché lui-même de taille relativement réduite !
Il était d’ailleurs cocasse d’observer les orateurs de cette journée, assis en demi-cercle sur l’estrade entourant avec révérence le siège central vide, réservé à Bill Gates, attendu tel le messie dans l’espoir qu’il consentirait éclairer cette industrie française du logiciel, du dire de tous, injustement reconnue à sa vraie valeur.
Et de valeur il fut vite question avec l’intervention de Gilles Kahn, président de l’INRIA, qui dressait un portrait inimaginablement centralisateur d’une conception étatique et bureaucratique de la recherche fondamentale. « L’Institut » décide en effet des problèmes techniques de fond qui sont importants (dans l’absolu), puis forme et recrute des chercheurs qu’il « place » sur ces problèmes assurant ainsi, certes, un rôle dans la recherche scientifique de base indispensable dans une « grande nation » comme la France, mais sans aucune vue pratique ni de marché – une décision d’ailleurs explicitement prise par son prédécesseur Alain Bensoussan, nous précisait-il, qui avait choisi de ne pas valoriser à l’INRIA les retombées éventuelles des recherches du laboratoire. Gilles Kahn se félicitait que sur les 80 ou quelques spin-offs de l’INRIA dans le logiciel, 40 étaient encore en vie et regrettait un certain nombre d’échecs majeurs qui ont vu s’envoler dans l’éclatement de la bulle Internet des recherches longuement mûries, parfois plus de dix ans, dans ses murs.
De valeur il était encore question avec Eric Archambeau, associé de Wellington Partners, un fonds de VC allemand (malgré son nom britannique) qui entamait la litanie assez surréaliste qui, au final, caractérisait cette après-midi dans l'attente docile que Bill Gates condescendit à occuper ce fauteuil désespérément vide au milieu de la scène, mêlant auto-célébration des capacités intellectuelles inégalées des chercheurs français et complaisance dans les critiques râleuses et expiatoires devant les bien pitoyables résultats du « modèle français ». Eric Archambeau commençait en effet par nous resservir le « manque d’ambition » des entrepreneurs français à comparer à celle des américains, la prépondérance que nous accorderions à la technologie plutôt qu’à « l’exécution » - un anglicisme désignant l’efficacité dans la réalisation d’un plan et non le couperet d’une guillotine républicaine -, le manque d’incitation à allouer des fonds au private equity et à l’amorçage, (un plaidoyer pro domo auquel j’adhère évidemment !), et la trop grande pusillanimité du gouvernement (tiens ce n’est pas ce que disait le ministre délégué !) dans l’accompagnement réglementaire de l’industrie. Jean-Michel Aulas, P-D.G. fondateur de CEGID et, probablement, le plus expérimenté des entrepreneurs de l’industrie du logiciel, renchérissait en fustigeant « l’hyper réglementation » actuelle (CEGID subit aujourd’hui les foudres des autorités dans une affaire d’acquisition d’une société européenne que ces mêmes autorités avaient approuvé des deux mains il y a dix huit mois), en se plaignant de la sous-capitalisation des sociétés cotées en Europe et de l’absence d’incitations fiscales à investir dans ces secteurs, portant clamés haut et fort comme essentiels.
Du coup, Bernard Charlès, le charismatique CEO de Dassault Systèmes détonait, illuminé qu'il était de la passion et de l’obstination qui l’animent à faire de l’éditeur le promoteur, le champion et le leader du logiciel considéré comme « environnement collectif 3D », ferment de l’innovation et de la production industrielle. Partant de la conception et de la simulation, nous promettait-il, les logiciels de Dassault Systèmes permettraient rapidement de vivre jusqu’à l’expérience même de l’utilisateur de tout produit industriel, ce qu’il appelait le « réalisme », étape ultime de la simulation. Après une brillante démonstration des possibilités de « visite virtuelle » offerte par les logiciels de l’éditeur – et en particulier de ceux de sa récente acquisition, Virtools, startup française, insista-t-il – Bernard Charlès concluait malgré tout dans l’esprit de la réunion en regrettant que les directives européennes sur les brevets logiciels ne protégeassent pas plus strictement la propriété intellectuelle du logiciel – une vue controversée évidemment mais sans surprise de la part des grands éditeurs commerciaux de logiciels.
Cette note critique était d’autant plus savoureuse que si Bill Gates était en France et nous accordait quelques minutes de son temps, c’était pour finaliser des accords de recherche jointe avec l’INRIA précisément selon lesquels Microsoft payait rubis sur l’ongle un nouveau laboratoire à l’INRIA, chercheurs inclus – l’Institut est faut-il le rappeler bien impécunieux en ces temps de disette ! – en échange de quoi le géant de Redmond pourra piller, pardon commercialiser, sans vergogne les résultats de ces travaux pourvu que ces codes sources soit librement – au sens de logiciel libre – publiés, une grande nouveauté pour Microsoft présentée en France comme une victoire de la rationalité française des Lumières sur le dogmatisme anglo-saxon ! Que l’on puisse présenter cet accord sous l’angle d’une quelconque avancée pour l’industrie française du logiciel ou d’une reconnaissance de l’excellence de son centralisme bureaucratique, alors que Microsoft ne fait peut-être que s’acheter à bon prix une légitimité pour faire face au courroux de Bruxelles, en laisse long à penser sur l’état de ladite industrie.
C’est encore l’industrie américaine triomphante et Bill Gates qui devait à nouveau mettre tout le monde d’accord. Il concluait cette journée en livrant un discours consensuel sur la diffusion généralisée et l’importance des technologies de l’information pour l’avenir et sur la nécessité de poursuivre des efforts incessants dans l’amélioration de l’enseignement et de la formation sur ces matières. Et tout le monde de se séparer sous ces auspices « réalistes et optimistes » convaincu par cet exercice d’autosatisfaction grognon, que l’on est sur la bonne voie puisque Bill Gates lui-même a distribué des bons points…
EURO OSCON 2005. (19.10.2005)
De retour de la convention européenne de l’Open Source (Euro OSCON), qui s’est déroulée en début de semaine à Amsterdam – le premier événement du genre en Europe, organisé par O’Reilly – la présentation de Paul Everitt, CEO de Digital Creations et membre de l’équipe originelle de Zope me trotte dans la tête pendant que le Thalys zèbre le plat pays. Chiffres à l’appui, dont certains assez surprenants, Paul Everitt démontre, en effet, que malgré les pieuses invocations de la Commission européenne – et en particulier de l’ambitieux « programme de Lisbonne » qui vise à faire de l’Europe le leader de l’économie de la connaissance en 2010 (et que nous brocardons régulièrement dans cette tribune, mais pour la bonne cause !) – les USA augmentent bel et bien leur hégémonie sur l’industrie du logiciel.
Cette évolution présente aux yeux du fondateur de Zope un caractère paradoxal lorsque l’on sait qu’une grande partie des logiciels libres ont une origine européenne (que l’on songe à Linux, Cocoon, MySQL, JBoss et ceux réunis sous la bannière d’ObjectWeb, par exemple), et que, toujours d’après Everitt, aujourd’hui 70 % des développeurs Open Source sont européens (si ce chiffre est avéré, c’est phénoménal !). Cependant, un rapide examen montre qu’aujourd’hui parmi les 12 ou 13 logiciels libres d’origine européenne les plus répandus, plus de 10 sont aujourd’hui « réinstallés » aux USA et principalement guidé par une communauté de « maintainers » américains.
Cette constatation de Paul Everitt, qui, tout américain qu’il soit, vit en France, peut également être lue à l’éclairage de la présentation, le jour précédent, d’Alexandre Zapolsky le P-DG fondateur de Linagora, basée à Paris. L’inventeur de la SS2L, société de services en logiciel libre, venait témoigner de l’importance prise, en France en particulier, par le logiciel libre et expliquait comment Linagora, emmenant Cap Gemini et Bull, avait décroché le plus grand engagement européen sur l’Open Source avec une grande administration française. La directive sur la brevetabilité logicielle et la position nettement antagoniste de la Commission européenne face à Microsoft – Steve Ballmer déjeunait encore avec Neelie Kroes, le Comissaire à la concurrence, à Bruxelles, il y a à peine une dizaine de jours – encouragent probablement les administrations et les collectivités à prendre en considération l’Open Source dans leurs développements et leurs déploiements d’applications informatiques. Il y a certainement là une piste à suivre pour encourager les entrepreneurs de l’industrie du logiciel de toute l’Europe à ne pas partir à la conquête du monde découragés d’avance par la mainmise américaine.
De Microsoft il fut aussi question dans la série d’annonces présentées par Jason Matusow, le directeur de Shared Source, une initiative peu connue du géant de Redmond (http://www.microsoft.com/resources/sharedsource/default.mspx). Shared Source est un programme récent, via lequel Microsoft livre en Open Source certains éléments de ses innombrables codes source. Invité à parler à une convention Open Source, devant une assemblée de prosélytes et de zélateurs du logiciel libre, Maturow n’affrontait pas une tâche facile. D’autant plus que l’on a le sentiment, à bien l’écouter, qu’à Microsoft il est tout autant contraint à défendre pied à pied sa vision d’un « juste milieu » entre le logiciel libre au sens des puristes et la vision caricaturalement commerciale que l’on prête systématiquement à l’éditeur. Au final, après avoir annoncé que Microsoft continuerait à livrer à la communauté (et aux « gouvernements » précise le site Web) du code sous trois licences inspirées des licences BSD et MPL très employées dans le monde du libre, Jason Matusow a été cordialement applaudi. Encourageant.
Pour terminer cette revue rapide de cette journée à OSCON, il faut noter la présentation de Michael Tiemann de Red Hat (et ancien fondateur de Cygnus, la vraie première société de logiciel libre) qui propose d’en revenir aux réflexions sur la qualité totale du début des années 1980 (les « cercles de qualité » que décrivait Hervé Seyriex en France, et dont Edwards Deming était l’acteur au Japon et aux Etats-Unis après la seconde guerre mondiale) et de les appliquer de manière disciplinée au problème de la qualité des logiciels. Appelant à gommer la distinction entre « designer » et « utilisateur » il appelle de ses vœux un changement massif de comportement dans le développement des applications et le recours systématique, et à grande échelle, au système communautaire qui fonctionne si bien pour le logiciel libre. C’est à ces conditions, d’après lui, que l’on pourra s’approcher de la qualité totale dans l’industrie du logiciel. (Cet appel est à rapprocher, me semble-t-il, de la nécessité d’une réflexion « systémique » dans le domaine de la lutte anti-spam, sujet d’un précédent billet dans cette même tribune : les sources d’inspiration issues de la théorie des systèmes ou/et des systèmes biomoléculaires me semblent fonctionner à plein rendement depuis quelques années pour alimenter les points de vues sur l’industrie du logiciel – une intéressante évolution.)
Enfin, Rael Dornfest d’O’Reilly faisait remarquer que « l’agrégation », devenue la tarte à la crème des business plans des jeunes pousses de la Nouvelle nouvelle économie (ou de la Nouvelle économie ressuscitée par l’extra-terrestre Google) tournait au cauchemar. Qui lit vraiment les 36.256 « postings » en retard sur les 146 fils soigneusement triés dans notre lecteur RSS favori ? Qui lit vraiment les 456 messages de la boîte aux lettres électroniques, en attente depuis hier, parmi lesquels bien sûr de nombreux leurres sont habilement disposés par les « spammers » et autres retors du « phishing » ? Dornfest reprenait à son compte l’analyse classique de la parade à l’avalanche d’information dont le Web nous submerge chaque jour davantage et suggérait de développer des outils « d’atténuation » (Attenuation is the new Aggregation) permettant à terme aux utilisateurs de réduire eux-mêmes l’impact de la surinformation. Il pointait, en particulier, vers la startup 37Signals qui héberge une suite d’outils élémentaires mais efficaces (BaseCamp, BackPack, WriteBoard et Ta-Da List) destinés à simplifier l’organisation des individus, des communautés et des petites et moyennes entreprises dans des tâches quotidiennes ou répétitives. À suivre : « l’atténuation » devrait être l’un des thèmes de la prochaine Emerging Technologies Conférence d’O’Reilly en mars 2006.
Aux Etats-Unis, pas en Europe cette fois…
De retour de la convention européenne de l’Open Source (Euro OSCON), qui s’est déroulée en début de semaine à Amsterdam – le premier événement du genre en Europe, organisé par O’Reilly – la présentation de Paul Everitt, CEO de Digital Creations et membre de l’équipe originelle de Zope me trotte dans la tête pendant que le Thalys zèbre le plat pays. Chiffres à l’appui, dont certains assez surprenants, Paul Everitt démontre, en effet, que malgré les pieuses invocations de la Commission européenne – et en particulier de l’ambitieux « programme de Lisbonne » qui vise à faire de l’Europe le leader de l’économie de la connaissance en 2010 (et que nous brocardons régulièrement dans cette tribune, mais pour la bonne cause !) – les USA augmentent bel et bien leur hégémonie sur l’industrie du logiciel.
Cette évolution présente aux yeux du fondateur de Zope un caractère paradoxal lorsque l’on sait qu’une grande partie des logiciels libres ont une origine européenne (que l’on songe à Linux, Cocoon, MySQL, JBoss et ceux réunis sous la bannière d’ObjectWeb, par exemple), et que, toujours d’après Everitt, aujourd’hui 70 % des développeurs Open Source sont européens (si ce chiffre est avéré, c’est phénoménal !). Cependant, un rapide examen montre qu’aujourd’hui parmi les 12 ou 13 logiciels libres d’origine européenne les plus répandus, plus de 10 sont aujourd’hui « réinstallés » aux USA et principalement guidé par une communauté de « maintainers » américains.
Cette constatation de Paul Everitt, qui, tout américain qu’il soit, vit en France, peut également être lue à l’éclairage de la présentation, le jour précédent, d’Alexandre Zapolsky le P-DG fondateur de Linagora, basée à Paris. L’inventeur de la SS2L, société de services en logiciel libre, venait témoigner de l’importance prise, en France en particulier, par le logiciel libre et expliquait comment Linagora, emmenant Cap Gemini et Bull, avait décroché le plus grand engagement européen sur l’Open Source avec une grande administration française. La directive sur la brevetabilité logicielle et la position nettement antagoniste de la Commission européenne face à Microsoft – Steve Ballmer déjeunait encore avec Neelie Kroes, le Comissaire à la concurrence, à Bruxelles, il y a à peine une dizaine de jours – encouragent probablement les administrations et les collectivités à prendre en considération l’Open Source dans leurs développements et leurs déploiements d’applications informatiques. Il y a certainement là une piste à suivre pour encourager les entrepreneurs de l’industrie du logiciel de toute l’Europe à ne pas partir à la conquête du monde découragés d’avance par la mainmise américaine.
De Microsoft il fut aussi question dans la série d’annonces présentées par Jason Matusow, le directeur de Shared Source, une initiative peu connue du géant de Redmond (http://www.microsoft.com/resources/sharedsource/default.mspx). Shared Source est un programme récent, via lequel Microsoft livre en Open Source certains éléments de ses innombrables codes source. Invité à parler à une convention Open Source, devant une assemblée de prosélytes et de zélateurs du logiciel libre, Maturow n’affrontait pas une tâche facile. D’autant plus que l’on a le sentiment, à bien l’écouter, qu’à Microsoft il est tout autant contraint à défendre pied à pied sa vision d’un « juste milieu » entre le logiciel libre au sens des puristes et la vision caricaturalement commerciale que l’on prête systématiquement à l’éditeur. Au final, après avoir annoncé que Microsoft continuerait à livrer à la communauté (et aux « gouvernements » précise le site Web) du code sous trois licences inspirées des licences BSD et MPL très employées dans le monde du libre, Jason Matusow a été cordialement applaudi. Encourageant.
Pour terminer cette revue rapide de cette journée à OSCON, il faut noter la présentation de Michael Tiemann de Red Hat (et ancien fondateur de Cygnus, la vraie première société de logiciel libre) qui propose d’en revenir aux réflexions sur la qualité totale du début des années 1980 (les « cercles de qualité » que décrivait Hervé Seyriex en France, et dont Edwards Deming était l’acteur au Japon et aux Etats-Unis après la seconde guerre mondiale) et de les appliquer de manière disciplinée au problème de la qualité des logiciels. Appelant à gommer la distinction entre « designer » et « utilisateur » il appelle de ses vœux un changement massif de comportement dans le développement des applications et le recours systématique, et à grande échelle, au système communautaire qui fonctionne si bien pour le logiciel libre. C’est à ces conditions, d’après lui, que l’on pourra s’approcher de la qualité totale dans l’industrie du logiciel. (Cet appel est à rapprocher, me semble-t-il, de la nécessité d’une réflexion « systémique » dans le domaine de la lutte anti-spam, sujet d’un précédent billet dans cette même tribune : les sources d’inspiration issues de la théorie des systèmes ou/et des systèmes biomoléculaires me semblent fonctionner à plein rendement depuis quelques années pour alimenter les points de vues sur l’industrie du logiciel – une intéressante évolution.)
Enfin, Rael Dornfest d’O’Reilly faisait remarquer que « l’agrégation », devenue la tarte à la crème des business plans des jeunes pousses de la Nouvelle nouvelle économie (ou de la Nouvelle économie ressuscitée par l’extra-terrestre Google) tournait au cauchemar. Qui lit vraiment les 36.256 « postings » en retard sur les 146 fils soigneusement triés dans notre lecteur RSS favori ? Qui lit vraiment les 456 messages de la boîte aux lettres électroniques, en attente depuis hier, parmi lesquels bien sûr de nombreux leurres sont habilement disposés par les « spammers » et autres retors du « phishing » ? Dornfest reprenait à son compte l’analyse classique de la parade à l’avalanche d’information dont le Web nous submerge chaque jour davantage et suggérait de développer des outils « d’atténuation » (Attenuation is the new Aggregation) permettant à terme aux utilisateurs de réduire eux-mêmes l’impact de la surinformation. Il pointait, en particulier, vers la startup 37Signals qui héberge une suite d’outils élémentaires mais efficaces (BaseCamp, BackPack, WriteBoard et Ta-Da List) destinés à simplifier l’organisation des individus, des communautés et des petites et moyennes entreprises dans des tâches quotidiennes ou répétitives. À suivre : « l’atténuation » devrait être l’un des thèmes de la prochaine Emerging Technologies Conférence d’O’Reilly en mars 2006.
Aux Etats-Unis, pas en Europe cette fois…
Vos bookmarks nous intéressent ! (18.10.2005)
Comme les blogs, qui connurent un démarrage fulgurant - on en compte plus de 15 millions aujourd'hui, même s'ils ne sont pas tous régulièrement actualisés par leurs auteurs -, le "social bookmarking", l'annotation collective, est une activité qui se développe aujourd'hui à grande vitesse sur le Web.
L'idée originelle est parfaitement illustrée par le plus ancien, quoique jeune (2003), des sites d'annotation collective : del.icio.us - "délicieux" en anglais. Au travers d'une interface dont la sobriété et le minimalisme sont assez glaciaux (un "outil froid" au sens de http://www.outilsfroids.net/), l'utilisateur y mémorise ses favoris et ses sites préférés d'un clic. Au passage on lui demande d'annoter ce favori avec quelques mots clés, une simple liste de termes libres qu'il ou elle associe à ce site : ce sont les fameux "tags", les étiquettes.
C'est dans ce bien faible effort supplémentaire que l'on attend de l'utilisateur que réside l'intérêt du social bookmarking. En effet, une fois étiquetés il devient possible de rechercher les sites en fonction de leur tags, les siens bien sûr mais également tous les autres, car les tags sont publics et partagés. On se déplace alors dans un univers d'annotations d'une page Web donnée qui reflète finalement une forme d'opinion publique sur son contenu. Ce nuage d'annotations ("tagcloud") évolue évidemment au cours du temps, reflétant en cela les fluctuations d'intérêt pour le contenu annoté. (La notion que d'un effort individuel minime demandé à un agent il soit payé en retour par une information résultant du traitement collectif de ces contributions individuelles est essentielle dans l'analyse que font des économistes comme Jean Tirole, Josh Lerner ou Yochai Benkler - dont je recommande les papiers - du phénomène Open Source et Linux, considéré au plan économique.)
Qui plus est, le partage des tags permet d'identifier rapidement les autres utilisateurs qui partagent les mêmes mots-clés ou les même sites favoris. Il est alors intéressant de découvrir quels sont les autres sites que ces utilisateurs ont eux-mêmes annotés, et quelles sont leurs annotations. On peut également voir quels sont les tags les plus utilisés à un moment donné (le "buzz" !). Les sites de social bookmarking permettent en fait de dérouler un fil d'Ariane dans le labyrinthe des publications Web sur la base des termes préférés de chacun.
Cette seconde notion de découverte est bien illustrée par un autre site qui a défrayé la chronique, Flickr. Sur Flickr, racheté entre temps par Yahoo!, on poste ses photos numériques et on les étiquete avec, là aussi, ses propres tags. Le moteur de recherche Flickr permet ensuite les croisements et les recherches via ces tags dans l'univers photographique collectif.
