vendredi, juin 11, 2010

La machine virtuelle virtuelle




La semaine passée, en sortant de la conférence de Douglas Hofstadter sur la centralité de l'analogie dans les sciences cognitives (cours de Serge Haroche) et, dans le cas d'espèce, sur son importance indubitable dans la traduction poétique à partir de l'exemple d'Eugène Onéguine d'Alexandre Pouchkine, je tombai à l'improviste sur mon amie Claude Computing, que je n'avais pas vue depuis quelque temps, et qui, à mon grand étonnement, sortait aussi de cette même conférence du Collège de France.



Je l'entraînai donc rapidement vers une terrasse ensoleillée pour lui demander autour d'un café quel rapport pouvait bien exister entre la structure particulière de la strophe onéguinienne (14 vers, aBaBccDDeFeFGG) et ses propres travaux avancés de psychopathologie virtualisante des hyperviseurs qui justifiât de sa présence ce jour là au cours (polyglotte) d'Hofstadter ? Si l'on peut dire de Claude qu'elle a parfois la tête dans les nuages, ses sources d'information et ses travaux techniques sont, en revanche, d'une rare exactitude. « Vois-tu, » me dit-elle, « la qualité de la traduction poétique, vient de nous démontrer Hofstadter, repose sur l'habileté du traducteur à respecter non seulement l'analogie de fond mais également l'analogie de forme dans le passage d'une langue à l'autre. C'est précisément la même chose dans la virtualisation ! »



Devant mes yeux agrandis de surprise, elle me décrivit rapidement la situation d'un de ses patients, OSGi (désigné par ses initiales pour préserver son identité), souffrant de troubles de la personnalité multiple. Dans le cas d'OSGi, ces personnalités ou bundles, dans le jargon des thérapeutes, regroupent un ensemble de composants Java chargés par un class loader spécifique. Mais chez ce patient, un bundle n'est pas protégé contre les exactions éventuelles d'un autre bundle, malicieux ou simplement bogué. Pour y remédier, Claude s'intéressait aux travaux communs du LIP6, de l'INSA et du Forschungszentrum Informatik de Karlsruhe, autour d'une machine virtuelle Java, JVM-I, qui embarque un mécanisme d'isolement entre bundles. La communication reste permise entre bundles par un contrôle maîtrisé de la migration des threads d'une cellule d'isolement - un isolat - à une autre. JVM-I isole la mémoire (en rendant privés à l'isolat les variables statiques, chaînes et autres objets associés à java.lang.class, autrement partagés entre tous les bundles) ; entretient une comptabilité des ressources mémoire et CPU (en gardant trace de l'isolat dans lesquels s'exécute une thread) ; et gère le cycle de vie des isolats (en assurant qu'une fois terminé, une invocation de ses classes provoque une exception).



« Mais le plus intéressant, » continua-t-elle, « c'est l'architecture de cette machine virtuelle Java : c'est une machine virtuelle virtuelle ! ».



Deuxième effet spéculaire qui accrut ma perplexité !



Au fait, les exemples de machines virtuelles pour les langages de programmation sont bien connus : machine virtuelle Java JVM, à l'origine pour le langage Java mais également maintenant utile pour Jython, JRuby, Groovy, Scala et quelques autres ; la Common Language Infrastructure (CLI) proposée par Microsoft devenu standards ECMA qui sous-tend une variété de langages de programmation, de C# à F#, d'IronPython à IronRuby, de Boo à Cobra et bien d'autres encore, sans oublier Mono, une implémentation Open Source. Ces machines virtuelles ont demandé des années d'effort pour la conception de leur architecture et leur développement. Bâtir une nouvelle machine virtuelle apparaît donc à l'observateur averti comme bien plus difficile que de porter ou d'inventer un langage de programmation pour ces machines virtuelles déjà bien établies.



Et cependant, l'idée fascinante de l'équipe du LIP6/INRIA/Regal est de virtualiser les machines virtuelles. VMKit, le premier produit de cette réflexion méta-programmatique (qui nous ramène inévitablement à l'oeuvre d'Hofstadter qui lui valut un Pulitzer), est donc un Managed Runtime Environment (MRE) générique : une plate-forme permettant à moindre coût de développer une machine virtuelle spécifique. Un outillage complet pour des Domain-Specific Virtual Machines. Pour réussir ce tour de force, insista Claude, les recommandations d'Hofstadter ont été suivies à la lettre : abstraire la traduction tant du fond que de la forme d'une machine virtuelle à une autre. Dans le cas d'espèce, la JVM et CLI ont été entièrement et facilement ré-implémentées, sous les noms respectifs de J3 et N3, sur le même substrat VMKit.



Les perspectives me donnaient soudain le tournis.



J'avais à peu près réalisé que créer des langages de programmation spécifiques à un besoin ou un domaine d'application particulier était devenu pratiquement chose courante (les Domain-Specific Languages) grâce à leur compilation vers un bytecode directement exécutable par les machines virtuelles Java ou CLI. J'avais même compris que l'instrumentation moderne permettait de compiler son propre compilateur spécifique. Mais ici, Claude allait encore un cran plus loin, puisque c'est la machine virtuelle elle-même, chargée d'exécuter le bytecode, que l'on peut maintenant spécifier, une machine donc deux fois virtuelle se chargeant de son exécution... Superbe mise en abyme, théâtre dans le théâtre, méta-récit des threads et de la mémoire !



À l'examen, la diégétique de VMKit s'articule autour d'un compilateur à la volée (JIT) - le fameux traducteur dynamique dont il est question chez Hofstadter pour la strophe onéguinienne -, un gestionnaire de mémoire avec ramasse-miettes et un gestionnaire de threads. Ces trois fonctions sont les hypostases indispensables à la plupart des MRE (Cacao, Harmony, Mono ou JikesRVM), même si elles ne sont pas forcément toutes utilisées dans une implémentation d'un MRE particulier.