Plus récemment encore Yahoo! a livré son nouveau service MyWeb 2.0, un moteur de recherche sur des tags que les utilisateurs peuvent librement associer à n'importe quelle page Web, construisant ainsi dans Yahoo! un univers nouveau d'annotations collectives dont le portail peut alors alimenter son moteur de recherche classique. Il semble que l'idée que s'en fait Yahoo! est tout simplement que les annotations collectives sont une nouvelle forme (et source) de contenus au même titre que les blogs, les pages Web et les Wikis. Une vision "media" du phénomène parfaitement en ligne avec sa stratégie de développement actuelle.
C'est dès lors un raz de marée d'applications et de sites construits autour des social bookmarks que l'on constate aujourd'hui. Ainsi fleurissent mille sites articulés autour de l'annotation collective : version Open Source avec del.irio.us ; version blog avec Technorati et Rojo qui proposent aux "bloggers" d'ajouter des tags à leurs blogs ; version française non sous-titrée avec blogmarks ; version graphique interactive avec cloudalicious, tagmaps.com, Hublog et des centaines d'autres pour explorer del.icio.us ; version "perdu de vue" avec Tagalag (couplé à GoogleMaps !); version programmeur avec des outils comme simpy et freetag ; version agrégation de contenus avec LiveMarks et GutenTag ; bref, un inventaire à la Prévert qui s'allonge quotidiennement, tel est le succès du "tagging".
Parmi les cognoscenti le débat sur les tags est très animé (par exemple, à la récente conférence Web 2.0 d'O'Reilly). D'une part les tenants de l'individualisme absolu insistent sur le caractère essentiel de l'effet de désorganisation résultant de l'hétérogénéité de cette collection de tags, d'autre part les prosélytes du Semantic Web, héritiers des encyclopédistes, y voient précisément les limites du phénomène, qui irait, selon eux, à l'encontre des classifications traditionnelles.
Il faut distinguer plusieurs axes dans ce débat, comme l'a fait Clay Shirky dans un article dévastateur ("Ontology is Overrated: Categories, Links, and Tags") qui décrète la supériorité des "foksonomies" (taxonomies créées par le public) sur les "ontologies" (les classifications mûries par les experts et les spécialistes de chaque domaine). Un premier axe distingue la notion que seul le groupe des experts/spécialistes est qualifié pour classer et ordonner les connaissances, s'opposant à celle qui institue tous et chacun, le public lui-même comme le mieux qualifié pour classer et ordonner. Cette distinction plonge évidemment des racines profondes dans la réflexion politique, économique et sociale. Mais finalement, le Web ou les blogs, qu'est-ce d'autre ?
Un autre axe de réflexion, partiellement lié au précédent, est technique. Les tags doivent ils rester de simples étiquettes dans un monde "plat" ou bien doit on classer les tags dans une hiérarchie, et le cas échéant, cette hiérarchie est-elle prédéterminée ou elle-même émergente ? Quand j'étiquete "avocat", qu'est ce que je veux dire ? Dénoté-je un fruit frais oléagineux renfermant de nombreuses graisses insaturées ou bien un mammifère bipède en robe noire, dûment formé et assermenté (peut-être aussi, mais pas nécessairement, oléagineux renfermant de nombreuses graisses insaturées) ? Et comment réconcilier cette interrogation avec les étiquettes "Persea Americana" et "guacamole" peut-être utilisées par d'autres ? (Notons que la réponse à cette question qui consisterait à allonger la liste des étiquettes pour préciser le sens voulu peut parfois échouer, en effet, que penser de la liste d'étiquettes "avocat marron" par exemple ?)
Comme le constate un observateur pointu comme Cyril Fievet : "Du reste, malgré une apparente uniformité, tous les tags ne sont pas identiques. Sur Technorati, les tags indexés sont ceux choisis par les bloggers et fonction du contenu qu’ils ont eux-mêmes publiés. Sur del.icio.us, en revanche, ce sont les internautes qui taguent le contenu des pages qu’ils conservent dans leurs signets. Il est donc tout à fait possible (et même courant) qu’un même billet de blog ne soit pas tagué par les mêmes mots sur Technorati et sur del.icio.us. Sous leur forme actuelle, il paraît difficile, de prime abord, de trouver un intérêt réel aux tags. Souvent trop vagues, sujets à interprétation ou à orthographe multiples, les tags ne prennent leur sens que sur des expressions très spécifiques, notamment liées à l’actualité ou à des événement précis". Comme le Web au début, comme les blogs il y a peu, le social bookmarking prend comme un feu de prairie parce qu'il en appelle directement à la personalisation du commentaire.
Le retour à la recherche d'un certain ordre dans le bouillonnement émergent des tags est l'un des thèmes qui s'annonce comme important, voire critique, à l'étape où est en est arrivé le phénomène du social bookmarking. Les premiers signes de ce retour de balancier apparaissent aujourd'hui : del.icio.us permet des "clusters", des agrégats de tags ; comme Rojo, Tagsy permet d'agréger les contenus en fonction de leurs tags, facetious de Siderean organise les tags de del.icio.us en rubriques ; Flickr, devant l'abondance de son contenu, propose de grouper les mots-clés ; Tagyu suggère et recommande des tags en fonction du contenu, etc. Technorati a lancé l'initiative "microformats" pour simplifier le groupement des annotations par grande catégorie. Il s'agit de simplement glisser les tags directement dans les pages Web à l'aide d'un nouvel attribut, "rel-tag", s'appliquant à n'importe quel forme de contenu pour le rattacher à des catégories dont technorati pourrait être un référentiel. Cette initiative est un analogue "soft" à l'idée plus "hard" du Semantic Web promue par le W3C, qui vise à automatiser le plus complètement possible l'annotation et la méta-description du contenu du Web.
Sans présager de l'avenir de la notion de social bookmarking, on peut considérer qu'elle se trouve déjà à la croisée des chemins, suscitant un intérêt à la fois technique, marketing et commercial de beaucoup d'acteurs, établis ou jeunes startups.
Parodions un slogan commercial d'une banque qui fit naguère flores : vos bookmarks nous intéressent !
Comme les blogs, qui connurent un démarrage fulgurant - on en compte plus de 15 millions aujourd'hui, même s'ils ne sont pas tous régulièrement actualisés par leurs auteurs -, le "social bookmarking", l'annotation collective, est une activité qui se développe aujourd'hui à grande vitesse sur le Web.
L'idée originelle est parfaitement illustrée par le plus ancien, quoique jeune (2003), des sites d'annotation collective : del.icio.us - "délicieux" en anglais. Au travers d'une interface dont la sobriété et le minimalisme sont assez glaciaux (un "outil froid" au sens de http://www.outilsfroids.net/), l'utilisateur y mémorise ses favoris et ses sites préférés d'un clic. Au passage on lui demande d'annoter ce favori avec quelques mots clés, une simple liste de termes libres qu'il ou elle associe à ce site : ce sont les fameux "tags", les étiquettes.
C'est dans ce bien faible effort supplémentaire que l'on attend de l'utilisateur que réside l'intérêt du social bookmarking. En effet, une fois étiquetés il devient possible de rechercher les sites en fonction de leur tags, les siens bien sûr mais également tous les autres, car les tags sont publics et partagés. On se déplace alors dans un univers d'annotations d'une page Web donnée qui reflète finalement une forme d'opinion publique sur son contenu. Ce nuage d'annotations ("tagcloud") évolue évidemment au cours du temps, reflétant en cela les fluctuations d'intérêt pour le contenu annoté. (La notion que d'un effort individuel minime demandé à un agent il soit payé en retour par une information résultant du traitement collectif de ces contributions individuelles est essentielle dans l'analyse que font des économistes comme Jean Tirole, Josh Lerner ou Yochai Benkler - dont je recommande les papiers - du phénomène Open Source et Linux, considéré au plan économique.)
Qui plus est, le partage des tags permet d'identifier rapidement les autres utilisateurs qui partagent les mêmes mots-clés ou les même sites favoris. Il est alors intéressant de découvrir quels sont les autres sites que ces utilisateurs ont eux-mêmes annotés, et quelles sont leurs annotations. On peut également voir quels sont les tags les plus utilisés à un moment donné (le "buzz" !). Les sites de social bookmarking permettent en fait de dérouler un fil d'Ariane dans le labyrinthe des publications Web sur la base des termes préférés de chacun.
Cette seconde notion de découverte est bien illustrée par un autre site qui a défrayé la chronique, Flickr. Sur Flickr, racheté entre temps par Yahoo!, on poste ses photos numériques et on les étiquete avec, là aussi, ses propres tags. Le moteur de recherche Flickr permet ensuite les croisements et les recherches via ces tags dans l'univers photographique collectif.
Plus récemment encore Yahoo! a livré son nouveau service MyWeb 2.0, un moteur de recherche sur des tags que les utilisateurs peuvent librement associer à n'importe quelle page Web, construisant ainsi dans Yahoo! un univers nouveau d'annotations collectives dont le portail peut alors alimenter son moteur de recherche classique. Il semble que l'idée que s'en fait Yahoo! est tout simplement que les annotations collectives sont une nouvelle forme (et source) de contenus au même titre que les blogs, les pages Web et les Wikis. Une vision "media" du phénomène parfaitement en ligne avec sa stratégie de développement actuelle.
C'est dès lors un raz de marée d'applications et de sites construits autour des social bookmarks que l'on constate aujourd'hui. Ainsi fleurissent mille sites articulés autour de l'annotation collective : version Open Source avec del.irio.us ; version blog avec Technorati et Rojo qui proposent aux "bloggers" d'ajouter des tags à leurs blogs ; version française non sous-titrée avec blogmarks ; version graphique interactive avec cloudalicious, tagmaps.com, Hublog et des centaines d'autres pour explorer del.icio.us ; version "perdu de vue" avec Tagalag (couplé à GoogleMaps !); version programmeur avec des outils comme simpy et freetag ; version agrégation de contenus avec LiveMarks et GutenTag ; bref, un inventaire à la Prévert qui s'allonge quotidiennement, tel est le succès du "tagging".
Parmi les cognoscenti le débat sur les tags est très animé (par exemple, à la récente conférence Web 2.0 d'O'Reilly). D'une part les tenants de l'individualisme absolu insistent sur le caractère essentiel de l'effet de désorganisation résultant de l'hétérogénéité de cette collection de tags, d'autre part les prosélytes du Semantic Web, héritiers des encyclopédistes, y voient précisément les limites du phénomène, qui irait, selon eux, à l'encontre des classifications traditionnelles.
Il faut distinguer plusieurs axes dans ce débat, comme l'a fait Clay Shirky dans un article dévastateur ("Ontology is Overrated: Categories, Links, and Tags") qui décrète la supériorité des "foksonomies" (taxonomies créées par le public) sur les "ontologies" (les classifications mûries par les experts et les spécialistes de chaque domaine). Un premier axe distingue la notion que seul le groupe des experts/spécialistes est qualifié pour classer et ordonner les connaissances, s'opposant à celle qui institue tous et chacun, le public lui-même comme le mieux qualifié pour classer et ordonner. Cette distinction plonge évidemment des racines profondes dans la réflexion politique, économique et sociale. Mais finalement, le Web ou les blogs, qu'est-ce d'autre ?
Un autre axe de réflexion, partiellement lié au précédent, est technique. Les tags doivent ils rester de simples étiquettes dans un monde "plat" ou bien doit on classer les tags dans une hiérarchie, et le cas échéant, cette hiérarchie est-elle prédéterminée ou elle-même émergente ? Quand j'étiquete "avocat", qu'est ce que je veux dire ? Dénoté-je un fruit frais oléagineux renfermant de nombreuses graisses insaturées ou bien un mammifère bipède en robe noire, dûment formé et assermenté (peut-être aussi, mais pas nécessairement, oléagineux renfermant de nombreuses graisses insaturées) ? Et comment réconcilier cette interrogation avec les étiquettes "Persea Americana" et "guacamole" peut-être utilisées par d'autres ? (Notons que la réponse à cette question qui consisterait à allonger la liste des étiquettes pour préciser le sens voulu peut parfois échouer, en effet, que penser de la liste d'étiquettes "avocat marron" par exemple ?)
Comme le constate un observateur pointu comme Cyril Fievet : "Du reste, malgré une apparente uniformité, tous les tags ne sont pas identiques. Sur Technorati, les tags indexés sont ceux choisis par les bloggers et fonction du contenu qu’ils ont eux-mêmes publiés. Sur del.icio.us, en revanche, ce sont les internautes qui taguent le contenu des pages qu’ils conservent dans leurs signets. Il est donc tout à fait possible (et même courant) qu’un même billet de blog ne soit pas tagué par les mêmes mots sur Technorati et sur del.icio.us. Sous leur forme actuelle, il paraît difficile, de prime abord, de trouver un intérêt réel aux tags. Souvent trop vagues, sujets à interprétation ou à orthographe multiples, les tags ne prennent leur sens que sur des expressions très spécifiques, notamment liées à l’actualité ou à des événement précis". Comme le Web au début, comme les blogs il y a peu, le social bookmarking prend comme un feu de prairie parce qu'il en appelle directement à la personalisation du commentaire.
Le retour à la recherche d'un certain ordre dans le bouillonnement émergent des tags est l'un des thèmes qui s'annonce comme important, voire critique, à l'étape où est en est arrivé le phénomène du social bookmarking. Les premiers signes de ce retour de balancier apparaissent aujourd'hui : del.icio.us permet des "clusters", des agrégats de tags ; comme Rojo, Tagsy permet d'agréger les contenus en fonction de leurs tags, facetious de Siderean organise les tags de del.icio.us en rubriques ; Flickr, devant l'abondance de son contenu, propose de grouper les mots-clés ; Tagyu suggère et recommande des tags en fonction du contenu, etc. Technorati a lancé l'initiative "microformats" pour simplifier le groupement des annotations par grande catégorie. Il s'agit de simplement glisser les tags directement dans les pages Web à l'aide d'un nouvel attribut, "rel-tag", s'appliquant à n'importe quel forme de contenu pour le rattacher à des catégories dont technorati pourrait être un référentiel. Cette initiative est un analogue "soft" à l'idée plus "hard" du Semantic Web promue par le W3C, qui vise à automatiser le plus complètement possible l'annotation et la méta-description du contenu du Web.
Sans présager de l'avenir de la notion de social bookmarking, on peut considérer qu'elle se trouve déjà à la croisée des chemins, suscitant un intérêt à la fois technique, marketing et commercial de beaucoup d'acteurs, établis ou jeunes startups.
Parodions un slogan commercial d'une banque qui fit naguère flores : vos bookmarks nous intéressent !
Le Web 2.0 (2/2). (12.10.2005)
II. Le Web comme plate-forme
L'autre face du Web 2.0 est la révolution technique qui le rend possible aujourd'hui. Le Web 2.0 met en avant une nouvelle architecture pour les applications Web, un nouveau mode de développement et de déploiement du logiciel et, peut-être, à terme une redéfinition des droits de propriété intellectuelle associés à ces nouveaux services.
AJAX est le nouveau sésame technologique ouvrant les portes des salons, ou plutôt des séminaires techniques des "geeks" et autres "hackers" comme FooCamp et BarCamp. Mis en oeuvre brillamment dans les services GMail et Google Maps - encore Google ! - AJAX est un terme générique qui recouvre des recettes variées de programmation, mêlant avec bonheur XML et Javascript (devenus disponibles sur tout navigateur Web digne de ce nom). AJAX vise deux objectifs : doter les services Web d'interfaces utilisateurs riches et interactives, d'une part, et améliorer la perception des utilisateurs de la fluidité de l'exécution de ces services, d'autre part. Pour atteindre le premier objectif, on utilise Javascript dans les pages Web en combinaison avec DOM (Document Object Model), XHTML et les feuilles de style pour ajouter interactivité et visualisations diverses aux services Web. Pour atteindre le second objectif, on utilise des requêtes (en XML) dites asynchrones vers le serveur, qui, exécutées à l'arrière plan, donnent à l'utilisateur impression de rapidité, voire d'instantanéité, dans les traitements.
Des développements récents, et en particulier autour de Firefox, le navigateur de la fondation Mozilla, rendent même à l'utilisateur lui-même les outils de redessin des pages Web, pour lui permettre d'individualiser au vol leur affichage dans le navigateur (cf. GreaseMonkey). Couplé au dispositif de requêtes asynchrone XML, AJAX rend très simple la constitution dynamique de nouvelles applications en "collant ensemble" des pages et des services Web de provenance extérieure. Les prosélytes du Web 2.0 ont inventé un nouveau terme pour cette architecture et ce style de programmation, copier-coller à l'échelle du Web, les "mashups" -- terme repris d'ailleurs la semaine dernière dans le très sérieux The Economist, comme annonciateur de la nouvelle tendance des applications Web. Le mashup qui avait été le sujet d'une première théorisation par David Weinberger, dans "Small Pieces Loosely Joined", est depuis lors devenu une forme répandue de programmation de nouveaux services Web par simple composition et juxtaposition d'autres services Web 2.0.
Exemple : le site HousingMaps qui localise sur une carte GoogleMaps les petites annonces immobilières du très populaire site Craig's List, créé par Paul Rademacher en quelques juxtapositions de Javascript. (Plusieurs sites suivent quotidiennement la floraison de nouvelles applications basées sur GoogleMaps, c'est la GoogleMaps mania !)
Derrière le mashup, deux considérations importantes sous-tendent le nouveau style architectural, que O'Reilly contracte en deux formules bien trouvées : "The Perpetual Beta", la version Beta perpétuelle, et "Data is the Next 'Intel Inside'", ou sous les services, les données !
Avec la programmation légère, façon Ajax, le logiciel considéré comme service -- une idée déjà répandue avec des succès comme Salesforce.com et avec la généralisation des offres ASP -- prend tout son sens. La mutation des logiciels qui les transforme aujourd'hui de produits en services (souvent dénotée par les acronymes ASP pour Application Service Provider, fournisseur de service applicatifs, ou SaaS pour Software as a Service) entraîne, à son tour, quelques changements importants dans le business model des sociétés Web 2.0 :
- le rôle d'opérateur est au coeur du métier de la société Web 2.0 : l'expertise en recherche et développement d'un Yahoo! ou d'un Google n'a d'égale que leur savoir-faire d'opérateurs de serveurs, de systèmes et de services. La valeur de Google repose sur la capacité du moteur à indexer incessamment le Web et à accumuler les résultats de cette collecte ininterrompue dans des bases de données servant les requêtes des internautes avec un temps de réponse acceptable. La maintenance et la continuité de ces processus est indispensable au fonctionnement du logiciel Google considéré comme un service. Les secrets de fabrique de Google sont probablement dans l'administration système, l'équilibrage de charge, la maintenance et la répartition des serveurs plus que dans l'algorithme de recherche lui-même.
- l'utilisateur devient lui-même co-développeur : le suivi en quasi temps réel du comportement des utilisateurs face au flux presque continu des évolutions des services permet aux fournisseurs de les adapter pratiquement au vol aux réactions du marché. La maxime du logiciel libre, "construire des releases tôt et fréquemment", est appliquée ici à plein pour modifier et enrichir de façon continue les services Web 2.0 qui vivent, du coup, perpétuellement en Beta. (Tous les nouveaux services de Google, par exemple, sont toujours qualifiés de Beta sur leur page d'accueil et les nouvelles versions se substituent invisiblement aux anciennes en permanence.) Il y a accélération brutale du rythme de l'innovation ; une accélération rendue possible par le coût très faible des améliorations (programmation légère type Ajax, réduisant temps et coûts de développement, combinée à la notion de service, qui libère fournisseurs et utilisateurs des boulets de la diffusion et de l'installation des upgrades et des versions de maintenance).
À ce jour toutes les applications significatives du Web, exemplaires du Web 2.0, sont articulées autour d'une banque de données spécialisée. Exemples : les index de Google, les répertoires et les taxonomies de Yahoo! et de DMOZ, le catalogue, les pages numérisées, les annotations et les revues des acheteurs d'Amazon, la base des transactions (tous les prix !) et celles des acheteurs-vendeurs d'eBay, les cartes de MapQuest, l'archive des pages Web depuis 1996 pour Alexa, etc. La gestion de banques de données immenses, à l'échelle du Web, est évidemment une compétence indispensable de la société Web 2.0.