Ainsi, grâce à VMKit et pour la beauté du geste, ses concepteurs ont pu développer : (i) une machine virtuelle Java complète, J3, dont 96% du code provient de la plate-forme VMKit et seulement 4% lui donne la personnalité JVM ; puis (ii) en moins d'un mois, à la lueur de l'expérience acquise avec J3, une seconde machine virtuelle, baptisée N3, implémentant la CLI pour un ratio de code spécifique à générique similaire !



Je commandai précipitamment une infusion de ballote fétide et d'escholtzia pour tenter d'apaiser le bouillonnement de mes pensées. Claude était passée au brou d'ashwagandha à ma très vive inquiétude.



Pour construire le compilateur à la volée de VMKit, le choix s'est porté naturellement sur LLVM, qui au-delà d'un jeu d'instructions complet et d'un modèle de machine à une infinité de registres, peut être facilement étendu de nouvelles fonctions système internes (intrinsics) et effectuer une compilation à la demande (lazy compilation).



Pour le choix du gestionnaire de mémoire, MMTk a été retenu. Les ramasse-miettes de MMTk sont employés dans Jikes/RVM, une machine virtuelle de « recherche » et d'expérimentation implémentée en Java, d'ailleurs exécuté par elle-même - aïe, aïe, perspective de migraine méta-diégétique ! MMTk permet de définir l'architecture de sa mémoire virtuelle, ses mécanismes d'allocation de la mémoire et de ramasse-miettes, et calcule les statistiques d'utilisation. MMTk, qui est implémenté en Java, offre donc un toolkit complet pour écrire son propre gestionnaire mémoire que l'on peut ainsi adapter à des modèles objet ou des hiérarchies de types spécifiques. (Comme MMTk est en Java on a évidemment un problème de poule et d'oeuf puisqu'il faut une machine virtuelle Java pour exécuter le gestionnaire de mémoire du MRE. Qu'à cela ne tienne ! On recompile MMTk avec LLVM pour obtenir un bitcode LLVM neutre qui est compilé au vol et chargé à l'initialisation de VMKit.)



Enfin le thread manager est simplement le standard POSIX Threads (PThreads). Dans l'environnement multi-thread du MRE, l'interaction entre threads et mémoire pour le ramasse-miettes est implémentée en associant à chaque thread une mémoire locale contenant les informations nécessaires au ramasse-miettes (les barrières).



La machine virtuelle Java, J3, développée avec VMKit et les classes Java de GNU Classpath - même si ce MRE virtuel est toujours en cours de développement, research in progress - est déjà capable de faire tourner des programmes qui sont loin d'être triviaux comme Tomcat ou Eclipse. N3, qui utilise VMKit et les librairies DotGNU Portable .NET ou Mono, affiche déjà des performances comparables à celles de Mono.



Claude Computing, appelée à d'autres obligations, me laissa donc abîmé dans mes réflexions et la réalisation soudaine que si le choix d'un langage de programmation est pour beaucoup souvent guidé par les préférences personnelles des développeurs et pour le reste par des différences objectives, les progrès actuels de LLVM et de VMKit laissaient peut-être présager de la disparition pure et simple de ces différences objectives. Babel reconstruit ?






vendredi, juin 04, 2010

L'inteprétation chomskienne du discours sur le contrôle d'Internet : Orwell à très haut débit


L'un des sujets évoqués par Noam Chomsky lors de la brève visite à Paris qui provoqua, la semaine dernière, quelques remous et querelles de préséance dans l'intelligentsia parisienne, est celui qu'il apelle le « problème Orwellien ». Au plan philosophique, le linguiste qui n'a pas la langue dans sa poche met en effet en perspective le « problème platonicien », comment développe-t-on une connaissance si profonde du monde alors que notre perception en est si limitée ?, et le problème Orwellien, comment développe-t-on une connaissance si limitée du monde alors que notre perception en est si vaste ?

 



Dans son livre Knowledge of Language (1986), l'un de ses efforts les plus réussis pour faire une synthèse abordable de sa théorie linguistique — controversée elle-aussi —, Chomsky conclut par un bref chapitre intitulé «  Notes on Orwell's Problem  » (Notes sur le problème d'Orwell). Après une discussion sur la Nov-langue, Chomsky cite Harold Lasswell (1902-1978), un sociologue américain ayant étudié les mécanismes de la propagande et qui a conclu que «  we must avoid 'democratic dogmatisms', such as the belief that people are 'the best judges of their own interests'  » (« on doit éviter les 'dogmatismes démocratiques', comme la doctrine qui veuille que les gens soient 'les meilleurs juges de leurs propres intérêt' »). Selon Chomsky qui reprend cette conclusion, «  Propaganda is to democracy as violence is to totalitarianism » (« la propagande est à la démocratie ce que la violence est au totalitarisme »). L'étude du langage placé, selon Chomsky, à l'intersection de la pensée (connaissante) et de la perception, a donc résolument engagé Chomsky sur le terrain de la critique politique et, en particulier, de celle de la politique étrangère des USA. À écouter sa conférence au Collège de France, on se demandait comment Chomsky pouvait réconcilier la fabrication orwellienne du consentement avec la créativité linguistique infinie qu'il théorise précisément dans sa « grammaire générative universelle ».