À l'ère des API (Application Programming Interface) ouvertes et standards -- de XML à RSS, de HTTP à RDF -- la détention du contenu, des données, est plus importante que le contrôle de l'accès. Que l'on jette un coup d'oeil aux notices de copyright des cartes si familières de MapQuest, maps.yahoo.com, maps.google.com ou maps.msn.com -- quelle uniformité d'ailleurs dans les noms de domaine, une jolie preuve de l'acuité de la concurrence entre ces trois là ! -- et l'on remarquera infailliblement le nom de NavTeq ou de TeleAtlas. Sur celles des cartes satellites, le dernier cri des applications Web 2.0, on trouvera DigitalGlobe (et bientôt IGN avec la startup Zoomorama). Remise au goût du jour de la stratégie employée avec succès en son temps par Dolby et, plus récemment, par LucasFilm avec THX, ou par Intel avec le fameux label 'Intel Inside' qui figure toujours en bonne place sur le PC avec lequel cette chronique est rédigée, la question cruciale vient vite à l'esprit : à qui appartiennent et appartiendront donc les données ?
La course à la propriété des données est déjà engagée. Dans le domaine de l'identité et des contacts des utilisateurs, voyez PayPal, acquis par eBay, voyez le "one-click" d'Amazon, le "SkypeID" du spécialiste de la voix sur IP également racheté par eBay, voyez le numéro de téléphone portable que vous avez mémorisé, voyez l'identifiant GMail réutilisable pour Google Talk, voyez LinkedIn et Orkut, les examples prolifèrent. Dans le domaine du calendrier, EVDB est une première tentative de construire le plus grand calendrier partagé du Web suivant une architecture collaborative de type Wiki. Dans le domaine spatial, c'est à celui qui le premier construira la banque mondiale des tags géolocalisés.
Poussons un cran plus loin le raisonnement et considérons la question attenante de la propriété intellectuelle de ces données de grande valeur. Dans le Web 2.0 l'utilisateur contribue volontairement (Wiki, par exemple) à l'enrichissement des données ou cette contribution est un simple effet de bord de la consommation du service Web 2.0 (annotation d'un blog ou d'une page Web par un tag, par exemple). Les données résultent dès lors de la participation collective d'utilisateurs-auteurs. Les analyses du mouvement du Logiciel Libre sont tout à fait pertinentes sur ce point (cf. "Coase's Penguin" de Yochai Benkler, par exemple) et la réflexion légale qui entoure aujourd'hui ces développements peut également apporter un éclairage essentiel -- à ce sujet, il est indispensable que soit traduit en français "Free Culture" de l'avocat Lawrence Lessig, à l'époque où, en France, on s'alarme en haut lieu de projets comme Google Print, exemplaire de cette course au contenu.
Dans le logiciel libre, en effet, le "code" est également le résultat d'un effort collectif et d'un projet divisé en petites quantités -- même si chacune peut représenter nombre de nuits blanches ! -- et des solutions spécifiques, les licences comme GPL et ses dérivées, ont été mises au point pour en tenir compte dans son exploitation ultérieure. Tout l'argument de Lessig, avec CreativeCommons.org (dont le mot d'ordre est "Some Rights Reserved", certains droits réservés et non "tous droits réservés"), est de considérer les principes ayant abouti à ces solutions viables, avec le succès du logiciel libre que l'on connaît aujourd'hui, comme pertinents pour ces nouveaux corpus de données essentiels aux applications Web 2.0.
N'est-il pas en effet normal que Google, qui croît et embellit finalement en recensant les hyperliens que chacun d'entre nous manie librement lorsqu'il ou elle publie une page sur le Web et en comptant nos fréquentations de tel ou tel site, redistribue un accès libre à ces données sous forme d'API simples que nous même emploierons à construire nos propres mashups ? La boucle est bouclée : Google est un immense transformateur redistribuant à chacun, à la demande, l'information collective, plus riche que la somme des données individuelles.
Certains services Web 2.0 opérent déjà en ayant importé ces principes qui guident la communauté des développeurs du Logiciel Libre. Dans d'autres domaines, ces transformateurs de valeur individuelle en valeur collective redistribuée ensuite à la communautés fournissent des exemples d'avant garde du Web 2.0 que Tim O'Reilly et tous les conférenciers de la semaine dernière à San Francisco (et tous leurs alter ego sur le Web, bien plus nombreux, qui lisent et commentent les blogs, les photos, les chats et autres Wikis des premiers) appellent de leurs voeux. Slashdot, par exemple, est une véritable agence de news à destination des "geeks" et des maniaques de la technologie. S'appuyant sur un dispositif sophistiqué de scoring, ce sont les lecteurs qui notent les actualités publiées par d'autres lecteurs qui les ont repérées dans leurs sources préférées (en ligne ou hors ligne), le "réseau de réputation" aboutissant à la sélection collective de la dizaine de communiqués qui intéressera chaque jour le plus la communauté au sens large des lecteurs. Dans le domaine littéraire, en particulier pour les nouvelles, les essais et les récits courts, Kuro5hin fournit un service comparable.
Enfin, la révolution du Web 2.0 ne sera certainement pas limitée au seul PC. La remise au coeur du Web 2.0 d'un utilisateur, lecteur-auteur et consommateur-producteur, entraînera inévitablement la prise en compte de tous les autres "devices" et équipements divers qui l'accompagnent dans sa vie privée, publique et professionnelle. Le trafic SMS et MMS sur les réseaux cellulaires est considérable : il constitue en soi une formidable source de données pour des services Web 2.0. Avec des générations, maintenant livrées à un rythme annuel, de nouveaux équipements effaçant les frontières entre communications audio, téléphonique, photo et vidéo on imagine sans peine qu'ils s'intègreront rapidement au Web 2.0. Les exemples de DoCoMo au Japon et l'extraordinaire succès du lecteur iPod d'Apple couplé au service iTunes viennent illustrer le déploiement explosif du Web 2.0 sur des terminaux non-PC.
Depuis l'explosion de la bulle Internet, observateurs et analystes s'interrogeaient sur quelle pourrait être la nouvelle vague technologique après la succession des trois décades prodigieuses qui avaient précédé le changement de siècle. Et si finalement, après le Web, la nouvelle révolution était tout simplement... le Web. Mais dans sa version 2.0, raffinée et revue, tournée vers des utilisateurs jouant décidément tous les rôles dans une généralisation des échanges et une amplification inédite de la communication.
Références :
http://battellemedia.com/ le blog de John Battelle, auteur du nouveau livre sur Google : The Search, How Google and Its Rivals Rewrote the Rules of Business and Transformed Our Culture.
http://www.web2con.com/pub/w/40/coverage.html le site Web de la conférence O'Reilly, Web 2.0 2005.
http://www.oreillynet.com/pub/a/oreilly/tim/news/2005/09/30/what-is-web-20.html un essai de définition du Web 2.0 écrit par Tim O'Reilly en préliminaire à la conférence.
http://www.wired.com/wired/archive/12.10/tail.html The Long Tail écrit par Chris Anderson.
http://longtail.typepad.com/the_long_tail/ Son blog.
http://www.randomhouse.com/features/wisdomofcrowds/ The Wisdom of Crowds écrit par James Surowiecki
http://www.benkler.org/CoasesPenguin.html Coase's Penguin, de Yochai Benkler
http://eventful.com/ EVDB
http://www.housingmaps.com/ Un mashup de Craig's List et de GoogleMaps
http://inlogicalbearer.blogspot.com/2005/05/google-maps-timeline.html et
http://googlemapsmania.blogspot.com/ la GoogleMaps Mania se répand !
II. Le Web comme plate-forme
L'autre face du Web 2.0 est la révolution technique qui le rend possible aujourd'hui. Le Web 2.0 met en avant une nouvelle architecture pour les applications Web, un nouveau mode de développement et de déploiement du logiciel et, peut-être, à terme une redéfinition des droits de propriété intellectuelle associés à ces nouveaux services.
AJAX est le nouveau sésame technologique ouvrant les portes des salons, ou plutôt des séminaires techniques des "geeks" et autres "hackers" comme FooCamp et BarCamp. Mis en oeuvre brillamment dans les services GMail et Google Maps - encore Google ! - AJAX est un terme générique qui recouvre des recettes variées de programmation, mêlant avec bonheur XML et Javascript (devenus disponibles sur tout navigateur Web digne de ce nom). AJAX vise deux objectifs : doter les services Web d'interfaces utilisateurs riches et interactives, d'une part, et améliorer la perception des utilisateurs de la fluidité de l'exécution de ces services, d'autre part. Pour atteindre le premier objectif, on utilise Javascript dans les pages Web en combinaison avec DOM (Document Object Model), XHTML et les feuilles de style pour ajouter interactivité et visualisations diverses aux services Web. Pour atteindre le second objectif, on utilise des requêtes (en XML) dites asynchrones vers le serveur, qui, exécutées à l'arrière plan, donnent à l'utilisateur impression de rapidité, voire d'instantanéité, dans les traitements.
Des développements récents, et en particulier autour de Firefox, le navigateur de la fondation Mozilla, rendent même à l'utilisateur lui-même les outils de redessin des pages Web, pour lui permettre d'individualiser au vol leur affichage dans le navigateur (cf. GreaseMonkey). Couplé au dispositif de requêtes asynchrone XML, AJAX rend très simple la constitution dynamique de nouvelles applications en "collant ensemble" des pages et des services Web de provenance extérieure. Les prosélytes du Web 2.0 ont inventé un nouveau terme pour cette architecture et ce style de programmation, copier-coller à l'échelle du Web, les "mashups" -- terme repris d'ailleurs la semaine dernière dans le très sérieux The Economist, comme annonciateur de la nouvelle tendance des applications Web. Le mashup qui avait été le sujet d'une première théorisation par David Weinberger, dans "Small Pieces Loosely Joined", est depuis lors devenu une forme répandue de programmation de nouveaux services Web par simple composition et juxtaposition d'autres services Web 2.0.
Exemple : le site HousingMaps qui localise sur une carte GoogleMaps les petites annonces immobilières du très populaire site Craig's List, créé par Paul Rademacher en quelques juxtapositions de Javascript. (Plusieurs sites suivent quotidiennement la floraison de nouvelles applications basées sur GoogleMaps, c'est la GoogleMaps mania !)
Derrière le mashup, deux considérations importantes sous-tendent le nouveau style architectural, que O'Reilly contracte en deux formules bien trouvées : "The Perpetual Beta", la version Beta perpétuelle, et "Data is the Next 'Intel Inside'", ou sous les services, les données !
Avec la programmation légère, façon Ajax, le logiciel considéré comme service -- une idée déjà répandue avec des succès comme Salesforce.com et avec la généralisation des offres ASP -- prend tout son sens. La mutation des logiciels qui les transforme aujourd'hui de produits en services (souvent dénotée par les acronymes ASP pour Application Service Provider, fournisseur de service applicatifs, ou SaaS pour Software as a Service) entraîne, à son tour, quelques changements importants dans le business model des sociétés Web 2.0 :
- le rôle d'opérateur est au coeur du métier de la société Web 2.0 : l'expertise en recherche et développement d'un Yahoo! ou d'un Google n'a d'égale que leur savoir-faire d'opérateurs de serveurs, de systèmes et de services. La valeur de Google repose sur la capacité du moteur à indexer incessamment le Web et à accumuler les résultats de cette collecte ininterrompue dans des bases de données servant les requêtes des internautes avec un temps de réponse acceptable. La maintenance et la continuité de ces processus est indispensable au fonctionnement du logiciel Google considéré comme un service. Les secrets de fabrique de Google sont probablement dans l'administration système, l'équilibrage de charge, la maintenance et la répartition des serveurs plus que dans l'algorithme de recherche lui-même.
- l'utilisateur devient lui-même co-développeur : le suivi en quasi temps réel du comportement des utilisateurs face au flux presque continu des évolutions des services permet aux fournisseurs de les adapter pratiquement au vol aux réactions du marché. La maxime du logiciel libre, "construire des releases tôt et fréquemment", est appliquée ici à plein pour modifier et enrichir de façon continue les services Web 2.0 qui vivent, du coup, perpétuellement en Beta. (Tous les nouveaux services de Google, par exemple, sont toujours qualifiés de Beta sur leur page d'accueil et les nouvelles versions se substituent invisiblement aux anciennes en permanence.) Il y a accélération brutale du rythme de l'innovation ; une accélération rendue possible par le coût très faible des améliorations (programmation légère type Ajax, réduisant temps et coûts de développement, combinée à la notion de service, qui libère fournisseurs et utilisateurs des boulets de la diffusion et de l'installation des upgrades et des versions de maintenance).
À ce jour toutes les applications significatives du Web, exemplaires du Web 2.0, sont articulées autour d'une banque de données spécialisée. Exemples : les index de Google, les répertoires et les taxonomies de Yahoo! et de DMOZ, le catalogue, les pages numérisées, les annotations et les revues des acheteurs d'Amazon, la base des transactions (tous les prix !) et celles des acheteurs-vendeurs d'eBay, les cartes de MapQuest, l'archive des pages Web depuis 1996 pour Alexa, etc. La gestion de banques de données immenses, à l'échelle du Web, est évidemment une compétence indispensable de la société Web 2.0.
À l'ère des API (Application Programming Interface) ouvertes et standards -- de XML à RSS, de HTTP à RDF -- la détention du contenu, des données, est plus importante que le contrôle de l'accès. Que l'on jette un coup d'oeil aux notices de copyright des cartes si familières de MapQuest, maps.yahoo.com, maps.google.com ou maps.msn.com -- quelle uniformité d'ailleurs dans les noms de domaine, une jolie preuve de l'acuité de la concurrence entre ces trois là ! -- et l'on remarquera infailliblement le nom de NavTeq ou de TeleAtlas. Sur celles des cartes satellites, le dernier cri des applications Web 2.0, on trouvera DigitalGlobe (et bientôt IGN avec la startup Zoomorama). Remise au goût du jour de la stratégie employée avec succès en son temps par Dolby et, plus récemment, par LucasFilm avec THX, ou par Intel avec le fameux label 'Intel Inside' qui figure toujours en bonne place sur le PC avec lequel cette chronique est rédigée, la question cruciale vient vite à l'esprit : à qui appartiennent et appartiendront donc les données ?
La course à la propriété des données est déjà engagée. Dans le domaine de l'identité et des contacts des utilisateurs, voyez PayPal, acquis par eBay, voyez le "one-click" d'Amazon, le "SkypeID" du spécialiste de la voix sur IP également racheté par eBay, voyez le numéro de téléphone portable que vous avez mémorisé, voyez l'identifiant GMail réutilisable pour Google Talk, voyez LinkedIn et Orkut, les examples prolifèrent. Dans le domaine du calendrier, EVDB est une première tentative de construire le plus grand calendrier partagé du Web suivant une architecture collaborative de type Wiki. Dans le domaine spatial, c'est à celui qui le premier construira la banque mondiale des tags géolocalisés.
Poussons un cran plus loin le raisonnement et considérons la question attenante de la propriété intellectuelle de ces données de grande valeur. Dans le Web 2.0 l'utilisateur contribue volontairement (Wiki, par exemple) à l'enrichissement des données ou cette contribution est un simple effet de bord de la consommation du service Web 2.0 (annotation d'un blog ou d'une page Web par un tag, par exemple). Les données résultent dès lors de la participation collective d'utilisateurs-auteurs. Les analyses du mouvement du Logiciel Libre sont tout à fait pertinentes sur ce point (cf. "Coase's Penguin" de Yochai Benkler, par exemple) et la réflexion légale qui entoure aujourd'hui ces développements peut également apporter un éclairage essentiel -- à ce sujet, il est indispensable que soit traduit en français "Free Culture" de l'avocat Lawrence Lessig, à l'époque où, en France, on s'alarme en haut lieu de projets comme Google Print, exemplaire de cette course au contenu.
Dans le logiciel libre, en effet, le "code" est également le résultat d'un effort collectif et d'un projet divisé en petites quantités -- même si chacune peut représenter nombre de nuits blanches ! -- et des solutions spécifiques, les licences comme GPL et ses dérivées, ont été mises au point pour en tenir compte dans son exploitation ultérieure. Tout l'argument de Lessig, avec CreativeCommons.org (dont le mot d'ordre est "Some Rights Reserved", certains droits réservés et non "tous droits réservés"), est de considérer les principes ayant abouti à ces solutions viables, avec le succès du logiciel libre que l'on connaît aujourd'hui, comme pertinents pour ces nouveaux corpus de données essentiels aux applications Web 2.0.
N'est-il pas en effet normal que Google, qui croît et embellit finalement en recensant les hyperliens que chacun d'entre nous manie librement lorsqu'il ou elle publie une page sur le Web et en comptant nos fréquentations de tel ou tel site, redistribue un accès libre à ces données sous forme d'API simples que nous même emploierons à construire nos propres mashups ? La boucle est bouclée : Google est un immense transformateur redistribuant à chacun, à la demande, l'information collective, plus riche que la somme des données individuelles.
Certains services Web 2.0 opérent déjà en ayant importé ces principes qui guident la communauté des développeurs du Logiciel Libre. Dans d'autres domaines, ces transformateurs de valeur individuelle en valeur collective redistribuée ensuite à la communautés fournissent des exemples d'avant garde du Web 2.0 que Tim O'Reilly et tous les conférenciers de la semaine dernière à San Francisco (et tous leurs alter ego sur le Web, bien plus nombreux, qui lisent et commentent les blogs, les photos, les chats et autres Wikis des premiers) appellent de leurs voeux. Slashdot, par exemple, est une véritable agence de news à destination des "geeks" et des maniaques de la technologie. S'appuyant sur un dispositif sophistiqué de scoring, ce sont les lecteurs qui notent les actualités publiées par d'autres lecteurs qui les ont repérées dans leurs sources préférées (en ligne ou hors ligne), le "réseau de réputation" aboutissant à la sélection collective de la dizaine de communiqués qui intéressera chaque jour le plus la communauté au sens large des lecteurs. Dans le domaine littéraire, en particulier pour les nouvelles, les essais et les récits courts, Kuro5hin fournit un service comparable.
Enfin, la révolution du Web 2.0 ne sera certainement pas limitée au seul PC. La remise au coeur du Web 2.0 d'un utilisateur, lecteur-auteur et consommateur-producteur, entraînera inévitablement la prise en compte de tous les autres "devices" et équipements divers qui l'accompagnent dans sa vie privée, publique et professionnelle. Le trafic SMS et MMS sur les réseaux cellulaires est considérable : il constitue en soi une formidable source de données pour des services Web 2.0. Avec des générations, maintenant livrées à un rythme annuel, de nouveaux équipements effaçant les frontières entre communications audio, téléphonique, photo et vidéo on imagine sans peine qu'ils s'intègreront rapidement au Web 2.0. Les exemples de DoCoMo au Japon et l'extraordinaire succès du lecteur iPod d'Apple couplé au service iTunes viennent illustrer le déploiement explosif du Web 2.0 sur des terminaux non-PC.
Depuis l'explosion de la bulle Internet, observateurs et analystes s'interrogeaient sur quelle pourrait être la nouvelle vague technologique après la succession des trois décades prodigieuses qui avaient précédé le changement de siècle. Et si finalement, après le Web, la nouvelle révolution était tout simplement... le Web. Mais dans sa version 2.0, raffinée et revue, tournée vers des utilisateurs jouant décidément tous les rôles dans une généralisation des échanges et une amplification inédite de la communication.
Références :
http://battellemedia.com/ le blog de John Battelle, auteur du nouveau livre sur Google : The Search, How Google and Its Rivals Rewrote the Rules of Business and Transformed Our Culture.
http://www.web2con.com/pub/w/40/coverage.html le site Web de la conférence O'Reilly, Web 2.0 2005.
http://www.oreillynet.com/pub/a/oreilly/tim/news/2005/09/30/what-is-web-20.html un essai de définition du Web 2.0 écrit par Tim O'Reilly en préliminaire à la conférence.
http://www.wired.com/wired/archive/12.10/tail.html The Long Tail écrit par Chris Anderson.
http://longtail.typepad.com/the_long_tail/ Son blog.
http://www.randomhouse.com/features/wisdomofcrowds/ The Wisdom of Crowds écrit par James Surowiecki
http://www.benkler.org/CoasesPenguin.html Coase's Penguin, de Yochai Benkler
http://eventful.com/ EVDB
http://www.housingmaps.com/ Un mashup de Craig's List et de GoogleMaps
http://inlogicalbearer.blogspot.com/2005/05/google-maps-timeline.html et
http://googlemapsmania.blogspot.com/ la GoogleMaps Mania se répand !
Le Web 2.0 (1/2). (9.10.2005)
Organisée sous la houlette de Tim O'Reilly, le gourou techno-médiatique reconnu du Web, la seconde édition de la conférence "Web 2.0" vient de s'achever à guichets fermés à San Francisco. Elle fait suite à sa première édition début 2004 qui, simplement inspirée par un "brainstorm" entre Tim O'Reilly et John Batelle -- une autre figure tutélaire de l'analyse des évolutions du Web et qui vient de publier aux Etats-Unis un best-seller sur Google "vu de l'intérieur" -- avait seulement réuni quelques curieux et technophiles. En à peine plus d'un an les idées agitées par ce petit groupe ont été largement reprises et amplifiées, donnant naissance à un vrai courant d'intérêt et de développements de toute sorte.