 



Ne regardons pas plus loin que la Commission juridique du Parlement européen à Bruxelles pour trouver une magnifique illustration du problème orwellien de Chomsky, d'ailleurs pratiquement simultanée au déminage par l'explication de texte du linguiste à Paris. La commission a en effet adopté, mardi 1er juin, le rapport Gallo sur la propriété intellectuelle sur Internet, à 13 voix contre 8. Ce rapport d'initiative, c'est-à-dire non législatif, vise à « renforcer l'application des droits d'auteur sur le Web », explique l'eurodéputée UMP Marielle Gallo. La lecture du rapport montre, d'après la Quadrature du Net, l'usage de la langue administrative assimilant piratage numérique à contrefaçon physique (Attendu G), donc à infraction des droits de propriété intellectuelle et donc violation de la propriété intellectuelle (Attendus A, E, et F) , d'où lien avec le crime organisé (Attendu J) — on s'arrête juste avant l'inférence suivante, que nos modèles américains franchissent parfois pour amener du crime organisé au terrorisme, mais on laisse notre grammaire générative, entraînée par la séquence, poursuivre la logique à son terme. Il y est essentiellement proposé de reproduire au niveau européen un dispositif comparable à celui adopté en France avec la loi Hadopi 2 : un Observatoire européen du piratage et un dispositif de répression avec riposte graduée. Comme dans le cas de Chomsky, on s'inquiète donc vivement de la réconciliation éventuelle des deux positions contradictoires : d'un côté, la logique répressive doucereuse du rapport contre le partage de fichiers en ligne, et au passage de son soutien à l'accord ACTA et à la création de « polices privées » du droit d'auteur — des Blackwater de la guerre contre le piratage en ligne —, et de l'autre côté, la compréhension qu'une économie florissante de la création se construit aussi avec les internautes et non contre eux. Partage, piratage, pistage — c'est bien de la linguistique !

 



Débat linguistique chomskien qui agite aussi les allées du pouvoir : discret en France, les « zones noires » à raser après le passage de Xynthia devenues des « zones de solidarité » où l'on ne pourra désormais, à cet énoncé, que verser des larmes de joie solidaire au spectacle du bulldozer pénétrant dans le salon de la demeure familiale au travers de la porte vitrée, et bien plus bruyant au Parlement américain à propos des plans prétendumment ourdis par la FCC pour « prendre le contrôle d'Internet ». Les parlementaires américains s'inquiètent soudain des vélléités attribuées à l'administration Obama à contrôler Internet. Attention : Nov-langue à l'oeuvre ! Premier rappel, d'esprit parfaitement chomskien : le gouvernement contrôle déjà Internet aux USA par le moyen d'une myriade de lois CFAA, ECPA, DMCA, and CALEA par exemple. Mais, seconde constatation d'importance, le terme « Internet » lui-même englobe à la fois le réseau de transport des communications et ces communications elles-mêmes : synecdoque sans nul doute intéressée ! À l'heure où la FCC s'interroge sur une révision de sa doctrine sur la réglementation du haut débit, à la lueur du cas Comcast/BitTorrent, le Congrès américain, quant à lui, s'interroge carrément sur la pertinence même de la FCC. L'argument est, ici encore, tout linguistique — ontologique, pour être pédant. L'esprit de libéralisation de l'accès à Internet prévalant dans les années 95-96, à l'adoption du 1996 Telecommunications Act, amena la FCC à le classer comme «  telecommunications service  » au titre I du Communications Act de... 1934, avec, au final, peu de contraintes. De nombreuses contestations s'en suivirent, en particulier des opérateurs américains qui militaient pour reclasser l'accès à Internet comme «  information service  » au titre II de cette même loi. Ce titre II leur permettait alors de réclamer l'ouverture de l'accès (le dégroupement), en particulier auprès des cablo-opérateurs, pour le dernier mile. En 2005 une cour jugeait que la classification au Titre I était inacceptable, arrêt qui fut lui-même cassé par la Cour Suprême immédiatement après. Aujourd'hui le chairman de la FCC, Julius Genachowski, ressort l'idée de la reclassification au Titre II comme nécessité vitale au développement de la liberté de parole — la langue, vous dis-je —, de l'économie et des emplois américains. Ses détracteurs n'ont pas tardé à réagir en dénonçant l'instauration à venir d'une « Nouvelle surveillance » d'Internet sous le contrôle panoptique d'une FCC totalitariste.

 



Chomsky, tout éminent linguiste qu'il soit, n'aurait pas dit mieux.

 



mardi, juin 01, 2010

Microsoft au secours des jeunes pousses européennes


Alors que la valorisation boursière d'Apple s'envolait cette semaine pour dépasser celle de Microsoft (234 milliards de dollars contre 226 encore au 30 mai), le géant dépassé en appelait au souvenir de l'Apple des années 1980 pour la 6ème Journée Européenne Bizspark, présentée à Paris mardi dernier, en les personnes de Guy Kawasaki et Dan'l Lewin. En effet, si Dan'l Lewin est aujourd'hui Corporate Vice President for Strategic and Emerging Business Development, il eut par le passé la chance (et la force d'âme !) d'accompagner Steve Jobs, chez Apple puis chez Next. Quant à Guy Kawasaki, il n'est plus utile de le présenter : c'est lui qui a inventé, pour le lancement du Macintosh, l'extraordinaire qualification de « Software Evangelist », le titre qui resplendissait sur la carte de visite qu'il remit, il y a vingt-cinq ans, à un jeune entrepreneur français ébahi, venu lui présenter un système expert sur Mac !

 



À l'époque, les software evangelists d'Apple constituaient le corps des prosélytes d'une machine révolutionnaire mais à l'origine pauvre de logiciels. Leur mission radicale était donc d'attirer les développeurs à ce changement de paradigme de l'interface utilisateur graphique, de la souris et de la programmation événementielle (en Pascal !), pour faire fleurir un écosystème d'éditeurs partenaires. Hébergés dans le saint des saints chez Apple, à Bandley Drive même, se côtoyaient ainsi les impétrants entrepreneurs des jeunes Lotus (Jazz, au flop retentissant), Adobe, qui y développait Illustrator et portait PostScript (succès phénoménal, en revanche), votre serviteur, un Laurent Ribardière acharné sur Silver Surfer qui deviendrait vite 4D — dont Guy Kawasaki, parti d'Apple, créerait ensuite la filiale américaine ACIUS en 1987 — et bien d'autres. Parmi lesquels... Microsoft déjà, qui lié par un pacte secret à Apple, avait promis de développer des logiciels pour le Macintosh.

 



Vingt-cinq ans plus tard, sur le même thème, le programme BizSpark mis à l'échelle du Microsoft de 2010 est une formidable serre où fleurissent les jeunes pousses puisant à la sève des .NET, SilverLight, Azure, WP7 et autres technologies innovantes de Redmond. C'est qu'entre temps tout le secteur des logiciels et de l'informatique s'est véritablement industrialisé et que l'évangélisation est devenue l'un des instruments basiques de la promotion des nouveaux produits et des nouveaux services. Des titans comme SAP, Cisco, Intel et Applied Materials, par exemple, la pratiquent depuis très longtemps, ayant même poussé plus loin encore la stratégie et institué, par exemple, des relais de financement sous la forme de fonds de capital risque corporate dédiés afin de nourrir leur écosystème.

 



Le contraste ne pouvait être d'ailleurs plus douloureusement mis en scène mardi dernier, que c'est bien en Europe que l'éclatante constatation de l'organisation impeccable de l'événement — bravo à Julien Codorniou, de retour de Seattle, et à toute son équipe ! — rappelait combien l'UE est désespérément à la traîne dans ces secteurs.

 



Bien rare est, en effet, le volontarisme d'un Bernard Liautaud, interviewé dans l'après-midi, qui, à la question de Jennifer Schenker : « Pourquoi êtes-vous rentré ? », répondit simplement que de la Silicon Valley il pouvait choisir d'observer ce qui se passait en Europe ou bien il pouvait rentrer et essayer d'agir sur ce qu'il s'y passe. (Notons cependant que, téméraire mais prudent et fiscalement avisé, peut-être à l'image de son co-fondateur Denis Payre, apôtre des stock-options discrètement délocalisé à Uccle, Bernard Liautaud s'est précipité dans les bras d'un grand fonds d'investissement britannique dès son retour et a finalement posé ses pénates à Londres d'où l'on pense gouverner splendidement l'Open Source européen — MySQL, Talend.)

 



Impression de décalage vivement renforcée lors du panel qui suivait sur «  Building a virtuous ecosystem in Europe  » au cours duquel étaient rendus patents tous les maux dont souffrent les petites et moyennes entreprises en Europe. Une sortie de Peter Jungen, Président de la SME Union du European People's Party, en particulier, reste en mémoire, qui faisait remarquer que dans les épais documents d'élaboration de la stratégie européenne Europe 2020, qui se substituera à l'excellente « Stratégie de Lisbonne » qui connut le succès que l'on sait, il avait du batailler pour qu'y figurent même les mots d'entrepreneur et d'entrepreunariat. Et malgré le satisfecit que s'auto-décernait le représentant du Fonds stratégique d'investissement pour l'accompagnement financier des PME (Vallourec, Carbone Lorraine, Daher, DailyMotion — un hapax ? —, Nexans, Gemalto, 3S Photonics, Limagrain, Daher, Valeo...), il y aurait beaucoup à dire sur la déshérence du capital-investissement early stage pour l'innovation en France.

 



Alors ? Alors, il reste l'énergie inépuisable et rafraîchissante des dix huit startups qui, faisant fi du contexte récessif spécifique, portaient haut et fort leur inaltérable confiance en elles. Nous vîmes sur scène, venues de toute l'Europe, leurs vaillantes équipes appliquer avec plus ou moins de bonheur — mais toujours avec sincérité et fraîcheur — les principes de The Art of Start commentés par Guy Kawasaki en début de matinée. Quel que soient leurs sorts ultérieur et leurs parcours d'entreperise, les jeunes pousses Acumatica, Artesian, Captain Dash, HRLocker, Kobojo, MoneyDashboard, No Excuse Accounting, ProtectedNetworks.com, Red Carpet, Restopolitan, Sharpcloud, Siondo, Sones, Sopima, Sordu, Threeplicate, Time Cockpit, Tooio et les autres du programme BizSpark et IDEES témoignent de la vivacité de l'esprit d'entreprise en France et en Europe et de leur ténacité à surmonter les difficultés.



jeudi, mai 27, 2010

Les libres Clodoaldiens


Vous aviez raté l'épisode pilote de France Numérique 2012 lors de la diffusion de la Saison 1 en octobre 2008, une série IP-télévisée au succès retentissant (Hadopi I, Hadopi II, ACTA, Albanel: le retour téléphoné, etc.) malgré un Eric Besson bien peu inspiré — tout le monde n'est pas Luc —, et de toute manière sur le départ ? Vous n'aviez pu assister à la Saison 2 jouée en septembre 2009, dans laquelle NKM twittait le rôle d'une Abby Sciuto dans le post mortem du Grand Emprunt — qui n'est, rappelons le, pas encore levé ! Rassurez-vous, la Commission Européenne vous offre aujourd'hui le replay TV des meilleurs épisodes !

 



Sous le titre moins ronflant mais lourd de promesse de Digital Agenda, la Commission Européenne livre en effet son ambitieux plan numérique pour « élever bien-être et prospérité en Europe ». Quand on rappelle (cruellement) l'objectif de la « Stratégie de Lisbonne », adoptée par le Conseil européen en mars 2000, en pleine bulle Internet : « qui fixe pour l'Union Européenne l'objectif de devenir, d'ici à 2010, l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde », ne peut-on craindre que ces nouvelles incantations ne tournent court, elles aussi... D'autant plus, qu'avec un sens parfait du timing, elles sont énoncées comme un fait exprès à l'instant même où la crise grecque donne une saveur tout à fait particulière à la déconfiture européenne dans la tempête financière mondiale. Espérons ne pas avoir à attendre dix ans pour voir ce qu'il y a à sauver de ces louables déclarations d'intention: le Digital Agenda prévoit 16 actions clé et leur calendrier souhaité d'application.