Il est même devenu urgent de délimiter l'étendue du terme "Web 2.0" déjà très débattu, les uns le considérant comme le nouveau buzzword marketing à la mode et lui prédisant une disparition précoce sous les quolibets, les autres comme l'alpha et l'omega des nouveaux modèles de développement du Web. C'était là le thème fédérateur de cette conférence "Web 2.0", version d'octobre 2005.
Précisant que Web 2.0 ne désigne pas une technologie particulière, ni un service spécifique, Tim O'Reilly résume ainsi le coeur des compétences des sociétés Web 2.0 :
- elles proposent des services, par opposition à des progiciels, utilisables même à très grande échelle (dont la valeur même augmente avec le volume de leur usage effectif) ;
- elles contrôlent des données uniques, difficiles et coûteuses à reproduire, qui s'enrichissent avec la croissance du nombre de leurs utilisateurs ;
- elles font confiance à leurs utilisateurs pour co-développer ces services ;
- elles orchestrent le savoir-faire collectif de communautés d'utilisateurs ;
- elles mettent à profit l'effet dit "the long tail" (la viabilité sur le Web d'une longue série de marchés de niche hétérogènes, par opposition aux grands marchés homogènes et grand public du monde réel) ; elles offrent à leurs utilisateurs des services "en kit" leur permettant de créer ces niches commerciales ;
- elles développent des solutions logiciel indépendantes des terminaux des utilisateurs (PC, téléphones, PDA, lecteurs audio-vidéo, etc.) ;
- elles mettent en oeuvre des interfaces utilisateur dites légères, fondées sur les nouveaux standards et protocoles du Web (XML, Javascript, etc.), et des méthodes de développement rapides voire "continues" -- joliment appelées "la Beta perpétuelle".
Recette d'un pot-pourri ou bien nouvelle vulgate des business models du Web ? Il est indéniable, et tous les conférenciers l'ont d'ailleurs volontiers reconnu, que le succès de l'IPO de Google à l'été 2004 et la livraison, à rythme rapide, de services innovants depuis lors, marquent un de ces instants critiques dans l'industrie -- comme l'IPO de Netscape en 1994 l'avait fait à l'époque (Web 1.0). Bousculant les positions établies dans l'industrie du logiciel et ouvrant constamment la voie à de nouveaux usages et de nouvelles formes de développements techniques et commerciaux, Google est devenu, au cours de ces deux dernières années, un modèle et une source d'inspiration. C'est souvent en comparant la manière de faire de Google (et de quelques autres sociétés moins médiatisées comme DoubleClick ou Akamai) avec celles de ses prédécesseurs de l'industrie logicielle et du Web, de Microsoft à Netscape, que la "communauté O'Reilly" tente d'identifier les nouvelles grilles de lecture du Web 2.0.
I. Au centre du Web 2.0, l'utilisateur, tout à la fois consommateur et producteur d'information
In cauda fortuna. "The Long Tail" ou la longue série, est l'idée rendue populaire par un célèbre article de Wired écrit l'année dernière par Chris Anderson à propos des média numériques et des comportements d'achat et de téléchargement des internautes. Chris Anderson notait que si, jusqu'à maintenant, toute l'industrie du spectacle s'était organisée pour s'assurer que quelques titres, en touchant la plus grande masse du public (les "hits"), deviennent des vaches à lait pour les revenus des droits associés et publicitaires, la banalisation du Web et le coût, en chute libre, des lecteurs audio-vidéo, du remixage et de la constitution de playlists par les auditeurs eux-mêmes, permettait maintenant de servir individuellement tous les goûts à moindre coût. (Steve Jobs vient de le démontrer brillamment avec le succès mondial de la combinaison iPod/iTunes.) La collection des appétits individuels, devenue directement adressable et exploitable grâce aux avancées technologiques, constitue alors un marché encore plus vaste que celui des hits grand public. "The Long Tail" décrit ce phénomène, la longue asymptote de la courbe de consommation des titres : à une extrémité, beaucoup de gens consomment le même titre, le "hit", mais à l'autre, bien plus longue, une série d'innombrables petites communautés de gens consomment une longue série de titres spécialisés, moins populaires.
Des succès comme celui d'eBay et celui d'Amazon dont les revenus, pour ce dernier, viennent autant de la vente des best-sellers que de celle de la multitude de titres spécifiques ou confidentiels disponibles sur son site illustrent parfaitement ce principe. Dans un autre domaine, celui de la publicité en ligne, Overture et surtout Google avec AdSense permettent d'utiliser pratiquement n'importe quel site comme espace publicitaire alors que leur prédecesseur DoubleClick, qui vend un progiciel, ne peut offrir que l'espace publicitaire, forcément plus restreint, même si plus visité, du réseau de ses seuls sites client.
De manière analogue on peut comparer Akamai dont le réseau de serveurs de cache permet d'accélerer la diffusion des pages les plus demandées, les hits, et BitTorrent (et les autres programmes peer-to-peer) qui accélèrent la diffusion de toutes les pages, en jouant simultanément le rôle de client et de serveur dans une forme de mémoire distribuée.
La référence aux réseaux de pair à pair nous amène à une seconde notion importante dans l'élaboration du Web 2.0 : la sagesse des multitudes.
Au vu du développement rapide des communautés d'usage du Web, dont le dernier exemple en date est à chercher dans le fantastique développement des blogs (plus de 10 millions recensés à ce jour), l'idée que le nombre et, plus précisément, la multitude pouvait avoir plus de valeur que la somme des individus a repris corps auprès des observateurs. Un large groupe d'individus, organisé en réseau, peut résoudre de manière pratique et peu coûteuse des problèmes dont la complexité dépasserait l'expertise individuelle de tout spécialiste. Cette notion apparemment contre-intuitive se trouve illustrée dans le livre "Wisdom of Crowds", de James Surowiecki, par de nombreuses références dans les domaines politique, économique et social. Reprise par les technophiles et appliquée au Web, cette doctrine sert à légitimer quelques grandes priorités guidant la prise en compte la position centrale de l'utilisateur dans le nouveau Web 2.0 :
- ce sont les utilisateurs qui créent de la valeur ajoutée : le succès d'un service Web 2.0 repose sur le fait que ses utilisateurs ajoutent eux-mêmes information et données au service en question. Exemples : les revues et les listes d'Amazon, le scoring d'eBay, l'algorithme PageRank de Google et dans les versions modernes, des services Web 2.0 comme Wikipedia, del.icio.us et graph.icio.us, Flickr, Cloudmark, etc.
- faciliter l'effet réseau, décrit originellement par Kevin Kelly, l'apôtre de la "Nouvelle économie" (cf. son livre "New Rules for the New Economy") que l'on ne se lasse pas de réinventer et qui sera peut-être reconnu comme un précurseur. Sachant que seule une minorité d'utilisateurs prendront effectivement le temps d'ajouter des données, c'est donc le service lui-même qui doit automatiser l'agrégation de ces précieuses données comme simple effet de bord de son utilisation. Exemples : Technorati collectant des statistiques sur les blogs dont les auteurs n'ont rien de plus à faire qu'y adjoindre quelques "tags" ou mots-clés, RSS (Real Simple Syndication) qui en automatisant la syndication simplifie et encourage la réutilisation et la diffusion de l'informaiton, les "microformats" de Technorati, etc.).
Enfin, les services Web 2.0 se doivent d'être superbes et faciles d'usage pour attirer le plus grand nombre d'utilisateurs : une de leurs caractéristiques essentielles est donc une interface utilisateur riche et particulièrement interactive. Dans la section suivante nous verrons les implications techniques de cette nécessité sur l'architecture Web 2.0, mais signalons tout de suite que les versions actuelles des navigateurs Web embarquent suffisamment de nouvelles fonctions pour le rendu d'interfaces graphiques de très grande qualité et comparables aux applications client traditionnelles type Windows, Gnome/KDE et Macintosh. Des services comme Google Maps, TiddlyWiki, Writely pour l'édition de textes en ligne, Backpack pour la gestion en groupe de projets, Rojo pour la lecture et l'annotation des flux RSS, démontrent amplement le niveau d'interactivité aujourd'hui accessible. Les équivalents de Flash, comme le logiciel libre Open Lazslo, les formats ouverts de dessin vectoriel comme SVG, contribuent également à la généralisation d'interfaces Web riches et interactives.
Tout doit être fait dans le Web 2.0 pour venir vers l'utilisateur et le faire venir aux nouvelles applications, considérées comme des services. Son rôle est doublement essentiel : l'utilisateur 2.0 est bien sûr consommateur de services, comme il l'était comme utilisateur 1.0, mais il a maintenant son mot à dire, son tag à laisser, son clic à faire enregistrer, son blog à publier. En consommant les services Web 2.0, il en est également incrémentalement le producteur, en les bonifiant, en les enrichissant et en les composant pour en créer de nouveaux, de façon pratiquement continue, progressive au rythme d'un renouvellement incessant.
Organisée sous la houlette de Tim O'Reilly, le gourou techno-médiatique reconnu du Web, la seconde édition de la conférence "Web 2.0" vient de s'achever à guichets fermés à San Francisco. Elle fait suite à sa première édition début 2004 qui, simplement inspirée par un "brainstorm" entre Tim O'Reilly et John Batelle -- une autre figure tutélaire de l'analyse des évolutions du Web et qui vient de publier aux Etats-Unis un best-seller sur Google "vu de l'intérieur" -- avait seulement réuni quelques curieux et technophiles. En à peine plus d'un an les idées agitées par ce petit groupe ont été largement reprises et amplifiées, donnant naissance à un vrai courant d'intérêt et de développements de toute sorte.
Il est même devenu urgent de délimiter l'étendue du terme "Web 2.0" déjà très débattu, les uns le considérant comme le nouveau buzzword marketing à la mode et lui prédisant une disparition précoce sous les quolibets, les autres comme l'alpha et l'omega des nouveaux modèles de développement du Web. C'était là le thème fédérateur de cette conférence "Web 2.0", version d'octobre 2005.
Précisant que Web 2.0 ne désigne pas une technologie particulière, ni un service spécifique, Tim O'Reilly résume ainsi le coeur des compétences des sociétés Web 2.0 :
- elles proposent des services, par opposition à des progiciels, utilisables même à très grande échelle (dont la valeur même augmente avec le volume de leur usage effectif) ;
- elles contrôlent des données uniques, difficiles et coûteuses à reproduire, qui s'enrichissent avec la croissance du nombre de leurs utilisateurs ;
- elles font confiance à leurs utilisateurs pour co-développer ces services ;
- elles orchestrent le savoir-faire collectif de communautés d'utilisateurs ;
- elles mettent à profit l'effet dit "the long tail" (la viabilité sur le Web d'une longue série de marchés de niche hétérogènes, par opposition aux grands marchés homogènes et grand public du monde réel) ; elles offrent à leurs utilisateurs des services "en kit" leur permettant de créer ces niches commerciales ;
- elles développent des solutions logiciel indépendantes des terminaux des utilisateurs (PC, téléphones, PDA, lecteurs audio-vidéo, etc.) ;
- elles mettent en oeuvre des interfaces utilisateur dites légères, fondées sur les nouveaux standards et protocoles du Web (XML, Javascript, etc.), et des méthodes de développement rapides voire "continues" -- joliment appelées "la Beta perpétuelle".
Recette d'un pot-pourri ou bien nouvelle vulgate des business models du Web ? Il est indéniable, et tous les conférenciers l'ont d'ailleurs volontiers reconnu, que le succès de l'IPO de Google à l'été 2004 et la livraison, à rythme rapide, de services innovants depuis lors, marquent un de ces instants critiques dans l'industrie -- comme l'IPO de Netscape en 1994 l'avait fait à l'époque (Web 1.0). Bousculant les positions établies dans l'industrie du logiciel et ouvrant constamment la voie à de nouveaux usages et de nouvelles formes de développements techniques et commerciaux, Google est devenu, au cours de ces deux dernières années, un modèle et une source d'inspiration. C'est souvent en comparant la manière de faire de Google (et de quelques autres sociétés moins médiatisées comme DoubleClick ou Akamai) avec celles de ses prédécesseurs de l'industrie logicielle et du Web, de Microsoft à Netscape, que la "communauté O'Reilly" tente d'identifier les nouvelles grilles de lecture du Web 2.0.
I. Au centre du Web 2.0, l'utilisateur, tout à la fois consommateur et producteur d'information
In cauda fortuna. "The Long Tail" ou la longue série, est l'idée rendue populaire par un célèbre article de Wired écrit l'année dernière par Chris Anderson à propos des média numériques et des comportements d'achat et de téléchargement des internautes. Chris Anderson notait que si, jusqu'à maintenant, toute l'industrie du spectacle s'était organisée pour s'assurer que quelques titres, en touchant la plus grande masse du public (les "hits"), deviennent des vaches à lait pour les revenus des droits associés et publicitaires, la banalisation du Web et le coût, en chute libre, des lecteurs audio-vidéo, du remixage et de la constitution de playlists par les auditeurs eux-mêmes, permettait maintenant de servir individuellement tous les goûts à moindre coût. (Steve Jobs vient de le démontrer brillamment avec le succès mondial de la combinaison iPod/iTunes.) La collection des appétits individuels, devenue directement adressable et exploitable grâce aux avancées technologiques, constitue alors un marché encore plus vaste que celui des hits grand public. "The Long Tail" décrit ce phénomène, la longue asymptote de la courbe de consommation des titres : à une extrémité, beaucoup de gens consomment le même titre, le "hit", mais à l'autre, bien plus longue, une série d'innombrables petites communautés de gens consomment une longue série de titres spécialisés, moins populaires.
Des succès comme celui d'eBay et celui d'Amazon dont les revenus, pour ce dernier, viennent autant de la vente des best-sellers que de celle de la multitude de titres spécifiques ou confidentiels disponibles sur son site illustrent parfaitement ce principe. Dans un autre domaine, celui de la publicité en ligne, Overture et surtout Google avec AdSense permettent d'utiliser pratiquement n'importe quel site comme espace publicitaire alors que leur prédecesseur DoubleClick, qui vend un progiciel, ne peut offrir que l'espace publicitaire, forcément plus restreint, même si plus visité, du réseau de ses seuls sites client.
De manière analogue on peut comparer Akamai dont le réseau de serveurs de cache permet d'accélerer la diffusion des pages les plus demandées, les hits, et BitTorrent (et les autres programmes peer-to-peer) qui accélèrent la diffusion de toutes les pages, en jouant simultanément le rôle de client et de serveur dans une forme de mémoire distribuée.
La référence aux réseaux de pair à pair nous amène à une seconde notion importante dans l'élaboration du Web 2.0 : la sagesse des multitudes.
Au vu du développement rapide des communautés d'usage du Web, dont le dernier exemple en date est à chercher dans le fantastique développement des blogs (plus de 10 millions recensés à ce jour), l'idée que le nombre et, plus précisément, la multitude pouvait avoir plus de valeur que la somme des individus a repris corps auprès des observateurs. Un large groupe d'individus, organisé en réseau, peut résoudre de manière pratique et peu coûteuse des problèmes dont la complexité dépasserait l'expertise individuelle de tout spécialiste. Cette notion apparemment contre-intuitive se trouve illustrée dans le livre "Wisdom of Crowds", de James Surowiecki, par de nombreuses références dans les domaines politique, économique et social. Reprise par les technophiles et appliquée au Web, cette doctrine sert à légitimer quelques grandes priorités guidant la prise en compte la position centrale de l'utilisateur dans le nouveau Web 2.0 :
- ce sont les utilisateurs qui créent de la valeur ajoutée : le succès d'un service Web 2.0 repose sur le fait que ses utilisateurs ajoutent eux-mêmes information et données au service en question. Exemples : les revues et les listes d'Amazon, le scoring d'eBay, l'algorithme PageRank de Google et dans les versions modernes, des services Web 2.0 comme Wikipedia, del.icio.us et graph.icio.us, Flickr, Cloudmark, etc.
- faciliter l'effet réseau, décrit originellement par Kevin Kelly, l'apôtre de la "Nouvelle économie" (cf. son livre "New Rules for the New Economy") que l'on ne se lasse pas de réinventer et qui sera peut-être reconnu comme un précurseur. Sachant que seule une minorité d'utilisateurs prendront effectivement le temps d'ajouter des données, c'est donc le service lui-même qui doit automatiser l'agrégation de ces précieuses données comme simple effet de bord de son utilisation. Exemples : Technorati collectant des statistiques sur les blogs dont les auteurs n'ont rien de plus à faire qu'y adjoindre quelques "tags" ou mots-clés, RSS (Real Simple Syndication) qui en automatisant la syndication simplifie et encourage la réutilisation et la diffusion de l'informaiton, les "microformats" de Technorati, etc.).
Enfin, les services Web 2.0 se doivent d'être superbes et faciles d'usage pour attirer le plus grand nombre d'utilisateurs : une de leurs caractéristiques essentielles est donc une interface utilisateur riche et particulièrement interactive. Dans la section suivante nous verrons les implications techniques de cette nécessité sur l'architecture Web 2.0, mais signalons tout de suite que les versions actuelles des navigateurs Web embarquent suffisamment de nouvelles fonctions pour le rendu d'interfaces graphiques de très grande qualité et comparables aux applications client traditionnelles type Windows, Gnome/KDE et Macintosh. Des services comme Google Maps, TiddlyWiki, Writely pour l'édition de textes en ligne, Backpack pour la gestion en groupe de projets, Rojo pour la lecture et l'annotation des flux RSS, démontrent amplement le niveau d'interactivité aujourd'hui accessible. Les équivalents de Flash, comme le logiciel libre Open Lazslo, les formats ouverts de dessin vectoriel comme SVG, contribuent également à la généralisation d'interfaces Web riches et interactives.
Tout doit être fait dans le Web 2.0 pour venir vers l'utilisateur et le faire venir aux nouvelles applications, considérées comme des services. Son rôle est doublement essentiel : l'utilisateur 2.0 est bien sûr consommateur de services, comme il l'était comme utilisateur 1.0, mais il a maintenant son mot à dire, son tag à laisser, son clic à faire enregistrer, son blog à publier. En consommant les services Web 2.0, il en est également incrémentalement le producteur, en les bonifiant, en les enrichissant et en les composant pour en créer de nouveaux, de façon pratiquement continue, progressive au rythme d'un renouvellement incessant.
L'avenir improbable de l'industrie européenne. (5.10.2005)
Houspillée par le "microcosme" français, Jacques Chirac le dernier en date reprochant hier à Bruxelles, à mots à peine couverts, de "se désinteresser" de dossiers comme celui, douloureux, de Hewlett Packard, la Commission européenne vient d'annoncer les axes de la politique industrielle qu'elle souhaite renforcer. Rappelons qu'à l'occasion d'un fameux sommet européen tenu à Lisbonne en 2000 - au plus fort de l'emballement spéculatif des marchés et de la montée en puissance du discours de la mondialisation - il avait été fixé un agenda ambitieux visant à faire de l'Union européenne la zone économique la plus compétitive du monde. Intentions parfaitement louables... suivies des effets que l'on sait !
Le détail des sept initiatives que présente M. Verheugen, le commissaire européen à l'Industrie, sont intéressantes à plus d'un titre :
1. Simplification de la législation européenne
2. Aider les entreprises à affronter les changements structurels imposés par la mondialisation
3. Favoriser le rapprochement industrie-recherche
4. Créer un groupe sur les liens entre comptétitivité, énergie et environnement
5. Traiter la question de l'accès aux marchés extérieurs
6. Renforcer les droits de protection de la propriété intellectuelle, et la lutte contre la contrefaçon ; accentuer les efforts de formation sur ces points
7. Protéger, ou tout au moins suivre de plus près, certains secteurs industriels critiques : pharmacie, chimie et biotechnologies, le secteur industriel lié à la défense et à l'espace, les technologies de l'information et des télécommunications, l'industrie mécanique.
Voilà un panaché d'actions assez variées, visant à couvrir un très large pan de l'industrie européenne ou de ce qu'il en reste. Car ce plan est annoncé dans un contexte caractérisé par deux constats de fonds : d'une part l'articulation entre les initiatives européennes et les programmes nationaux - qui parfois les redoublent, parfois les contredisent - ne marche pas ; d'autre part, le "positionnement" industriel de l'Europe est particulièrement fragile, exclusivement situé qu'il est dans des industries à contenu technologique usuellement qualifié de "moyen à fort", terrain où il est exposé de plein fouet à la concurrence de pays "low-cost" comme l'Inde ou la Chine. Une délocalisation des centres de recherche et de développement pourrait annoncer un évanouissement beaucoup plus rapide de l'industrie européenne que celui qu'elle subit aujourd'hui avec les délocalisations des centres de production.
Au plan du dogme, il est frappant de lire dans l'inventaire des mesures, en dehors de l'inusable convocation du rapprochement industrie-recherche et de la promesse de simplification, éternellement ressassées dans ce genre d'exercice, le credo d'un impact inévitablement destructeur de la mondialisation, tant local (industrie en Europe) que global (énergie, environnement), contre lequel une "forteresse" doit être élevée (renforcement des droits d'IP, menaces de luttes et de sanctions, secteurs critiques) par un interventionnisme industriel qui hésite de moins en moins à dire son nom.