 



Nous relèverons, quant à nous, la réaffirmation de l'attachement de l'Europe à l'interopérabilité et à l'ouverture des systèmes (action clé n°5). Voilà qui renforcera sans doute l'ancrage de l'Open Source dans les systèmes d'information de l'administration après les débats nationaux et houleux préalables à l'adoption du RGI.

 



C'est également de bon augure pour la petite congrégation des Clodoaldiens qui se proclamèrent libres, jeudi dernier, à la Bourse du Commerce de Paris. Fomentée par les suspects usuels du libre, la première conférence sur Open Source Cloud se tenait la semaine dernière en partenariat avec la Free Cloud Alliance. C'était l'occasion de mettre en avant les initiatives des différents chapitres clodoaldiens libres, en particulier :

 




  • L'Open Source Cloudware Initiative (OSCI) du consortium OW2 dans lequel Bull, France Telecom et l'INRIA mettent en commun des solutions de logiciel Open Source pour la couche IAAS (Infrastructure as a Service) ;


  • Le projet CompatibleOne du Groupe thématique Logiciel Libre du Pôle de compétitivité mondial System@tic, co-labellisé — notons le ! — par le Pôle de compétitivité, tout aussi mondial, de la région Paca SCS (Solutions communicantes sécurités, spécialisé dans les objets communicants notamment), qui vient de recevoir un financement de 10,5M Euros. Ce projet oecuménique, sous la bienveillante tutelle de la France, devrait prôner l'irénisme parmi la tumultueuse foule de prétendants à la béatitude clodoaldienne, horresco referens tous nord-américains. En s'attaquant aux problèmes d'interopérabilité et de compatibilité, au niveau IAAS et PAAS (Platform as a Service), entre les différents clouds du marché (Amazon, VMWare, RackSpace, Microsoft, Google, etc.), par le développement et la promotion de logiciels libres, CompatibleOne permettrait aux brebis (françaises) inconsciemment égarées dans les nuages américains de migrer en retour vers les clouds de dégrisement souverains et nationaux dont Le Grand Emprunt devrait financer le développement tardif dans la prochaine décennie. (Une sorte de Peuple Migrateur Open Source.)



Car si l'agitation fébrile secoue les pôles qui se déglacent, ce n'est pas l'hypoxie qui guette, mais bien la réalisation abrupte que le développement du cloud computing n'est pas sans impact sur l'économie, bien sûr, mais plus encore sur certaines questions de souveraineté. La prise de conscience des enjeux donne lieu à plusieurs initiatives, au-delà de celle des Clodoaldiens libres (maintenant reconaissables à leur cuculle lumineuse) : initiatives publique et privées se sont emparées récemment du sujet dans un bel ensemble.

 



François Fillon l'a dit, le cloud computing est une priorité du Grand Emprunt. Le Commissariat général à l'investissement — comme cela fleure bon le Gosplan néo-Colbertiste ! — devrait rapidement formuler sa stratégie dans ce domaine et décider des premières allocations de cette poche du Grand Emprunt — qui, vous l'ai-je fait déjà remarquer ? reste encore à lever. Déjà les prétendants de la sphère militaro-industrielle se bousculent et le Cloud Français est sur les rails, si on peut dire.

 



Le projet au nom de code Andromède regroupe en effet Dassault Systèmes, Thales et Orange autour du développement d'une plateforme cloud computing de confiance, nationale et souveraine : une « centrale numérique » hexagonale qui ouvrira la marche triomphale de la Nation contre le libéralisme hégémonique (et sauvage) de l'Amérique. (Notons la trouvaille remarquable — promise à faire flores — de l'expression « centrale numérique », pour datacenter, empruntée au vocabulaire du nucléaire conquérant des trente glorieuses dont la France se complaît encore à s'enorgueillir comme des trophées d'une gloire passée — voir Kepco dans les Emirats et la position délicate de Mme Lauvergeon dans le contexte actuel.) Encore faudra-t-il donc que la centrale numérique accouche d'un nuage qui ne soit pas de Tchernobyl !

 



Dans la sphère privée aussi, on se précipite. Le 10 mai dernier, l'ADEN publiait son Livre blanc proposant rien moins que des « clouds communautaires locaux » pour la dilapidation du Grand Emprunt — dont, je crois me souvenir, qu'il n'est pas encore vraiment levé. Il mêle harmonieusement les buzz du moment : communauté d'utilisateurs, cloud computing et aménagement du territoire, car, on l'élude assez rapidement, les centrales numériques ont aussi un impact sur l'environnement qui pourrait contrevenir aux déclarations incantatoires sur le développement durable. (Dont, il est vrai, qu' « elles commencent à bien faire ».) L'Association pour le développement de l'économie numérique en France, avec comme chef de file VMWare en l'occurrence, cherche donc à équilibrer les considérations d'emploi, de green IT, d'aménagement des régions et de mutualisation des usages dans la planification des fameuses centrales numériques avec ce concept de moteur hybride, le cloud communautaire local. En fait, un réseau de clouds communautaires locaux interconnectés à terme, visant « à garantir l'indépendance technologique et industrielle de la France, tout en dotant ses territoires des ressources et moyens technologiques indispensables au développement de leur économie, de leur attractivité et de leur compétitivité ».

 



En ce printemps tardif, il est donc beaucoup question de nuages sous toutes les formes et l'imagination de nos conseillers, consultants, prosélytes du libre, industriels, groupes d'influence et lobbies variés s'est rapidement enfiévrée. Il est difficile de ne pas s'en inquiéter au regard du contraste saisissant offert par le paysage concomitant de l'économie européenne et des résultats inexistants de la « stratégie de Lisbonne » décrétée avec le même volontarisme unanime de l'Europe il y a maintenant dix ans.

 



mardi, mai 18, 2010

Internet : social ou anti-social ?


La recherche d'un équilibre satisfaisant entre respect de la vie privée et appétit pour l'échange d'information sur les réseaux sociaux et les services Web 2.0 semble décidément bien chaotique et difficile ! Prenons deux exemples emblématiques qui offusquent ces derniers jours certains quartiers de la blogosphère : Facebook et Google.



Eternellement à la recherche d'un business model — c'en est d'ailleurs presque devenu la marque de fabrique du site — Facebook semble depuis quelque temps pratiquer la stratégie du fait accompli. En décembre dernier, le site communautaire de partage transformait le profil de ses membres en une « identité en ligne » commercialisable à son profit, auprès d'annonceurs publicitaires par exemple, sans prendre vraiment de formes pour en avertir les premiers intéressés. Des sites comme Gawker avaient alors crié à la Grande Trahison de Facebook et invité ses utilisateurs à la révolte. Plus d'ailleurs que le choix technique de laisser ces profils publics par défaut et de rendre leur configuration pour une protection raisonnable d'une complexité rebutante, on reprochait à Facebook la préméditation et la condescendance avec laquelle ces agissements furent ourdis.



Par le passé, en 2007 et 2008, Facebook avait comploté plusieurs tentatives similaires avec son système « Beacon » de collecte automatisée d'information sur les membres du réseau par des tiers parti — finalement retiré devant le tollé général —, ou encore avec les modalités de mise à jour de sa version 2.0 à la version 3.0. Mais, il y a encore deux ans, le réseau social n'était peut-être pas aussi fort qu'il pense l'être aujourd'hui.



Google a connu la même mésaventure avec le récent fiasco de l'introduction de « Google Buzz », un service hybride de partage et de microblogging, dans son propre service de courrier électronique GMail. Même option : le défaut est de rendre publique l'information a priori privée du détenteur de compte GMail, le moteur de recherches sélectionnant automatiquement les mises en relation d'après le profil de l'utilisateur. Ici aussi, Google a du modifier sensiblement le fonctionnement automatique de Buzz en réponse au mécontentement généralement exprimé dans la blogosphère. Buzz est cependant considéré comme un très efficace réseau de spamming par la très sérieuse revue Technology Review du MIT.



Comme pour confirmer cette dérive subreptice, Facebook pousse aujourd'hui plus loin la stratégie d'amalgame entre profils et identités en ligne comme monnaie du Web, en rendant d'office publiques toutes les préférences de la rubrique « Like » du profil de ses membres : préférences musicales, lectures favorites, carrière et emplois, écoles et éducation ; tout est monnayable. La complexité accrue de la configuration de la gestion des données privée, elle-même exacerbée par l'irruption récente du réseau social sur les mobiles, font prédire à certains le déclin et la chute de Facebook !



Au même moment, Google, encore, se fait acerbement critiquer à propos du service Google Street View — qui, rappelons le, avait déjà provoqué quelques hoquets à son démarrage : « qui donc est-ce que je vois à la fenêtre de ma maison sur Street View, alors que je suis en voyage à l'étranger ? » (pour rester dans le registre du convenable), l'amenant à flouter les visages ou même à retoucher certaines photos — au motif qu'en prenant ces photos et en compilant la présence ou l'absence de bornes de réseau WiFi, le géant de Mountain View avait par inadvertance collecté des gigaoctets de trafic sur ces réseaux sans-fil privés et les avait (par inadvertance ?) conservés.



Tous ces symptômes sont révélés sur fond de batailles politiques, sourdes mais acharnées, sur la définition et la protection des données privées en Europe et aux Etats-Unis. Sous nos cieux, Google fait l'objet d'une plainte pour abus de position dominante diligentée par la Commission Européenne — sous ces mêmes cieux, décidément bien juridiques, le fameux site The Pirate Bay était débranché hier sous injonction d'un tribunal allemand saisi par la MPA américaine ! Outre-Atlantique, le député Barney Frank propose d'étendre massivement les responsabilités et les pouvoirs d'intervention de la FTC (Federal Trade Commission) en créant une nouvelle agence, la Consumer Financial Protection Agency, avec pleins pouvoirs régulatoires sur la protection du consommateur. Le président de la FTC lui-même, Jon Leibowitz, est un fervent et bruyant partisan de la réglementation des sites commerciaux et de la protection des données privées des consommateurs.



Dans une interview donnée à Esquire, Carol Bartz, CEO de Yahoo!, décrit sa vision de l'avenir d'Internet : « l'Internet individuel. Je veux qu'il soit à moi et ne pas avoir à trop réfléchir pour obtenir ce dont j'ai besoin. D'une certaine façon, je voudrais que ce soit HAL, qu'il apprenne à me connaître, qu'il sache mes préférences et mes goûts, et qu'il filtre toute cette masse volumineuse d'information à ce crible pour trouver exactement ce que je veux. »



On meurt d'impatience...



mardi, janvier 26, 2010

Mr Google in Chinatown


L'incident provoqué par les allégations d'attaques ciblées contre Google en Chine vire du technique au diplomatique. Les accusations du moteur de recherche avaient été rapidement relayées à Washington, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton s'étant vivement émue devant une forme de « cybercriminalité » et appelant la Chine — et les autres gouvernements « autoritaires », pour faire bonne mesure — à mettre un terme à la censure d'Internet. Dimanche soir, le gouvernement Chinois répliquait assez vertement en précisant que la « nation interdisait tout usage d'Internet visant à subvertir le pouvoir de l'Etat et ruiner l'unité nationale, à inciter à la haine raciale et à la sécession, à promouvoir les sectes et à distribuer des contenus pornographiques, violents ou terroristes » et — pour faire à son tour bonne mesure, j'imagine — lançait une contre-accusation des Etats-Unis, qualifié de fomenteur de troubles en Iran via Internet.