Pas facile pour l'entrepreneur high-tech en Europe d'imaginer son scénario de développement dans ce tableau plutôt défensif, entre marchés atones et "sorties" à l'étranger tantôt bénies tantôt honnies !
Houspillée par le "microcosme" français, Jacques Chirac le dernier en date reprochant hier à Bruxelles, à mots à peine couverts, de "se désinteresser" de dossiers comme celui, douloureux, de Hewlett Packard, la Commission européenne vient d'annoncer les axes de la politique industrielle qu'elle souhaite renforcer. Rappelons qu'à l'occasion d'un fameux sommet européen tenu à Lisbonne en 2000 - au plus fort de l'emballement spéculatif des marchés et de la montée en puissance du discours de la mondialisation - il avait été fixé un agenda ambitieux visant à faire de l'Union européenne la zone économique la plus compétitive du monde. Intentions parfaitement louables... suivies des effets que l'on sait !
Le détail des sept initiatives que présente M. Verheugen, le commissaire européen à l'Industrie, sont intéressantes à plus d'un titre :
1. Simplification de la législation européenne
2. Aider les entreprises à affronter les changements structurels imposés par la mondialisation
3. Favoriser le rapprochement industrie-recherche
4. Créer un groupe sur les liens entre comptétitivité, énergie et environnement
5. Traiter la question de l'accès aux marchés extérieurs
6. Renforcer les droits de protection de la propriété intellectuelle, et la lutte contre la contrefaçon ; accentuer les efforts de formation sur ces points
7. Protéger, ou tout au moins suivre de plus près, certains secteurs industriels critiques : pharmacie, chimie et biotechnologies, le secteur industriel lié à la défense et à l'espace, les technologies de l'information et des télécommunications, l'industrie mécanique.
Voilà un panaché d'actions assez variées, visant à couvrir un très large pan de l'industrie européenne ou de ce qu'il en reste. Car ce plan est annoncé dans un contexte caractérisé par deux constats de fonds : d'une part l'articulation entre les initiatives européennes et les programmes nationaux - qui parfois les redoublent, parfois les contredisent - ne marche pas ; d'autre part, le "positionnement" industriel de l'Europe est particulièrement fragile, exclusivement situé qu'il est dans des industries à contenu technologique usuellement qualifié de "moyen à fort", terrain où il est exposé de plein fouet à la concurrence de pays "low-cost" comme l'Inde ou la Chine. Une délocalisation des centres de recherche et de développement pourrait annoncer un évanouissement beaucoup plus rapide de l'industrie européenne que celui qu'elle subit aujourd'hui avec les délocalisations des centres de production.
Au plan du dogme, il est frappant de lire dans l'inventaire des mesures, en dehors de l'inusable convocation du rapprochement industrie-recherche et de la promesse de simplification, éternellement ressassées dans ce genre d'exercice, le credo d'un impact inévitablement destructeur de la mondialisation, tant local (industrie en Europe) que global (énergie, environnement), contre lequel une "forteresse" doit être élevée (renforcement des droits d'IP, menaces de luttes et de sanctions, secteurs critiques) par un interventionnisme industriel qui hésite de moins en moins à dire son nom.
Pas facile pour l'entrepreneur high-tech en Europe d'imaginer son scénario de développement dans ce tableau plutôt défensif, entre marchés atones et "sorties" à l'étranger tantôt bénies tantôt honnies !
Google en opérateur WiFi. (3.10.2005)
Alors que Skype vient d'être racheté par eBay, devenu opérateur de réseau virtuel de téléphonie, c'est Google qui a soumis, vendredi dernier en dernière limite, sa candidature pour l'opération du réseau WiFi gratuit de la municipalité de San Francisco.
Le maire de San Francisco, Gavin Newsom, avait confirmé en août que la mairie lançait un appel d'offre au secteur privé pour la mise en place et la gestion d'un réseau WiFi d'accès libre dans la ville (muni-WiFi). Le plan est plutôt agressif : réception des appels d'offres fin septembre pour une ouverture 90 à 120 jours plus tard.
La réponse de Google à l'appel d'offres est à mettre dans la droite ligne de l'ouverture récente de Google Talk le service de messagerie instantanée, qui sera complété par un service de VoIP concurrent de Skype (cf. débat sur les standards VoIP utilisés par les uns et les autres). C'est une stratégie qui emmène Google encore un pas plus loin de son coeur de métier originel, le moteur de recherche. Et alimente la rumeur insistante selon laquelle Google vise à couvrir le marché américain de points d'accès WiFi, concurrençant alors des opérateurs déjà installés dans l'accès filaire comme AOL, Comcast, Earthlink, Yahoo!/SBC, etc. Plan ambitieux s'il en est pour devenir le hub mondial de la publicité en ligne.
En tout cas l'initiative du maire M. Newsom laisse rêveur. Si l'appel d'offres aboutit, la municipalité aura fait construire et opérer un service gratuit d'accès à Internet -- sans alourdir son budget mais sans partager les flux de revenus éventuels, publicitaires ou autres -- pour tous ses habitants. Une source d'inspiration pour la Direction des systèmes et technologie de l'information de la Mairie de Paris ?
Alors que Skype vient d'être racheté par eBay, devenu opérateur de réseau virtuel de téléphonie, c'est Google qui a soumis, vendredi dernier en dernière limite, sa candidature pour l'opération du réseau WiFi gratuit de la municipalité de San Francisco.
Le maire de San Francisco, Gavin Newsom, avait confirmé en août que la mairie lançait un appel d'offre au secteur privé pour la mise en place et la gestion d'un réseau WiFi d'accès libre dans la ville (muni-WiFi). Le plan est plutôt agressif : réception des appels d'offres fin septembre pour une ouverture 90 à 120 jours plus tard.
La réponse de Google à l'appel d'offres est à mettre dans la droite ligne de l'ouverture récente de Google Talk le service de messagerie instantanée, qui sera complété par un service de VoIP concurrent de Skype (cf. débat sur les standards VoIP utilisés par les uns et les autres). C'est une stratégie qui emmène Google encore un pas plus loin de son coeur de métier originel, le moteur de recherche. Et alimente la rumeur insistante selon laquelle Google vise à couvrir le marché américain de points d'accès WiFi, concurrençant alors des opérateurs déjà installés dans l'accès filaire comme AOL, Comcast, Earthlink, Yahoo!/SBC, etc. Plan ambitieux s'il en est pour devenir le hub mondial de la publicité en ligne.
En tout cas l'initiative du maire M. Newsom laisse rêveur. Si l'appel d'offres aboutit, la municipalité aura fait construire et opérer un service gratuit d'accès à Internet -- sans alourdir son budget mais sans partager les flux de revenus éventuels, publicitaires ou autres -- pour tous ses habitants. Une source d'inspiration pour la Direction des systèmes et technologie de l'information de la Mairie de Paris ?
Les éditeurs américains à la rescousse de MM. Chirac et Jeaneney. (28.9.2005)
Le projet Google Print est arrêté net dans les starting blocks. Un certain nombre d'auteurs, à titre individuel, et la Authors Guild ont décidé, il y a quelques jours, de poursuivre en justice le moteur de recherche et nouvel enfant prodigue du NASDAQ pour "infraction massive" au copyright. L'Association of American Publishers a également laissé entendre dans un communiqué de presse qu'elle pourrait se joindre à cette action en justice. Google a pris le temps de consulter et répond aujourd'hui en ralentissant le rythme auquel le projet Google Print avait été entamé. Google devrait arrêter de numériser les ouvrages des bibliothèques encore sous copyright et se concentrer sur la numérisation des oeuvres tombées dans le domaine public aux États-unis. C'est-à-dire tout livre publié avant 1923 ou tout ouvrage publié par le gouvernement américain, quelque soit la date de publication.
Ce ralentissement de Google Print est une sorte de moratoire dans l'attente de la réponse des éditeurs et auteurs plaignants à l'offre que Google leur propose pour prendre en compte leurs revendications : d'une part Google s'engage à fournir aux éditeurs participant à son programme Google Print une copie électronique des ouvrages numérisés par ses soins sur simple demande (sans que l'éditeur ait à prendre en charge les coûts d'expédition des livres ni les coûts de promotion et de marketing) ; d'autre part, Google accepte de bloquer la numérisation de tout ouvrage sur simple notification de son ISBN par le détenteur du copyright (qu'il soit partenaire ou non dans le projet Google Print). Tout comme les "white list" et "black list" de nos programmes anti-spam, ici de simples listes des numéros ISBN des ouvrages à numériser ou interdits de numérisation.
L'AAP et d'autres auteurs ont réagi en critiquant la réponse mais sans s'engager dans un sens ou un autre. L'AAP répond que ces mesures ne répondent pas au souci général de préservation du copyright et ne fait, au final, qu'en remettre la responsabilité au détenteur plutôt qu'à "l'utilisateur". Plus directement, l'AAP met en doute les motifs réels de Google dans le projet en pointant sur les énormes flux de revenus publicitaires que la société attend de cet investissement colossal dans la numérisation de contenu. Ce second point est très révélateur de l'attitude sur les droits d'auteur qui prévaut aux États-unis.
Pour ceux comme Lawrence Lessig, dont le dernier livre Free Culture est un pamphlet solidement étayé contre le système actuel du Copyright Office américain, défendent l'usage du sens commun dans l'appréciation de l'impact des nouvelles technologies sur le système légal, le recours à la justice des éditeurs américains est "révoltant" et rétrograde. Lessig a travaillé sur ces sujets lors du procès entamé en 1998 contre Microsoft par le Département de la Justice des États-unis et, depuis, est un membre actif de la communauté défendant les logiciels libres. Pour lui, les éditeurs veulent simplement être payés pour une innovation et des technologies qui ne sont pas les leurs. Il est d'ailleurs prompt à expliquer que depuis cinquante ans la justice américaine a constamment cédé aux pressions de leur lobbies et prolongé de manière abusive la période avant laquelle une oeuvre tombe dans le domaine publique (aujourd'hui la date charnière est 1923) et que, comme dans le cas de la musique et du P2P, la protection des droits d'auteur est détournée de son emploi naturel pour une utilisation dévoyée servant les intérêts commerciaux d'un petit groupe de sociétés.
Sans nécessairement être aussi vindicatif que l'avocat vedette, on ne peut néanmoins s'empêcher de constater à nouveau comment, au motif du "fair use", aux États-unis, le succès pratiquement monopolistique de certaines sociétés, IBM jadis, Microsoft naguère, Google aujourd'hui provoque de vives réactions et des tentatives d'instrumentation de la justice. Au point même de peut-être mettre un point final à une exceptionnelle entreprise de vulgarisation et de diffusion des savoirs, inouïe depuis la création des bibliothèques nationales -- il en existe pressque dans tous les pays -- pour préserver les patrimoines culturels nationaux. Google ne veut rien faire d'autre avec 20 millions de livres que ce qu'il fait déjà pour des milliards de pages Web, les indexer et permettre à tout un chacun d'y effectuer des recherches. Alors que Google est encensé, admiré, jalousé même pour son succès dans la seconde aventure, pourquoi devrait-il être vilipendé et honni dans la première ?
Le projet Google Print est arrêté net dans les starting blocks. Un certain nombre d'auteurs, à titre individuel, et la Authors Guild ont décidé, il y a quelques jours, de poursuivre en justice le moteur de recherche et nouvel enfant prodigue du NASDAQ pour "infraction massive" au copyright. L'Association of American Publishers a également laissé entendre dans un communiqué de presse qu'elle pourrait se joindre à cette action en justice. Google a pris le temps de consulter et répond aujourd'hui en ralentissant le rythme auquel le projet Google Print avait été entamé. Google devrait arrêter de numériser les ouvrages des bibliothèques encore sous copyright et se concentrer sur la numérisation des oeuvres tombées dans le domaine public aux États-unis. C'est-à-dire tout livre publié avant 1923 ou tout ouvrage publié par le gouvernement américain, quelque soit la date de publication.
Ce ralentissement de Google Print est une sorte de moratoire dans l'attente de la réponse des éditeurs et auteurs plaignants à l'offre que Google leur propose pour prendre en compte leurs revendications : d'une part Google s'engage à fournir aux éditeurs participant à son programme Google Print une copie électronique des ouvrages numérisés par ses soins sur simple demande (sans que l'éditeur ait à prendre en charge les coûts d'expédition des livres ni les coûts de promotion et de marketing) ; d'autre part, Google accepte de bloquer la numérisation de tout ouvrage sur simple notification de son ISBN par le détenteur du copyright (qu'il soit partenaire ou non dans le projet Google Print). Tout comme les "white list" et "black list" de nos programmes anti-spam, ici de simples listes des numéros ISBN des ouvrages à numériser ou interdits de numérisation.
L'AAP et d'autres auteurs ont réagi en critiquant la réponse mais sans s'engager dans un sens ou un autre. L'AAP répond que ces mesures ne répondent pas au souci général de préservation du copyright et ne fait, au final, qu'en remettre la responsabilité au détenteur plutôt qu'à "l'utilisateur". Plus directement, l'AAP met en doute les motifs réels de Google dans le projet en pointant sur les énormes flux de revenus publicitaires que la société attend de cet investissement colossal dans la numérisation de contenu. Ce second point est très révélateur de l'attitude sur les droits d'auteur qui prévaut aux États-unis.
Pour ceux comme Lawrence Lessig, dont le dernier livre Free Culture est un pamphlet solidement étayé contre le système actuel du Copyright Office américain, défendent l'usage du sens commun dans l'appréciation de l'impact des nouvelles technologies sur le système légal, le recours à la justice des éditeurs américains est "révoltant" et rétrograde. Lessig a travaillé sur ces sujets lors du procès entamé en 1998 contre Microsoft par le Département de la Justice des États-unis et, depuis, est un membre actif de la communauté défendant les logiciels libres. Pour lui, les éditeurs veulent simplement être payés pour une innovation et des technologies qui ne sont pas les leurs. Il est d'ailleurs prompt à expliquer que depuis cinquante ans la justice américaine a constamment cédé aux pressions de leur lobbies et prolongé de manière abusive la période avant laquelle une oeuvre tombe dans le domaine publique (aujourd'hui la date charnière est 1923) et que, comme dans le cas de la musique et du P2P, la protection des droits d'auteur est détournée de son emploi naturel pour une utilisation dévoyée servant les intérêts commerciaux d'un petit groupe de sociétés.
Sans nécessairement être aussi vindicatif que l'avocat vedette, on ne peut néanmoins s'empêcher de constater à nouveau comment, au motif du "fair use", aux États-unis, le succès pratiquement monopolistique de certaines sociétés, IBM jadis, Microsoft naguère, Google aujourd'hui provoque de vives réactions et des tentatives d'instrumentation de la justice. Au point même de peut-être mettre un point final à une exceptionnelle entreprise de vulgarisation et de diffusion des savoirs, inouïe depuis la création des bibliothèques nationales -- il en existe pressque dans tous les pays -- pour préserver les patrimoines culturels nationaux. Google ne veut rien faire d'autre avec 20 millions de livres que ce qu'il fait déjà pour des milliards de pages Web, les indexer et permettre à tout un chacun d'y effectuer des recherches. Alors que Google est encensé, admiré, jalousé même pour son succès dans la seconde aventure, pourquoi devrait-il être vilipendé et honni dans la première ?
L'anti-spam sera systémique ou ne sera pas ! (26.9.2005)
On entend décidément un peu tout et son contraire sur la sécurité des systèmes d'information. Récemment encore, devant un cénacle d'investisseurs en capital, un consultant en sécurité informatique très coté sur la place précisait à juste titre que si les statistiques, qu'on agite volontiers sous les yeux des DSI et des utlisateurs ces derniers temps, indiquent toujours et perpétuellement une croissance rapide du marché de la sécurité des systèmes d'information, elles incluent un grand nombre de produits qui ne devraient plus aujourd'hui être comptés dans ce marché.
Il est vrai qu'un PC sous Windows sans firewall personnel, ou un accès au réseau sans firewall devraient être des exceptions : ce sont pratiquement des produits grand public, ou bien destinés à faire partie intégrante du réseau lui-même. De même une messagerie sans anti-virus et sans logiciel anti-spam devrait faire figure de cas tout aussi exceptionnel. Aujourd'hui ce type de logiciels ne devraient plus être acquis sur des bugets "sécurité" spécifiques des entreprises mais bien faire partie des équipements d'infrastructure.
Et de conclure que si les budgets informatiques liés à la "vraie" sécurité n'étaient pas nécessairement en croissance, seule une réglementation imposée et effectivement contrôlée pourrait réellement faire croître rapidement le marché. Les marchés démarreront vraiment le jour ou la sécurité sera obligatoire.
Notons que l'on touche bien là le coeur de l'argument et du problème. Car le problème de la sécurité en général est bien de nature économique. Quel que soit l’effort technique investi à contrer les nouvelles menaces, pare-feux et filtres, surveillance des réseaux et des flux, la lutte contre leur complexité croissante est sans fin. Et plus la complexité des menaces s’accroît, plus nombreuses sont les failles de sécurité. La réponse efficace à ces menaces et à leurs effets réels est alors systémique. Elle prendra non seulement plus de temps à s’établir et, paradoxalement, se heurtera à court terme à une certaine résistance. La raison en est que le moteur de cette réponse n’est plus à chercher au laboratoire de R&D mais bien au conseil d’administration ou à la direction générale. Au stade actuel, cette solution repose en effet sur la restauration d’un régime de responsabilité : rendre l’industrie du logiciel et des réseaux comptable de la sécurité des produits qu’elle conçoit et commercialise.
La sécurité informatique, même si elle comporte une composante technique indéniable, est aussi un problème de personnes et de responsabilités. Les organisations s’attaquent à cette question comme aux autres questions de responsabilité : en termes de gestion de risque. Payer plus que le coût d’une solution pour la sécuriser ensuite n’a pas de sens économique. De même payer la compensation d’un dommage n’a pas de sens si le coût de sa prévention en est inférieur. Le secteur informatique en fait aujourd’hui le minimum (économiquement rationnel) pour équilibrer les coûts et bénéfices de ce risque sécurité. Comme le risque augmente, mais lentement, les dépenses de sécurité augmentent, mais lentement.
Par le même raisonnement, les éditeurs de logiciels dépensent aujourd’hui relativement peu pour la sécurité de leurs produits : il n’ont pas d’incitation économique à le faire. Les coûts agrégés des défaillances de sécurité du système d’exploitation Windows ne sont pas financièrement portés par Microsoft. (La mauvaise presse occasionnelle, même si elle est devenue insistante, ne compte finalement pas beaucoup dans le bilan de l’entreprise ; par contre ne peut-on dire que les effets indirects, comme le succès de l'Open Source chez certaines administrations et grosses sociétés, représentent déjà une partie de ce coût ?)
Renforcer les responsabilités constitue donc le premier axe d’une réponse efficace. Celui-ci pourrait être effectué précisément via la législation (en rendant, par exemple, les éditeurs responsables devant les cours des dommages et intérêts liés à des failles de sécurité). Autrement encore, les acheteurs et l’industrie pourraient s’organiser pour prévaloir avec, par exemple, des pénalités financières.
Dans le même temps, un tel régime doit permettre le transfert de responsabilités. Ainsi les directions générales devraient pouvoir faire appel aux compagnies d’assurance, dont c’est le métier, et transformer un risque à coût variable en dépense à montant fixe. À partir d’une certaine masse critique de contrats, le jeu naturel de la différenciation des primes d’assurances suivant le niveau de sécurité deviendrait pour ces compagnies un puissant levier d’orientation de l’industrie : incitation économique a évaluer au mieux le risque pour les acheteurs (le coût de leurs primes en dépend), incitation économique à prendre en compte le coût « plus le coût de l’assurance » dans la commercialisation pour les éditeurs (leur succès en dépend).
Enfin, ce régime encouragerait naturellement la généralisation de dispositifs de réduction de risques (pare-feux, anti-virus, anti-spam, etc.). Les éditeurs auraient une incitation réelle à employer des méthodologies de développement et de test plus fiables, et le secteur commercial à normaliser les processus de protection, de détection et de réponse. Cette généralisation entraînerait la standardisation des contrats d’assurance « sécurité » et la diminution globale des coûts pour tous.
On entend décidément un peu tout et son contraire sur la sécurité des systèmes d'information. Récemment encore, devant un cénacle d'investisseurs en capital, un consultant en sécurité informatique très coté sur la place précisait à juste titre que si les statistiques, qu'on agite volontiers sous les yeux des DSI et des utlisateurs ces derniers temps, indiquent toujours et perpétuellement une croissance rapide du marché de la sécurité des systèmes d'information, elles incluent un grand nombre de produits qui ne devraient plus aujourd'hui être comptés dans ce marché.