Saisissant retour du monde dans le tourbillon de virtualisation du réel qui emporte les nations depuis le big bang du Web de cette dernière décennie !



Dans une fascinante ramification de l'Incident Google, il apparaît, d'après l'éditeur de logiciels de sécurité McAfee, que ce serait une faille du navigateur Internet Explorer de Microsoft qui aurait permis cette attaque. Redmond vient d'ailleurs de publier un correctif tardif, publié jeudi dernier dans la précipitation. Le billet qui l'accompagne dans le blog officiel de Microsoft mentionne l'option rassurante Data Execution Prevention (DEP) qui devrait être sélectionnée manuellement dans les versions antérieures à IE 8.0. — on y mentionne aussi qu'en cas de doute persistant il est recommandé au citoyen américain de contacter au plus vite le bureau local du FBI. (Pour une opinion contradictoire sur DEP, voir à Montpellier Vulpen Security et également Dai Zovi de Matasano Security.)



Ainsi donc, un simple et unique exploit pourrait relancer une version sino-américaine inédite de la guerre froide, par Google et Microsoft interposés ?



Il s'agirait dès lors d'une guerre froide « économique » à en juger par les réaction tactiques de ces grands groupes du Web dont on ne sait si, au final, ils ne sont pas que les instruments d'un politique en recherche de nouveaux avantages et de nouveaux équilibres. La première réaction de Google fut, en effet, d'annoncer que le moteur de recherches réinstaurait https sur GMail et cesserait de censurer les résultats des requêtes des internautes chinois. Et pourquoi donc Google s'était-il plié aux exigences pour le moins insistantes du totalitarisme informationnel chinois, là où il refusait de céder aux injonctions de son propre gouvernement, aux Etats-Unis même, si ce n'est à cause de l'enjeu économique majeur que représente le marché publicitaire en ligne chinois ? Marché exceptionnel où il n'est pas dominant, mais bien un lointain second avec 25,9% de parts de marché derrière le grand timonier Baidu et ses 60% de parts de marché. Il suffirait pour s'en convaincre de voir avec quelle résolution le rival Microsoft à l'intention de développer Bing en Chine. Le ton martial d'un communiqué de presse opportunément publié fin décembre dernier, avant l'agitation déclenchée par Google, ne laisse aucun doute sur l'importance de l'enjeu économique pour les firmes de high tech occidentales...



Google a également décidé de reconsidérer le lancement chinois de son téléphone portable sous l'OS maison Android. (Motorola, qui n'a pas été victime d'attaques — ou qui n'en parle pas — ne s'étouffe pas d'autant de scrupules et s'engouffre dans la brèche en lançant sa propre ligne de smartphones sous Android dans le Céleste empire. Une aubaine au moment ou les visées hégémoniques de Google sur les marchés de la téléphonie ébranlent même les opérateurs les plus historiques.)



Et que dire d'un Apple qui choisit ce moment intéressant pour laisser filtrer la rumeur qu'il remplacerait Google par Bing de Microsoft comme moteur de recherche préféré pour l'iPhone. À quelques jours d'une annonce toute aussi secrète que majeure d'un iPad, iSlate, iTablet — faîtes votre choix — dont la mèche aurait été vendue par... France Telecom lui-même dans toute sa splendeur ! (Noter avec quelle délicatesse, quelle modération, quel sens de la mesure, notre patriotique Stéphane Richard, le dauphin parachuté d'un Didier Lombard fragilisé, oint du chrême ministériel de Christine Lagarde pour oeuvrer aux Téléphone et Télégraphe, est élégamment qualifié ici de « that tongue-tied dude from France making a mess of it » !) Peut-être parce que l'acquisition par Google d'AdMob ($750m), la régie de publicité numérique sur les mobiles, lui a été soufflée sous le nez début janvier et que le lot de consolation, Quattro Wireless, acquis par le champion de l'iPhone la semaine suivante ($275m) laisse un goût amer après le débarquement du Nexus One sur les plates-bandes propriétaires d'Apple ?



Ce serait donc beaucoup les intérêts capitalistiques qui dictent l'évolution de cette crise — si crise il y a — et un peu le politique.



Pour Bruce Schneier, spécialiste de sécurité informatique, c'est plutôt l'inverse ! Pour pouvoir se conformer aux mandats légaux de recherche de données personnelles des utilisateurs, Google aurait laissé des portes d'entrée dans la plupart de ses services dont GMail, attaqué par les présumés hackers chinois. Aux Etats-Unis, il est notoire que la dernière décennie a vu les droits d'enquête (intrusive) de la justice et du gouvernement américain se durcir singulièrement. Le système mis en place par Google est loin d'être unique, comme le note Schneier : de tels dispositifs d'écoute numérique existent également au Canada, en Suède et en Angleterre, par exemple. La France, ayant bien préparé l'opinion avec Hadopi I et II, s'apprête à en faire de même avec Loppsi 2. Ces systèmes d'écoute, instaurés au nom de la louable protection du public, sont autant d'incitations patentes à chercher les vulnérabilités pour un attaquant déterminé et malfaisant. Le tollé est déjà haut et fort lorsqu'il arrive que ces systèmes soient dévoyés par ceux même qui en ont imposé la mise en place ; il semble alors bien inconscient de ne pas penser que d'autres groupes peuvent tout autant en retourner l'usage à leur profit, avouable ou inavouable !