Il est vrai qu'un PC sous Windows sans firewall personnel, ou un accès au réseau sans firewall devraient être des exceptions : ce sont pratiquement des produits grand public, ou bien destinés à faire partie intégrante du réseau lui-même. De même une messagerie sans anti-virus et sans logiciel anti-spam devrait faire figure de cas tout aussi exceptionnel. Aujourd'hui ce type de logiciels ne devraient plus être acquis sur des bugets "sécurité" spécifiques des entreprises mais bien faire partie des équipements d'infrastructure.
Et de conclure que si les budgets informatiques liés à la "vraie" sécurité n'étaient pas nécessairement en croissance, seule une réglementation imposée et effectivement contrôlée pourrait réellement faire croître rapidement le marché. Les marchés démarreront vraiment le jour ou la sécurité sera obligatoire.
Notons que l'on touche bien là le coeur de l'argument et du problème. Car le problème de la sécurité en général est bien de nature économique. Quel que soit l’effort technique investi à contrer les nouvelles menaces, pare-feux et filtres, surveillance des réseaux et des flux, la lutte contre leur complexité croissante est sans fin. Et plus la complexité des menaces s’accroît, plus nombreuses sont les failles de sécurité. La réponse efficace à ces menaces et à leurs effets réels est alors systémique. Elle prendra non seulement plus de temps à s’établir et, paradoxalement, se heurtera à court terme à une certaine résistance. La raison en est que le moteur de cette réponse n’est plus à chercher au laboratoire de R&D mais bien au conseil d’administration ou à la direction générale. Au stade actuel, cette solution repose en effet sur la restauration d’un régime de responsabilité : rendre l’industrie du logiciel et des réseaux comptable de la sécurité des produits qu’elle conçoit et commercialise.
La sécurité informatique, même si elle comporte une composante technique indéniable, est aussi un problème de personnes et de responsabilités. Les organisations s’attaquent à cette question comme aux autres questions de responsabilité : en termes de gestion de risque. Payer plus que le coût d’une solution pour la sécuriser ensuite n’a pas de sens économique. De même payer la compensation d’un dommage n’a pas de sens si le coût de sa prévention en est inférieur. Le secteur informatique en fait aujourd’hui le minimum (économiquement rationnel) pour équilibrer les coûts et bénéfices de ce risque sécurité. Comme le risque augmente, mais lentement, les dépenses de sécurité augmentent, mais lentement.
Par le même raisonnement, les éditeurs de logiciels dépensent aujourd’hui relativement peu pour la sécurité de leurs produits : il n’ont pas d’incitation économique à le faire. Les coûts agrégés des défaillances de sécurité du système d’exploitation Windows ne sont pas financièrement portés par Microsoft. (La mauvaise presse occasionnelle, même si elle est devenue insistante, ne compte finalement pas beaucoup dans le bilan de l’entreprise ; par contre ne peut-on dire que les effets indirects, comme le succès de l'Open Source chez certaines administrations et grosses sociétés, représentent déjà une partie de ce coût ?)
Renforcer les responsabilités constitue donc le premier axe d’une réponse efficace. Celui-ci pourrait être effectué précisément via la législation (en rendant, par exemple, les éditeurs responsables devant les cours des dommages et intérêts liés à des failles de sécurité). Autrement encore, les acheteurs et l’industrie pourraient s’organiser pour prévaloir avec, par exemple, des pénalités financières.
Dans le même temps, un tel régime doit permettre le transfert de responsabilités. Ainsi les directions générales devraient pouvoir faire appel aux compagnies d’assurance, dont c’est le métier, et transformer un risque à coût variable en dépense à montant fixe. À partir d’une certaine masse critique de contrats, le jeu naturel de la différenciation des primes d’assurances suivant le niveau de sécurité deviendrait pour ces compagnies un puissant levier d’orientation de l’industrie : incitation économique a évaluer au mieux le risque pour les acheteurs (le coût de leurs primes en dépend), incitation économique à prendre en compte le coût « plus le coût de l’assurance » dans la commercialisation pour les éditeurs (leur succès en dépend).
Enfin, ce régime encouragerait naturellement la généralisation de dispositifs de réduction de risques (pare-feux, anti-virus, anti-spam, etc.). Les éditeurs auraient une incitation réelle à employer des méthodologies de développement et de test plus fiables, et le secteur commercial à normaliser les processus de protection, de détection et de réponse. Cette généralisation entraînerait la standardisation des contrats d’assurance « sécurité » et la diminution globale des coûts pour tous.
AJAX sur la route de la SOA. (22.9.2005)
L'un des "tags" les plus populaires sur le site del.icio.us ces derniers temps est mystérieusement le nom "AJAX". (On peut d'ailleurs en voir graphiquement l'évolution sur l'extraordinaire site cloudalicious.)
Loin d'indiquer un engouement soudain pour le héros homérique ou un intérêt approfondi pour les détergents ou pour un club de football hollandais, cette popularité reflète le volume croissant de discussions techniques sur forums et blogs, dans les séminaires et dans les conférences diverses (dont "Web 2.0" organisée dans 2 semaines, à San Francisco, par l'éditeur technique O'Reilly) sur l'architecture des applications Web.
Car il apparaît bien que l'architecture des applications Web fait encore débat !
On aurait pu croire que la cause entendue avec l'immense travail de spécification technique et l'effort massif de vulgarisation marketing des grands éditeurs de logiciels, entamé dès la publication de XML comme recommandation du W3C en 1998, pour aboutir à une définition et une implémentation des Services Web.
Au fait, lorsque l'on examine l'ensemble des différentes spécifications qui constituent l'univers des Services Web -- certaines stables et "embarquées" dans la génération moderne d'outils de programmation et de développement, d'autres encore en suspens ou en attente d'implémentation de référence -- il n'est guère surprenant d'y retrouver, traitées avec XML et la gamme des spécifications connexes édictées par le W3C, toute l'expérience accumulée par les précédents praticiens de l'architecture client-serveur puis de l'architecture d'objets distribués (créée en 1991, l'OMG est toujours présente sur le front des technologies, qui, sa mission une fois accomplie sur CORBA, s'est lancée dans la promotion de MDA, "Model Driven Architecture"). Ces styles d'architecture antérieurs sont nés et ont mûris dans l'environnement de l'informatique d'entreprise et visent à délimiter précisément les processus du cycle de vie d'une application d'entreprise dans son système d'information. À ce titre, on peut lire tout le courant de recherche et de développement qui porte les Services Web comme une tentative de récupération du Web (et de ses avantages économiques évidents : ubiquité, coût d'accès faible) par l'informatique d'entreprise : une sorte d'acclimatation des protocoles et des standards rendus populaires par le Web à l'écosystème des applications d'entreprise.
Et ça marche ! Maintenant à peu près centralisé dans des consortium comme le W3C ou OASIS, le travail de spécification des Services Web, la R&D pourrait-on dire, se stabilise autour d'un ensemble de notions généralement acceptées. De même les grands éditeurs de logiciels et des nouveaux arrivants issu de l'Open Source s'activent à fournir des implémentations de référence et des outils de développement en simplifiant la mise en oeuvre. La concomitance de l'arrivée dans les entreprises d'une génération de développeurs formé avec le Web et Internet laisse augurer d'une adoption banalisée de l'architecture SOA (Service Oriented Architecture) qui sous-tend les Services Web.
Mais il y a plus que l'informatique d'entreprise dans l'avenir du Web !
Les limites de cette vision selon laquelle le Web ne resterait qu'un outil supplémentaire, mais envahissant, de la panoplie de l'urbaniste des systèmes d'information et du développeur d'applications d'entreprise apparaissent de tous bords, plus nombreuses chaque mois. Google, en particulier, se pose comme alternative, à la fois technique et media, à cette perspective disciplinée, "business-as-usual", d'une architecture de SI d'entreprise étendue par le Web certes, mais maîtrisée rationnellement. (Personellement, il me semble que Microsoft et IBM l'ont très bien compris qui y voient l'annonce d'une invasion de leurs plates-bandes historiques, cf. la réorganisation annoncée hier de Microsoft et l'effort massif d'IBM vers l'Open Source.) Le succès incomparable du "Jeune Turc" Google ne doit pas non plus faire oublier la multiplication des idées individuelles ou de communautés très actives et influentes autour du nouveau modèle d'architecture symbolisé par le terme "AJAX".
Ce terme, pas vraiment un acronyme, n'a pas de définition extrêmement précise, mais Wikipedia suggère "Asynchronous JavaScript and XML" qui capture bien l'essence du modèle d'architecture. Tout part d'un retour à la base sur les protocoles Web : classiquement, un navigateur Web établit une connexion avec un serveur Web (HTTP) et demande la transmission d'une page HTML, qui est ensuite affichée sur le poste client. Un aller-retour, une demande et une réponse, quoi de plus basique, en effet ? Evidemment il faut prévoir quelques "exceptions" lorsque la page n'existe plus ou quand la connexion n'aboutit pas, mais rien qui ne change la nature synchrone de l'échange. Le navigateur envoie une demande simple d'une page et le serveur exécute tous les traitements. Ce qui, au passage, signifie qu'en théorie chaque fois qu'une information supplémentaire est requise du côté client, une nouvelle demande de page est envoyée au serveur qui ré-exécute des traitements avant de renvoyer les données suivantes. S'ensuit donc une séquence synchrones de demandes du navigateur client, de traitements sur le serveur et de retours de résultats vers le navigateur client en attente.
Or quatre innovations technologiques majeures ont été, au fil récent des années, incorporées dans le dispositif et sont à l'origine de l'architecture AJAX :
1) Les navigateur Web embarquent tous plus ou moins un interpréteur JavaScript permettant l'exécution de traitements dans le navigateur client lui-même (soit avant, soit pendant, soit après l'affichage d'une page).
2) Le W3C a stabilisé les spécifications de DOM ("Document Object Model") un représentation programmable d'une page Web que l'on peut manipuler, entre autres, directement avec JavaScript.
3) HTML s'est enrichi de nombreuses extensions liées à la présentation de la page (cf. CSS, XHTML, "Dynamic HTML", etc.).
4) XML est utilisable comme message dans une demande HTTP simple (le fameux objet de programmation XmlHttpRequest) pour passer, en plus de la demande d'une page au serveur, tout un ensemble de données pouvant servir au traitement distant. De plus, cette transmission de données est asynchrone : elle ne bloque pas le navigateur en attente des résultats ; le serveur notifie au navigateur client l'envoi des résultats qui sont alors traités localement, par exemple en JavaScript.
Ainsi à l'affichage d'une page Web demandée par l'utilisateur via le navigateur, peuvent s'établir une collection de conversations et d'échanges "privés" entre la page et divers sites Web fournisseurs de services variés. Ces échanges de données ne pénalisent pas la navigation de l'utilisateur : elles sont asynchrones et ne bloquent pas le navigateur en attente de réponse d'un serveur.
Au final, une page Web peut alors être vue comme une véritable orchestration d'appels à d'autres applications, sous formes de sites Web, pour constituer à la volée une nouvelle application Web. Cette idée, déjà répandue dans les forums et blogs de développeurs, a acquis ses lettres de noblesse lors de la sortie de GoogleMaps qui met en oeuvre cette architecture pour naviguer, sans raccord apparent, dans les cartes satellites que l'on peut superposer aux cartes routières et aux informations de géolocalisation.
Aujourd'hui on assiste du coup à une explosion des "Applications GoogleMaps" (cf. le site Google Maps Mania). Celle qui compose les services de CraigList et de GoogleMaps pour localiser en temps réel les offres immobilières de vente et de location sur une carte est devenue rapidement très visitée. Mais on commence aussi à voir des applications se réclamant de la sphère de l'informatique d'entreprise : Salesforce.com permet de localiser géographiquement ses contacts et de visualiser une tournée ou une visite de clients ; SmugMug qui héberge les photos numériques des internautes à lancé SmugMaps pour localiser l'endroit où sont prises les photos hébergées -- le lien avec la mobilité grâce aux mobiles qui sont tous, ou peu s'en faut, dotés d'un appareil photo promet d'être fascinant.
Au fur et à mesure que prolifèrent ces nouvelles applications Web, tournées vers le grand public ou vers l'entreprise, le courant d'intérêt pour AJAX s'amplifie. Déjà on en mesure les effets dans la disponibilité de nombres de bibliothèques de programmation JavaScript "toutes faites" pour développer avec AJAX (script.aculo.us, Ajax.NET, xajax, sajax, rico, dwr, jpspan, mochi...) souvent en liaison avec un langage également de script pour le serveur comme PHP, Perl, etc. Même Microsoft s'y met avec Atlas, le "framework" de programmation Ajax maison.
Voilà donc qu'à peine ouverte par les acteurs traditionnels de l'industrie informatique l'autoroute de la SOA voit se défricher de façon passablement anarchique mais passionnée et entraînée par le charisme actuel de Google, tout un réseau maillé de routes secondaires (pittoresques !) menant elles aussi à une seconde génération d'applications Web.
L'un des "tags" les plus populaires sur le site del.icio.us ces derniers temps est mystérieusement le nom "AJAX". (On peut d'ailleurs en voir graphiquement l'évolution sur l'extraordinaire site cloudalicious.)
Loin d'indiquer un engouement soudain pour le héros homérique ou un intérêt approfondi pour les détergents ou pour un club de football hollandais, cette popularité reflète le volume croissant de discussions techniques sur forums et blogs, dans les séminaires et dans les conférences diverses (dont "Web 2.0" organisée dans 2 semaines, à San Francisco, par l'éditeur technique O'Reilly) sur l'architecture des applications Web.
Car il apparaît bien que l'architecture des applications Web fait encore débat !
On aurait pu croire que la cause entendue avec l'immense travail de spécification technique et l'effort massif de vulgarisation marketing des grands éditeurs de logiciels, entamé dès la publication de XML comme recommandation du W3C en 1998, pour aboutir à une définition et une implémentation des Services Web.
Au fait, lorsque l'on examine l'ensemble des différentes spécifications qui constituent l'univers des Services Web -- certaines stables et "embarquées" dans la génération moderne d'outils de programmation et de développement, d'autres encore en suspens ou en attente d'implémentation de référence -- il n'est guère surprenant d'y retrouver, traitées avec XML et la gamme des spécifications connexes édictées par le W3C, toute l'expérience accumulée par les précédents praticiens de l'architecture client-serveur puis de l'architecture d'objets distribués (créée en 1991, l'OMG est toujours présente sur le front des technologies, qui, sa mission une fois accomplie sur CORBA, s'est lancée dans la promotion de MDA, "Model Driven Architecture"). Ces styles d'architecture antérieurs sont nés et ont mûris dans l'environnement de l'informatique d'entreprise et visent à délimiter précisément les processus du cycle de vie d'une application d'entreprise dans son système d'information. À ce titre, on peut lire tout le courant de recherche et de développement qui porte les Services Web comme une tentative de récupération du Web (et de ses avantages économiques évidents : ubiquité, coût d'accès faible) par l'informatique d'entreprise : une sorte d'acclimatation des protocoles et des standards rendus populaires par le Web à l'écosystème des applications d'entreprise.
Et ça marche ! Maintenant à peu près centralisé dans des consortium comme le W3C ou OASIS, le travail de spécification des Services Web, la R&D pourrait-on dire, se stabilise autour d'un ensemble de notions généralement acceptées. De même les grands éditeurs de logiciels et des nouveaux arrivants issu de l'Open Source s'activent à fournir des implémentations de référence et des outils de développement en simplifiant la mise en oeuvre. La concomitance de l'arrivée dans les entreprises d'une génération de développeurs formé avec le Web et Internet laisse augurer d'une adoption banalisée de l'architecture SOA (Service Oriented Architecture) qui sous-tend les Services Web.
Mais il y a plus que l'informatique d'entreprise dans l'avenir du Web !
Les limites de cette vision selon laquelle le Web ne resterait qu'un outil supplémentaire, mais envahissant, de la panoplie de l'urbaniste des systèmes d'information et du développeur d'applications d'entreprise apparaissent de tous bords, plus nombreuses chaque mois. Google, en particulier, se pose comme alternative, à la fois technique et media, à cette perspective disciplinée, "business-as-usual", d'une architecture de SI d'entreprise étendue par le Web certes, mais maîtrisée rationnellement. (Personellement, il me semble que Microsoft et IBM l'ont très bien compris qui y voient l'annonce d'une invasion de leurs plates-bandes historiques, cf. la réorganisation annoncée hier de Microsoft et l'effort massif d'IBM vers l'Open Source.) Le succès incomparable du "Jeune Turc" Google ne doit pas non plus faire oublier la multiplication des idées individuelles ou de communautés très actives et influentes autour du nouveau modèle d'architecture symbolisé par le terme "AJAX".
Ce terme, pas vraiment un acronyme, n'a pas de définition extrêmement précise, mais Wikipedia suggère "Asynchronous JavaScript and XML" qui capture bien l'essence du modèle d'architecture. Tout part d'un retour à la base sur les protocoles Web : classiquement, un navigateur Web établit une connexion avec un serveur Web (HTTP) et demande la transmission d'une page HTML, qui est ensuite affichée sur le poste client. Un aller-retour, une demande et une réponse, quoi de plus basique, en effet ? Evidemment il faut prévoir quelques "exceptions" lorsque la page n'existe plus ou quand la connexion n'aboutit pas, mais rien qui ne change la nature synchrone de l'échange. Le navigateur envoie une demande simple d'une page et le serveur exécute tous les traitements. Ce qui, au passage, signifie qu'en théorie chaque fois qu'une information supplémentaire est requise du côté client, une nouvelle demande de page est envoyée au serveur qui ré-exécute des traitements avant de renvoyer les données suivantes. S'ensuit donc une séquence synchrones de demandes du navigateur client, de traitements sur le serveur et de retours de résultats vers le navigateur client en attente.
Or quatre innovations technologiques majeures ont été, au fil récent des années, incorporées dans le dispositif et sont à l'origine de l'architecture AJAX :
1) Les navigateur Web embarquent tous plus ou moins un interpréteur JavaScript permettant l'exécution de traitements dans le navigateur client lui-même (soit avant, soit pendant, soit après l'affichage d'une page).
2) Le W3C a stabilisé les spécifications de DOM ("Document Object Model") un représentation programmable d'une page Web que l'on peut manipuler, entre autres, directement avec JavaScript.
3) HTML s'est enrichi de nombreuses extensions liées à la présentation de la page (cf. CSS, XHTML, "Dynamic HTML", etc.).
4) XML est utilisable comme message dans une demande HTTP simple (le fameux objet de programmation XmlHttpRequest) pour passer, en plus de la demande d'une page au serveur, tout un ensemble de données pouvant servir au traitement distant. De plus, cette transmission de données est asynchrone : elle ne bloque pas le navigateur en attente des résultats ; le serveur notifie au navigateur client l'envoi des résultats qui sont alors traités localement, par exemple en JavaScript.
Ainsi à l'affichage d'une page Web demandée par l'utilisateur via le navigateur, peuvent s'établir une collection de conversations et d'échanges "privés" entre la page et divers sites Web fournisseurs de services variés. Ces échanges de données ne pénalisent pas la navigation de l'utilisateur : elles sont asynchrones et ne bloquent pas le navigateur en attente de réponse d'un serveur.
Au final, une page Web peut alors être vue comme une véritable orchestration d'appels à d'autres applications, sous formes de sites Web, pour constituer à la volée une nouvelle application Web. Cette idée, déjà répandue dans les forums et blogs de développeurs, a acquis ses lettres de noblesse lors de la sortie de GoogleMaps qui met en oeuvre cette architecture pour naviguer, sans raccord apparent, dans les cartes satellites que l'on peut superposer aux cartes routières et aux informations de géolocalisation.
Aujourd'hui on assiste du coup à une explosion des "Applications GoogleMaps" (cf. le site Google Maps Mania). Celle qui compose les services de CraigList et de GoogleMaps pour localiser en temps réel les offres immobilières de vente et de location sur une carte est devenue rapidement très visitée. Mais on commence aussi à voir des applications se réclamant de la sphère de l'informatique d'entreprise : Salesforce.com permet de localiser géographiquement ses contacts et de visualiser une tournée ou une visite de clients ; SmugMug qui héberge les photos numériques des internautes à lancé SmugMaps pour localiser l'endroit où sont prises les photos hébergées -- le lien avec la mobilité grâce aux mobiles qui sont tous, ou peu s'en faut, dotés d'un appareil photo promet d'être fascinant.
Au fur et à mesure que prolifèrent ces nouvelles applications Web, tournées vers le grand public ou vers l'entreprise, le courant d'intérêt pour AJAX s'amplifie. Déjà on en mesure les effets dans la disponibilité de nombres de bibliothèques de programmation JavaScript "toutes faites" pour développer avec AJAX (script.aculo.us, Ajax.NET, xajax, sajax, rico, dwr, jpspan, mochi...) souvent en liaison avec un langage également de script pour le serveur comme PHP, Perl, etc. Même Microsoft s'y met avec Atlas, le "framework" de programmation Ajax maison.
Voilà donc qu'à peine ouverte par les acteurs traditionnels de l'industrie informatique l'autoroute de la SOA voit se défricher de façon passablement anarchique mais passionnée et entraînée par le charisme actuel de Google, tout un réseau maillé de routes secondaires (pittoresques !) menant elles aussi à une seconde génération d'applications Web.
La politique de Gribouille de l'innovation. (21.9.2005)
Comme le dit benoîtement le site "Portail du Gouvernement Villepin" -- apparemment il est toujours utile de préciser qui est www.premier-ministre.gouv.fr si doute il y avait -- la réforme fiscale de l'impôt sur le revenu offre "simplicité, justice et compétitivité". En dehors du "bouclier fiscal" et, à la rubrique compétitivité : "Mettre notre taux marginal supérieur à 40 %, c’est rendre notre impôt sur le revenu compétitif, en le ramenant aux meilleurs standards européens" -- meilleurs au sens de plus élevé, probablement -- on notera la disposition limitant à 8000 euros (+ 750 euros par enfant) les gains d'impôts retirés des "niches fiscales".
Il y a quelques années le gouvernement, dans l'envolée lyrique de l'encouragement à l'innovation, avait sorti de ses cartons un véhicule d'investissement destiné à diriger une partie de l'épargne publique vers l'accompagnement financier des jeunes sociétés de croissance dans la haute technologie : le fonds commun de placement dans l'innovation (FCPI) calqué sur les fonds communs de placement à risque (FCPR) plus anciens. Mais déjà taraudé par l'éventuelle connotation "libérale anglo-saxonne" (et Dieu sait s'il est pire épouvantail pour les politiciens français) du dispositif, le gouvernement l'avait alors assorti d'un déploiement exquisement complexe de contraintes de gestion dans une démonstration magistrale de bureaucracie administrative. Si malgré tout, ces fameux FCPI parvenaient à afficher une plus-value pour leur grand public de souscripteurs, celle-ci bénéficiait en effet d'un traitement fiscal de faveur (ou alors il faut engendrer une abondant progéniture). Quelle belle "niche" !
Voilà qu'aujourd'hui, au nom de la "justice" et de la "compétitivité", cet éventuel bénéfice est considéré comme représentatif de l'égoïsme catégoriel et surtout comme un privilège insupportable : après avoir été vanté haut et fort il s'agit donc vivement de le limiter d'autorité.
Il devient alors rationnel, pour servir les intérêts des souscripteurs, que les FCPI ne présentent surtout pas de bonnes performances ! Il est encore tôt pour faire le bilan général des FCPI dont légalement 2006 serait la dernière année pour laquelle le dispositif serait en vigueur. Mais l'explosion de la bulle Internet, la débâcle de l'industrie des télécommunications et l'effacement de l'industrie du logiciel française vont venir à point pour assurer la médiocrité de leurs résultats. Et le tour est joué !
Remarquable pirouette, bien dans l'esprit du temps où se lèvent les "boucliers fiscaux" et où le "patriotisme économique" enferme dix secteurs considérés comme stratégiques (alliage curieux des casinos et de la sécurité nationale) dans le protectionnisme le plus strict (d'ailleurs remis en question semble-t-il par le Conseil d'Etat ces derniers jours).
Comme le dit benoîtement le site "Portail du Gouvernement Villepin" -- apparemment il est toujours utile de préciser qui est www.premier-ministre.gouv.fr si doute il y avait -- la réforme fiscale de l'impôt sur le revenu offre "simplicité, justice et compétitivité". En dehors du "bouclier fiscal" et, à la rubrique compétitivité : "Mettre notre taux marginal supérieur à 40 %, c’est rendre notre impôt sur le revenu compétitif, en le ramenant aux meilleurs standards européens" -- meilleurs au sens de plus élevé, probablement -- on notera la disposition limitant à 8000 euros (+ 750 euros par enfant) les gains d'impôts retirés des "niches fiscales".
Il y a quelques années le gouvernement, dans l'envolée lyrique de l'encouragement à l'innovation, avait sorti de ses cartons un véhicule d'investissement destiné à diriger une partie de l'épargne publique vers l'accompagnement financier des jeunes sociétés de croissance dans la haute technologie : le fonds commun de placement dans l'innovation (FCPI) calqué sur les fonds communs de placement à risque (FCPR) plus anciens. Mais déjà taraudé par l'éventuelle connotation "libérale anglo-saxonne" (et Dieu sait s'il est pire épouvantail pour les politiciens français) du dispositif, le gouvernement l'avait alors assorti d'un déploiement exquisement complexe de contraintes de gestion dans une démonstration magistrale de bureaucracie administrative. Si malgré tout, ces fameux FCPI parvenaient à afficher une plus-value pour leur grand public de souscripteurs, celle-ci bénéficiait en effet d'un traitement fiscal de faveur (ou alors il faut engendrer une abondant progéniture). Quelle belle "niche" !
Voilà qu'aujourd'hui, au nom de la "justice" et de la "compétitivité", cet éventuel bénéfice est considéré comme représentatif de l'égoïsme catégoriel et surtout comme un privilège insupportable : après avoir été vanté haut et fort il s'agit donc vivement de le limiter d'autorité.
Il devient alors rationnel, pour servir les intérêts des souscripteurs, que les FCPI ne présentent surtout pas de bonnes performances ! Il est encore tôt pour faire le bilan général des FCPI dont légalement 2006 serait la dernière année pour laquelle le dispositif serait en vigueur. Mais l'explosion de la bulle Internet, la débâcle de l'industrie des télécommunications et l'effacement de l'industrie du logiciel française vont venir à point pour assurer la médiocrité de leurs résultats. Et le tour est joué !
Remarquable pirouette, bien dans l'esprit du temps où se lèvent les "boucliers fiscaux" et où le "patriotisme économique" enferme dix secteurs considérés comme stratégiques (alliage curieux des casinos et de la sécurité nationale) dans le protectionnisme le plus strict (d'ailleurs remis en question semble-t-il par le Conseil d'Etat ces derniers jours).
Oracle le monopsone, ou encore : les excellentes retrouvailles de Larry et Tom ! (14.9.2005)
Episode Un (la menace fantôme) : Tom, le super-vendeur vedette d'Oracle depuis 1984, avait quitté la société en 1990 pour une année sabbatique laissant son mentor Larry se dépêtrer des pièges filandreux de la "créativité comptable" et du zèle exacerbé de la force commerciale d'Oracle (qui, d'ailleurs, faillirent emporter la société en 1991). En ces temps pré-Enron, il a heureusement suffi à Larry de s'isoler pour méditer dans son jardin japonais et réapparaître début 1992, plus Zen que jamais, pour reprendre victorieusement les rênes et retourner la situation.
Episode Deux (l'attaque des clones) : Entre temps, Tom le bien avisé avait pris la direction de Cayenne Systems, changé son nom en Gain Technology, et revendu le tout à Sybase - pas vraiment une société amie d'Oracle - pour une centaine de millions de dollars. Un an plus tard, Tom le bien enrichi fondait une nouvelle société avec Patricia House, une ancienne collègue d'Oracle qu'elle avait quitté - Oracle, bien sûr - pour accompagner l'IPO de Frame Technology. Siebel Systems naissait ainsi en 1993.
Tom et Patricia étaient partis sans argent du capital risque, bâtissant la société sur leurs propres fonds et ceux d'amis proches, comme par exemple Marc Benioff, lui-même ancien membre du premier cercle raréfié des (très) proches de Larry à Oracle, qui ne devait pas oublier la leçon lorsque quelques années plus tard il se lançait, également sur ses seuls fonds, dans Salesforce.com - "le" concurrent de Siebel Systems et, d'après certains analystes, le plus habiles des artisans de la perte de vitesse de la société de Tom !
Episode Trois : En 1996, l'année ou Siebel Systems réussit une des plus belles IPO de l'époque, le chiffre d'affaires s'élevait à $100m. L'année dernière, le chiffre d'affaires de Siebel Systems, dont on répète à l'envi que l'étoile se ternit, s'élevait quand même à plus d'un milliard trois cent millions de dollars ! Toutes les supputations vont bon train sur les réelles raisons de l'acquisition de Siebel par Oracle, mais finalement c'est comme dans un bon "space opera" à l'américaine : Larry ne contre-attaque-t-il pas aussi un peu Marc ("La Vengeance du Site" ?) en réintégrant Tom, de retour au bercail ?
Plus sérieusement, cette acquisition une fois remise dans la perspective de la succession rapide d'opérations menées tambour battant par Oracle (PeopleSoft acquiert JDE et Oracle acquiert PeopleSoft, TimesTen, ContexMedia, Collaxa, Oblix, ProfitLogic, Retek et j'en oublie sûrement) illustre la vision hégémonique de son Chief Mogul Officer : à la fin, il ne peut en rester qu'un !
Lorsque Larry avait expliqué, il y près de dix ans, avec la passion et l'arrogance dont il peut être coutumier, que l'industrie du logiciel se réduirait rapidement à un véritable oligopole (voire à un monopole : lui !), et que toutes les grandes entreprises ne s'approvisionneraient plus qu'auprès d'un très petit nombre de méga-fournisseurs - vraiment, vraiment petit : il pensait probablement à Oracle, SAP, IBM et Microsoft - les analystes attribuèrent ces déclarations à contre courant au caractère excessif du personnage.
Force est de constater que la "commoditization" du marché des applications d'entreprise est devenue depuis deux ou trois ans le dernier cliché des analystes et des investisseurs. Les uns proclament de la fin du progiciel en invoquant la dilution des applications d'entreprise dans les Services Web et le "on-demand computing" ; d'autres constatent que les profits financiers des très gros ne servent qu'au rachat des gros ; enfin tous annoncent que le marché des applications d'entreprises est de venu in-dus-tri-el et que l'on y constate, en bon Schumpeterien, les cycles qui sont familiers dans les industries bien établies, automobile, manufacturières etc. La consolidation se met alors imparablement en marche : À la fin, il ne peut en rester qu'un.
Si l'on pousse le raisonnement plus loin, on imagine alors une polarisation complète de l'industrie du logiciel/progiciel pour les grandes entreprises. Du point de vue des entreprises utilisatrices, elles font face à un monopole, ou à un oligopole constitué de quelques éditeurs - et c'est finalement bien ce que l'on a reproché à Microsoft en cour de justice aux USA et en Europe. Mais du point de vue de l'offre, la désertification des marchés cotés et l'appauvrissement en sociétés indépendantes de taille moyenne ne laissent alors aux petites sociétés innovantes d'autre alternative de croissance que l'acquisition par ce monopole. Du point de vue de l'offre logicielle, c'est donc l'inverse et Oracle, ou un des autres membre de cet oligopole restreint, est le seul avenir.
À la fin, il ne peut en rester qu'un : Oracle le monopsone. (14.9.2005)
Les premières expérimentations d'Oracle avec le modèle d'applications d'entreprises hébergées n'étaient pas convaincantes et, de plus, faisaient courir le risque de cannibalisation de ses canaux de vente habituels. En acquérant Siebel, Oracle hérite de l'application OnDemand CRM hébergée de Siebel Systems - elle-même réponse à l'indécent succès de Salesforce.com. Les intentions d'Oracle avec l'annonce de la suite "Fusion" sont donc bien conformes à la vision monopolistique exprimée par son CEO. Ce faisant, il réussit en même temps à se positionner comme l'aboutissement naturel de l'evolution des jeunes espèces de l'écosystème du logiciel - les vieilles, elles, cheminent vers le cimetière des éléphants, Computer Associates. Alors faudra-t-il prendre au sérieux la boutade qu'il lançait naguère :
À la fin, il ne peut en rester qu'un ?
Episode Un (la menace fantôme) : Tom, le super-vendeur vedette d'Oracle depuis 1984, avait quitté la société en 1990 pour une année sabbatique laissant son mentor Larry se dépêtrer des pièges filandreux de la "créativité comptable" et du zèle exacerbé de la force commerciale d'Oracle (qui, d'ailleurs, faillirent emporter la société en 1991). En ces temps pré-Enron, il a heureusement suffi à Larry de s'isoler pour méditer dans son jardin japonais et réapparaître début 1992, plus Zen que jamais, pour reprendre victorieusement les rênes et retourner la situation.
Episode Deux (l'attaque des clones) : Entre temps, Tom le bien avisé avait pris la direction de Cayenne Systems, changé son nom en Gain Technology, et revendu le tout à Sybase - pas vraiment une société amie d'Oracle - pour une centaine de millions de dollars. Un an plus tard, Tom le bien enrichi fondait une nouvelle société avec Patricia House, une ancienne collègue d'Oracle qu'elle avait quitté - Oracle, bien sûr - pour accompagner l'IPO de Frame Technology. Siebel Systems naissait ainsi en 1993.
Tom et Patricia étaient partis sans argent du capital risque, bâtissant la société sur leurs propres fonds et ceux d'amis proches, comme par exemple Marc Benioff, lui-même ancien membre du premier cercle raréfié des (très) proches de Larry à Oracle, qui ne devait pas oublier la leçon lorsque quelques années plus tard il se lançait, également sur ses seuls fonds, dans Salesforce.com - "le" concurrent de Siebel Systems et, d'après certains analystes, le plus habiles des artisans de la perte de vitesse de la société de Tom !
Episode Trois : En 1996, l'année ou Siebel Systems réussit une des plus belles IPO de l'époque, le chiffre d'affaires s'élevait à $100m. L'année dernière, le chiffre d'affaires de Siebel Systems, dont on répète à l'envi que l'étoile se ternit, s'élevait quand même à plus d'un milliard trois cent millions de dollars ! Toutes les supputations vont bon train sur les réelles raisons de l'acquisition de Siebel par Oracle, mais finalement c'est comme dans un bon "space opera" à l'américaine : Larry ne contre-attaque-t-il pas aussi un peu Marc ("La Vengeance du Site" ?) en réintégrant Tom, de retour au bercail ?
Plus sérieusement, cette acquisition une fois remise dans la perspective de la succession rapide d'opérations menées tambour battant par Oracle (PeopleSoft acquiert JDE et Oracle acquiert PeopleSoft, TimesTen, ContexMedia, Collaxa, Oblix, ProfitLogic, Retek et j'en oublie sûrement) illustre la vision hégémonique de son Chief Mogul Officer : à la fin, il ne peut en rester qu'un !
Lorsque Larry avait expliqué, il y près de dix ans, avec la passion et l'arrogance dont il peut être coutumier, que l'industrie du logiciel se réduirait rapidement à un véritable oligopole (voire à un monopole : lui !), et que toutes les grandes entreprises ne s'approvisionneraient plus qu'auprès d'un très petit nombre de méga-fournisseurs - vraiment, vraiment petit : il pensait probablement à Oracle, SAP, IBM et Microsoft - les analystes attribuèrent ces déclarations à contre courant au caractère excessif du personnage.
Force est de constater que la "commoditization" du marché des applications d'entreprise est devenue depuis deux ou trois ans le dernier cliché des analystes et des investisseurs. Les uns proclament de la fin du progiciel en invoquant la dilution des applications d'entreprise dans les Services Web et le "on-demand computing" ; d'autres constatent que les profits financiers des très gros ne servent qu'au rachat des gros ; enfin tous annoncent que le marché des applications d'entreprises est de venu in-dus-tri-el et que l'on y constate, en bon Schumpeterien, les cycles qui sont familiers dans les industries bien établies, automobile, manufacturières etc. La consolidation se met alors imparablement en marche : À la fin, il ne peut en rester qu'un.
Si l'on pousse le raisonnement plus loin, on imagine alors une polarisation complète de l'industrie du logiciel/progiciel pour les grandes entreprises. Du point de vue des entreprises utilisatrices, elles font face à un monopole, ou à un oligopole constitué de quelques éditeurs - et c'est finalement bien ce que l'on a reproché à Microsoft en cour de justice aux USA et en Europe. Mais du point de vue de l'offre, la désertification des marchés cotés et l'appauvrissement en sociétés indépendantes de taille moyenne ne laissent alors aux petites sociétés innovantes d'autre alternative de croissance que l'acquisition par ce monopole. Du point de vue de l'offre logicielle, c'est donc l'inverse et Oracle, ou un des autres membre de cet oligopole restreint, est le seul avenir.
À la fin, il ne peut en rester qu'un : Oracle le monopsone. (14.9.2005)
Les premières expérimentations d'Oracle avec le modèle d'applications d'entreprises hébergées n'étaient pas convaincantes et, de plus, faisaient courir le risque de cannibalisation de ses canaux de vente habituels. En acquérant Siebel, Oracle hérite de l'application OnDemand CRM hébergée de Siebel Systems - elle-même réponse à l'indécent succès de Salesforce.com. Les intentions d'Oracle avec l'annonce de la suite "Fusion" sont donc bien conformes à la vision monopolistique exprimée par son CEO. Ce faisant, il réussit en même temps à se positionner comme l'aboutissement naturel de l'evolution des jeunes espèces de l'écosystème du logiciel - les vieilles, elles, cheminent vers le cimetière des éléphants, Computer Associates. Alors faudra-t-il prendre au sérieux la boutade qu'il lançait naguère :
À la fin, il ne peut en rester qu'un ?
Le Su-Doku gagnant d'Apple. (12.9.2005)
Le puzzle de la production, de la diffusion et de la consommation des contenus numériques rappelle le Su-Doku, ce jeu de réflexion combinatoire qui a fleuri cet été dans les pages estivales de la presse quotidienne. Les axes, lignes et colonnes, sont bien identifiés : en-ligne ou hors-ligne en magasin, audio (et ses nombreux formats comme MP3, Ogg, Wav, etc.) et ou video (et ses nombreux formats également DivX, Xdiv, MPEG[2|4 voire 7 !], AVI, Quicktime, RealVideo, etc.), format baladeur ou home-cinema/mediacenter, micropaiement et gestion des droits d'auteurs et ainsi de suite.
Certaines des "cases" du puzzle nous sont dèjà révélées. Le format baladeur, par exemple, est gagnant : l'iPod d'Apple, mis sur le marché en octobre 2001 - venu après les précurseurs Rio, Creative Labs et Archos - a emporté le marché (80 % du marché des lecteurs portables d'audio numérique) et surtout sorti la société du mauvais pas financier où elle périclitait à l'époque. Autre combinaison gagnante révélée par le même Apple : le magasin en ligne de morceaux musicaux, payables à l'unité et écoutés sur l'iPod, iTunes, mis en ligne en 2003 : 75 % des ventes mondiales de musique en-ligne aujourd'hui ! D'autres avaient bien essayé également avant Apple, comme MusicNet ou Pressplay qui eurent fort à faire avec le téléchargement peer-to-peer Naptser ou RealNetworks, mais aucun n'a déclenché le raz de marée d'achats de la combinaison iTunes/iPod.
C'est un Steve Jobs toujours maître de ses effets et grand ordonnateur d'événements marketing à suspense qui a dévoilé le 7 septembre - lors d'une conférence "by invitation only" à San Francisco - le "téléphone iTunes", ou ROKR, développé en commun avec Motorola. Steve Jobs a également sorti de sa poche, littéralement, une version encore plus compacte et plate de l'iPod, l'iPod Nano dont le succès s'annonce immédiat. Le ROKR était attendu depuis que l'information de la collaboration Apple-Motorola avait filtré. Le ROKR est certes un téléphone cellulaire, mais il se double de la fonctionnalité de l'iPod Shuffle : au travers d'un PC, il est il peut télécharger 100 morceaux depuis iTunes.
Même si les blogs des accros de l'iPod mettent déjà en exergue les limites du ROKR (100 chansons, la liaison avec le PC pour le téléchargement, le look plus "Motorola" qu'Apple de l'appareil etc.), Apple et Motorola laissent entendre que le ROKR n'est que le premier dans une série de téléphones portables et audio numérique. En l'état, l'appareil devrait au moins rendre moins fréquent le spectacle, familier à ceux qui prennent chaque matin le métro parisien, du jonglage pratiqué par le jeune business man branché qui retire précipitamment ses écouteurs iPod pour faire taire la sonnerie tonitruante (probablement elle-aussi téléchargée et au prix fort) de son portable carillonant soudain dans sa poche.
Mais gageons que ce n'est qu'un premier pas vers une nouvelle combinaison gagnante bientôt révélée : le mariage du mobile et du téléchargement - eldorado recherché de longue date par les opérateurs de télécom et les fournisseurs de contenu.
Imaginons que le téléchargement puisse, grâce aux nouvelles générations de réseaux téléphoniques cellulaires à haut débit, se passer de l'étape PC connecté. La musique peut alors être choisie, téléchargée (échangée ?) en situation de mobilité à tout moment. Payée à l'unité (à l'usage ?) comme sur iTunes le modèle gagnant de l'iPod peut-il s'étendre aux services mobiles ?
Plus intrigant encore, peut-être la musique n'est elle au final qu'un des paramètres du modèle : il faut également considérer le remarquable succès du podcasting. Le podcasting, qui consiste à mettre en ligne de véritables programmes de radio sous forme de fichiers audio numérique, connaît aujourd'hui un succès fulgurant qui rappelle celui des blogs. Rendu, graâce aux technologies du jour très facile et peu coûteux à éditer, le podcast est téléchargé sur l'iPod et écouté plus tard. Une des raisons évidentes du succès actuel du podcasting est l'absence de publicité - pour le moment, avertissent certains analystes - couplée à la variété des contenus, leur côté "réseau social" et leur gratuité. Une version mobile du podcasting, devenue maintenant possible avec des appareils comme le ROKR, peut catalyser une multitude de nouveaux usages et de nouveaux services tant dans la production que dans la diffusion et la consommation de contenu audio.
Apple montre à nouveau une voie passionnante dans la grille complexe des medias numériques. L'esquisse de la combinaison de la téléphonie mobile et de la musique en-ligne qu'il dessine aujourd'hui est dans la droite ligne des "Smart Mobs" d'Howard Rheingold. Si elle paraît aujourd'hui à la fois issue et contrainte par le modèle iPod/iTunes, elle ouvre des perspectives qui peuvent être radicales sur l'évolution des marchés de l'audio numérique.
Le puzzle de la production, de la diffusion et de la consommation des contenus numériques rappelle le Su-Doku, ce jeu de réflexion combinatoire qui a fleuri cet été dans les pages estivales de la presse quotidienne. Les axes, lignes et colonnes, sont bien identifiés : en-ligne ou hors-ligne en magasin, audio (et ses nombreux formats comme MP3, Ogg, Wav, etc.) et ou video (et ses nombreux formats également DivX, Xdiv, MPEG[2|4 voire 7 !], AVI, Quicktime, RealVideo, etc.), format baladeur ou home-cinema/mediacenter, micropaiement et gestion des droits d'auteurs et ainsi de suite.
Certaines des "cases" du puzzle nous sont dèjà révélées. Le format baladeur, par exemple, est gagnant : l'iPod d'Apple, mis sur le marché en octobre 2001 - venu après les précurseurs Rio, Creative Labs et Archos - a emporté le marché (80 % du marché des lecteurs portables d'audio numérique) et surtout sorti la société du mauvais pas financier où elle périclitait à l'époque. Autre combinaison gagnante révélée par le même Apple : le magasin en ligne de morceaux musicaux, payables à l'unité et écoutés sur l'iPod, iTunes, mis en ligne en 2003 : 75 % des ventes mondiales de musique en-ligne aujourd'hui ! D'autres avaient bien essayé également avant Apple, comme MusicNet ou Pressplay qui eurent fort à faire avec le téléchargement peer-to-peer Naptser ou RealNetworks, mais aucun n'a déclenché le raz de marée d'achats de la combinaison iTunes/iPod.
C'est un Steve Jobs toujours maître de ses effets et grand ordonnateur d'événements marketing à suspense qui a dévoilé le 7 septembre - lors d'une conférence "by invitation only" à San Francisco - le "téléphone iTunes", ou ROKR, développé en commun avec Motorola. Steve Jobs a également sorti de sa poche, littéralement, une version encore plus compacte et plate de l'iPod, l'iPod Nano dont le succès s'annonce immédiat. Le ROKR était attendu depuis que l'information de la collaboration Apple-Motorola avait filtré. Le ROKR est certes un téléphone cellulaire, mais il se double de la fonctionnalité de l'iPod Shuffle : au travers d'un PC, il est il peut télécharger 100 morceaux depuis iTunes.
Même si les blogs des accros de l'iPod mettent déjà en exergue les limites du ROKR (100 chansons, la liaison avec le PC pour le téléchargement, le look plus "Motorola" qu'Apple de l'appareil etc.), Apple et Motorola laissent entendre que le ROKR n'est que le premier dans une série de téléphones portables et audio numérique. En l'état, l'appareil devrait au moins rendre moins fréquent le spectacle, familier à ceux qui prennent chaque matin le métro parisien, du jonglage pratiqué par le jeune business man branché qui retire précipitamment ses écouteurs iPod pour faire taire la sonnerie tonitruante (probablement elle-aussi téléchargée et au prix fort) de son portable carillonant soudain dans sa poche.
Mais gageons que ce n'est qu'un premier pas vers une nouvelle combinaison gagnante bientôt révélée : le mariage du mobile et du téléchargement - eldorado recherché de longue date par les opérateurs de télécom et les fournisseurs de contenu.
Imaginons que le téléchargement puisse, grâce aux nouvelles générations de réseaux téléphoniques cellulaires à haut débit, se passer de l'étape PC connecté. La musique peut alors être choisie, téléchargée (échangée ?) en situation de mobilité à tout moment. Payée à l'unité (à l'usage ?) comme sur iTunes le modèle gagnant de l'iPod peut-il s'étendre aux services mobiles ?
Plus intrigant encore, peut-être la musique n'est elle au final qu'un des paramètres du modèle : il faut également considérer le remarquable succès du podcasting. Le podcasting, qui consiste à mettre en ligne de véritables programmes de radio sous forme de fichiers audio numérique, connaît aujourd'hui un succès fulgurant qui rappelle celui des blogs. Rendu, graâce aux technologies du jour très facile et peu coûteux à éditer, le podcast est téléchargé sur l'iPod et écouté plus tard. Une des raisons évidentes du succès actuel du podcasting est l'absence de publicité - pour le moment, avertissent certains analystes - couplée à la variété des contenus, leur côté "réseau social" et leur gratuité. Une version mobile du podcasting, devenue maintenant possible avec des appareils comme le ROKR, peut catalyser une multitude de nouveaux usages et de nouveaux services tant dans la production que dans la diffusion et la consommation de contenu audio.
Apple montre à nouveau une voie passionnante dans la grille complexe des medias numériques. L'esquisse de la combinaison de la téléphonie mobile et de la musique en-ligne qu'il dessine aujourd'hui est dans la droite ligne des "Smart Mobs" d'Howard Rheingold. Si elle paraît aujourd'hui à la fois issue et contrainte par le modèle iPod/iTunes, elle ouvre des perspectives qui peuvent être radicales sur l'évolution des marchés de l'audio numérique.
Le réflexe obsidional : beaucoup de bruit pour rien. (12.9.2005)
Le 29 août, le gouvernement fait publier la liste des compagnies aériennes qui sont inacceptables en France. Le 1er septembre, le gouvernement fait publier la liste des dix secteurs stratégiques dans lesquelles les OPA étrangères sont inadmissibles. Le projet de décret cité mercredi par le ministère de l'Industrie mentionne les secteurs suivants : les casinos, les activités de sécurité, les biotechnologies, la production d'antidotes, le matériel d'interception des communications, la sécurité des systèmes informatiques, les technologies duales (c'est-à-dire relatives au civil et au militaire), la cryptologie, les marchés secret-défense, et l'armement sont ceux retenus par le gouvernement.
La situation est desespérée, mais pas grave.
Dans un cas comme dans l'autre l'idée même d'un inventaire et le contenu proposé aujourd'hui laissent pantois, sans ajouter que dans le contexte de l'appel estival au "patriotisme économique" ils laissent filtrer un fort relent de protectionnisme larvé et de repli passéiste sur soi-même.
Pour le très petit nombre de fonds de capital-risque qui ont encore les fonds et le courage d'accompagner les jeunes pousses technologiques, il est facile d'interpréter ce décret comme une barrière supplémentaire restreignant singulièrement leurs perspectives de sortie et donc de rentabilité financière pour leurs propres investisseurs. L'organisation Croissance Plus souligne justement que, devant l'encéphalogramme plat des marchés tout au long de ces dernières années et le désamour des fonds pour le capital privé et les jeunes entreprises, le rachat ou la fusion avec d'autres sociétés dans leurs secteurs industriels reste souvent la seule perspective de croissance de nombreuses startup. Alors qu'il faut aujourd'hui en moyenne huit à dix mois pour conclure de bien petits tours de table auprès d'investisseurs nationaux réticents, prompts à renacler devant la plus petite prise de risque, drainant l'énergie et l'enthousiasme des entrepreneurs, il ne faut pas s'étonner que ceux-ci puissent voir dans l'arrivée à leur capital d'un industriel américain ou asiatique - familier du secteur, engagé dans le développement de ses produits et de ses marchés, élargissant au plan mondial leurs point de vue - un couronnement de leurs efforts et un certaine forme de libération. Soumettre ce voyage au contrôle frontalier de l'Etat, sans souci des actionnaires, des dirigeants ou des partenaires de l'entreprise est évidemment porter un coup certain à l'esprit d'entreprise et l'innovation, pourtant appelé (bruyamment) des voeux du même gouvernement.
Dans le détail : quelle société d'informatique ne travaille-t-elle pas sur un technologie "duale" ? Ne sait-on pas que la très grande majorité des ordinateurs de bureau et des portables actuellement utilisés en France (et par ceux mêmes qui édictent le caractère ou non stratégique des sociétés) utilisent des puces de contructeurs américains embarquant de la cryptologie américaine ? Qui peut imaginer que dans les télécommunications et dans l'informatique tant nos grands "champions" nationaux que nos petites entreprises en voie de disparition, consommateurs depuis des années de high-tech, ne sont pas déjà soumis pieds et poings liés aux technologies "étrangères" ? Ont-elles jamais été empêchées de progresser ? Et que quand elles pourraient ne pas l'être c'est volontairement que nous les y soumettons : à la première sommation, c'est avec empressement que nous acceptons de fournir les listes de passagers et toutes les informations privées collectées par les compagnies aériennes et les services français aux compagnies américaines, par exemple. Pourquoi un fonds d'investissement - pour le peu qui s'intéressent à l'early stage - investirait-il alors dans une jeune pousse si, à terme, ses perspectives de sortie financière sont restreintes et limitées ?
L'assèchement, déjà prononcé dans notre pays, des fonds investis dans les jeunes sociétés de haute technologie est désormais programmé. La combinaison des traumatismes, réels ou rêvés, induits par les affaires Gemplus, puis Danone ou Eramet cet été, ont de bien désespérantes conséquences...
Mais ce n'est pas grave !
Car bien sûr l'argent, nerf de la guerre, manque à tous les niveaux. D'abord, comment imaginer que l'Etat puisse financer les contrôles et l'analyse que nécéssiterait une application réelle et sérieuse de ses intentions. Qui, et à quel coût, va s'assurer que les transactions au capital d'entreprises "stratégiques" sont politiquement correctes. Quels mécanismes régaliens, et comment les financer, peut-on imposer aux marchés ? Temps, argent, compétences, tout manque.
De plus, que l'on s'attache un instant à la constitution du capital de ces grandes "sociétés" nationales, sujet d'autant plus d'actualité que l'on ouvre à tout va le capital des sociétés d'autoroutes, de Gaz de France, bientôt d'EDF - tiens, celles là ne sont pas stratégiques. On applaudit des deux mains quand France Telecom s'empare, pour 6,4 milliards d'euros, de l'espagnol Amena ; quand Suez rachète le belge Electrabel ; mais on crie au loup quand Danone laisse entendre qu'il est convoité par PepsiCo. Or le capital des grands groupes cotés français est de longue date colonisé par les fonds de pension et les investisseurs étrangers (30% à 40% sur la place de Paris). Ceux mêmes qui ont notamment participé à la mise en place de la circulation des capitaux en France, qui ont pris des dispositions législatives et réglementaires pour rendre la place de Paris attractive aux capitaux étrangers, devraient se plaindre maintenant des conséquences de leurs choix. En effet, des opportunités ont été offertes aux capitaux étrangers (désignés, pour la cause, "investisseurs"), particulièrement lors des opérations de privatisation des entreprises publiques. Des dispositions fiscales très favorables ont été prises à l’égard des résidents à l’étranger, ce qui rend leurs capitaux placés en France encore plus rentables. Quel revirement aujourd'hui !
Enfin, les fonds de capital risque sont depuis plusieurs années en déshérence. Soufflée par l'explosion de la bulle Internet, la fragile communauté gauloise des investisseurs en early stage dans les technologies a rarement survécu à ses péchés de jeunesse de 1999 et de 2000. Le marasme économique du pays n'est pas non plus favorable. Le coup de grâce éventuellement porté par un tel décret, s'il était praticable, viendrait de toute manière toucher un corps déjà moribond. Dans le contexte actuel, il est déjà impossible de lever de nouveaux fonds de capital risque, early stage, en technologie, auprès des investisseurs institutionnels et des industriels français. Les sources de financement de la croissance par l'innovation se tarissent rapidement en France, malgré les modestes incitations fiscales et les mesures politiques de ces dernières années - obtenues, rappelons-le quand même, de haute lutte contre une administration insensible et dramatiquement étrangère à ces questions, quelle que soit sa coloration politique. Il est remarquable que les fonds français de private equity qui ont réussi à lever de l'argent en 2004-5 - ils se comptent sur les doigts d'une main - n'ont plus un actionnaire français ! Leurs capitaux proviennent des fonds de fonds, des industriels ou des fonds de pensions anglo-saxons, principalement anglais et américains. Un comble ! Alors édifier des barrages sur des rivières déjà asséchées importe peu au final.
Il faut donc penser que ces fameuses listes relèvent plus de la communication politique - l'enjeu de 2007 est plus que jamais présent dans les esprits - et des effets de manche. Si chacun est libre de porter un jugement sur l'état dans lequel doit se trouver la politique scientifique, industrielle et technologique d'un pays pour s'empêtrer à ce point dans les contradictions, gageons (et espérons) que dans la pratique l'esprit d'enteprise peut encore ici trouver matière et espace à se déployer.
Le 29 août, le gouvernement fait publier la liste des compagnies aériennes qui sont inacceptables en France. Le 1er septembre, le gouvernement fait publier la liste des dix secteurs stratégiques dans lesquelles les OPA étrangères sont inadmissibles. Le projet de décret cité mercredi par le ministère de l'Industrie mentionne les secteurs suivants : les casinos, les activités de sécurité, les biotechnologies, la production d'antidotes, le matériel d'interception des communications, la sécurité des systèmes informatiques, les technologies duales (c'est-à-dire relatives au civil et au militaire), la cryptologie, les marchés secret-défense, et l'armement sont ceux retenus par le gouvernement.
La situation est desespérée, mais pas grave.
Dans un cas comme dans l'autre l'idée même d'un inventaire et le contenu proposé aujourd'hui laissent pantois, sans ajouter que dans le contexte de l'appel estival au "patriotisme économique" ils laissent filtrer un fort relent de protectionnisme larvé et de repli passéiste sur soi-même.
Pour le très petit nombre de fonds de capital-risque qui ont encore les fonds et le courage d'accompagner les jeunes pousses technologiques, il est facile d'interpréter ce décret comme une barrière supplémentaire restreignant singulièrement leurs perspectives de sortie et donc de rentabilité financière pour leurs propres investisseurs. L'organisation Croissance Plus souligne justement que, devant l'encéphalogramme plat des marchés tout au long de ces dernières années et le désamour des fonds pour le capital privé et les jeunes entreprises, le rachat ou la fusion avec d'autres sociétés dans leurs secteurs industriels reste souvent la seule perspective de croissance de nombreuses startup. Alors qu'il faut aujourd'hui en moyenne huit à dix mois pour conclure de bien petits tours de table auprès d'investisseurs nationaux réticents, prompts à renacler devant la plus petite prise de risque, drainant l'énergie et l'enthousiasme des entrepreneurs, il ne faut pas s'étonner que ceux-ci puissent voir dans l'arrivée à leur capital d'un industriel américain ou asiatique - familier du secteur, engagé dans le développement de ses produits et de ses marchés, élargissant au plan mondial leurs point de vue - un couronnement de leurs efforts et un certaine forme de libération. Soumettre ce voyage au contrôle frontalier de l'Etat, sans souci des actionnaires, des dirigeants ou des partenaires de l'entreprise est évidemment porter un coup certain à l'esprit d'entreprise et l'innovation, pourtant appelé (bruyamment) des voeux du même gouvernement.
Dans le détail : quelle société d'informatique ne travaille-t-elle pas sur un technologie "duale" ? Ne sait-on pas que la très grande majorité des ordinateurs de bureau et des portables actuellement utilisés en France (et par ceux mêmes qui édictent le caractère ou non stratégique des sociétés) utilisent des puces de contructeurs américains embarquant de la cryptologie américaine ? Qui peut imaginer que dans les télécommunications et dans l'informatique tant nos grands "champions" nationaux que nos petites entreprises en voie de disparition, consommateurs depuis des années de high-tech, ne sont pas déjà soumis pieds et poings liés aux technologies "étrangères" ? Ont-elles jamais été empêchées de progresser ? Et que quand elles pourraient ne pas l'être c'est volontairement que nous les y soumettons : à la première sommation, c'est avec empressement que nous acceptons de fournir les listes de passagers et toutes les informations privées collectées par les compagnies aériennes et les services français aux compagnies américaines, par exemple. Pourquoi un fonds d'investissement - pour le peu qui s'intéressent à l'early stage - investirait-il alors dans une jeune pousse si, à terme, ses perspectives de sortie financière sont restreintes et limitées ?
L'assèchement, déjà prononcé dans notre pays, des fonds investis dans les jeunes sociétés de haute technologie est désormais programmé. La combinaison des traumatismes, réels ou rêvés, induits par les affaires Gemplus, puis Danone ou Eramet cet été, ont de bien désespérantes conséquences...
Mais ce n'est pas grave !
Car bien sûr l'argent, nerf de la guerre, manque à tous les niveaux. D'abord, comment imaginer que l'Etat puisse financer les contrôles et l'analyse que nécéssiterait une application réelle et sérieuse de ses intentions. Qui, et à quel coût, va s'assurer que les transactions au capital d'entreprises "stratégiques" sont politiquement correctes. Quels mécanismes régaliens, et comment les financer, peut-on imposer aux marchés ? Temps, argent, compétences, tout manque.
De plus, que l'on s'attache un instant à la constitution du capital de ces grandes "sociétés" nationales, sujet d'autant plus d'actualité que l'on ouvre à tout va le capital des sociétés d'autoroutes, de Gaz de France, bientôt d'EDF - tiens, celles là ne sont pas stratégiques. On applaudit des deux mains quand France Telecom s'empare, pour 6,4 milliards d'euros, de l'espagnol Amena ; quand Suez rachète le belge Electrabel ; mais on crie au loup quand Danone laisse entendre qu'il est convoité par PepsiCo. Or le capital des grands groupes cotés français est de longue date colonisé par les fonds de pension et les investisseurs étrangers (30% à 40% sur la place de Paris). Ceux mêmes qui ont notamment participé à la mise en place de la circulation des capitaux en France, qui ont pris des dispositions législatives et réglementaires pour rendre la place de Paris attractive aux capitaux étrangers, devraient se plaindre maintenant des conséquences de leurs choix. En effet, des opportunités ont été offertes aux capitaux étrangers (désignés, pour la cause, "investisseurs"), particulièrement lors des opérations de privatisation des entreprises publiques. Des dispositions fiscales très favorables ont été prises à l’égard des résidents à l’étranger, ce qui rend leurs capitaux placés en France encore plus rentables. Quel revirement aujourd'hui !
Enfin, les fonds de capital risque sont depuis plusieurs années en déshérence. Soufflée par l'explosion de la bulle Internet, la fragile communauté gauloise des investisseurs en early stage dans les technologies a rarement survécu à ses péchés de jeunesse de 1999 et de 2000. Le marasme économique du pays n'est pas non plus favorable. Le coup de grâce éventuellement porté par un tel décret, s'il était praticable, viendrait de toute manière toucher un corps déjà moribond. Dans le contexte actuel, il est déjà impossible de lever de nouveaux fonds de capital risque, early stage, en technologie, auprès des investisseurs institutionnels et des industriels français. Les sources de financement de la croissance par l'innovation se tarissent rapidement en France, malgré les modestes incitations fiscales et les mesures politiques de ces dernières années - obtenues, rappelons-le quand même, de haute lutte contre une administration insensible et dramatiquement étrangère à ces questions, quelle que soit sa coloration politique. Il est remarquable que les fonds français de private equity qui ont réussi à lever de l'argent en 2004-5 - ils se comptent sur les doigts d'une main - n'ont plus un actionnaire français ! Leurs capitaux proviennent des fonds de fonds, des industriels ou des fonds de pensions anglo-saxons, principalement anglais et américains. Un comble ! Alors édifier des barrages sur des rivières déjà asséchées importe peu au final.
Il faut donc penser que ces fameuses listes relèvent plus de la communication politique - l'enjeu de 2007 est plus que jamais présent dans les esprits - et des effets de manche. Si chacun est libre de porter un jugement sur l'état dans lequel doit se trouver la politique scientifique, industrielle et technologique d'un pays pour s'empêtrer à ce point dans les contradictions, gageons (et espérons) que dans la pratique l'esprit d'enteprise peut encore ici trouver matière et espace à se déployer.
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