Ces systèmes de surveillance et de contrôle sont parmi les produits exportés par la high-tech occidentale qui sont le plus convoités par les économies émergentes : la technologie américaine est elle-même employée par le réseau de surveillance chinois de l'Internet ! Quand les représentants du Congrès américain veulent une nouvelle législation punitive sanctionnant les entreprises américaines qui travaillent avec les gouvernements qui surveillent numériquement leurs citoyens, se rendent-ils compte qu'il leur faudrait mettre les Etats-Unis sur cette liste noire ?



En attendant, c'est business as usual. Google envahit les stations de métro (mention spéciale à La Motte-Picquet Google et Odéon sur la ligne 10) et envoie des *mailings* massifs pour 75 Euros de publicité gratuite Adwords... La réclame métropolitaine de Google dit « 0 bug », au moins si Microsoft est attaqué par les chinois, il ne pourra pas dire que c'est la faute à Chrome !



mercredi, janvier 06, 2010

La Haute Autorité de l'Algorithme


L'année 2010 s'ouvre donc sur des mouvements stratégiques des Titans du Web certainement annonciateurs de l'évolution de l'Internet dans la nouvelle décennie. Avec le (peu de) recul sur celle qui vient à peine de s'écouler, une des tendances notable des années 2000-2009 restera certainement l'affirmation progressive de ce que Clay Shirky appelle l'autorité de l'algorithme sur le Web. Google, et son célèbre algorithme de recherche — en fait, une collection de programmes informatiques de collecte et de classification de données en perpétuelle évolution — en constituent l'exemple qui vient immédiatement à l'esprit. Mais il en est de même de la confiance croissante que leurs utilisateurs accordent à Wikipedia, à Twitter pour la diffusion d'information en temps quasi-réel — qu'on se souvienne des protestations après l'élection présidentielles iranienne relayées et amplifiées par l'instantanéité des flux Twitter —, à Facebook pour les échanges (plus ou moins) privés sur le Web — autorité algorithmique d'ailleurs souvent contestée et aujourd'hui soumise à des critiques de plus en plus vives, semble-t-il —, ainsi qu'à un nombre croissant de sites d'e-commerce, de sites sociaux, d'agrégateurs de flux et de moteurs de recherche spécialisés.



La décision d'accorder sa confiance à un algorithme non supervisé de collecte et d'analyse d'un grand nombre de sources de données volumineuses, comme PageRank de Google et les recommandations d'Amazon ou de Netflix par exemple, procède insensiblement par étapes. D'abord l'algorithme produit des bons résultats ce qui emporte la première semi-conviction des utilisateurs. (Ce simple constat du succès mesurable de l'agrégation raisonnée de très nombreuses sources elles-mêmes non certifiées a revivifié tout un courant de recherche mathématiques fort intéressant sur la statistique des graphes et sur la combinatoire de leurs évolutions : à ceux qui ont le coeur bien accroché on ne saurait trop recommander la lecture de l'abordable Ensemble-Based Systems for Decision-Making et de l'ineffable The Structure and Dynamics of Networks). Ensuite le « réseau social » fonctionne à plein lorsque l'utilisateur à demi-convaincu prend conscience que d'autres autour de lui accordent déjà plus ou moins confiance à ces mêmes résultats et donc à la marque. De bons les résultats deviennent progressivement « probables », « crédibles » puis « vrais » ou perçus comme tels par un groupe croissant d'utilisateurs.



Au plan du pourvoyeur de ces algorithmes de concentration et de diffusion de l'autorité, la justification économique est à trouver dans les quelques business models du Web que cette même décennie écoulée à décanté à grand frais après l'explosion inaugurale de la « Bulle Internet » sur laquelle elle s'était superbement ouverte. La vente en ligne des sites de commerce électronique et les revenus publicitaires en sont les mécanismes élémentaires.



Tout ceci ne serait d'ailleurs qu'un évident mercantilisme — ennuyeux mais inévitable — si ce n'était les quelques accrocs à la toge blanche de la vertu dont se parent parfois ces édificateurs d'autorités algorithmiques : « PageRank est un champion de la démocratie : il profite des innombrables liens du Web pour évaluer le contenu des pages Web — et leur pertinence vis-à-vis des requêtes exprimées », est-il ainsi revendiqué sur l'improbable page « Pourquoi Google ? ». (Fascinante question et non moins fascinante assertion !) L'algorithme autoritaire n'est pas loin...



Le renforcement de l'algorithme est donc le souci stratégique constant de ces « Hautes Autorités de Confiance du Web ». Ainsi va l'incroyable travail de Microsoft sur son propre moteur de recherches, réincarné l'année passée sous la marque Bing et qui alimente maintenant directement Yahoo! — concurrent direct de Google et jusque-là de Microsoft dans le domaine des moteurs de recherches — après la tentative échouée de rachat lancée par Redmond en 2008. On ne compte plus les acquisitions de technologies innovantes et les partenariats qui, depuis quelques années, viennent nourrir et faire croître la pertinence et l'étendue de Bing : dernier exemple en date, un accord avec Twitter, autre vedette montante de la confiance déléguée à l'algorithmique en ligne. Et il suffit simplement d'évoquer le complexe jeu de chaises musicales qui a vu en quelques années Microsoft acheter le réseau publicitaire aQuantive (mai 2007, 6 Mds de dollars) et en revendre l'agence RazorFish au groupe Publicis (août 2009, 530M de dollars), pour imaginer l'enjeu du puzzle planétaire du contrôle des réseaux publicitaires en ligne.



Du côté de Google, le renforcement passe en premier lieu par l'augmentation forcenée des sources de données et d'information. Tout doit y passer : blogs, images, vidéos (YouTube), livres (Google Book Search et son programme de numérisation qui agite tellement nos édiles de l'hexagonale exception culturelle mais met aussi en émoi tout le monde de l'édition), données médicales (Google Health lancé en mai 2008) — qui, curieusement, n'attire (encore) aucune remarque fielleuse du ministère de la Santé embarrassé il est vrai de 90 millions de doses de vaccin à écouler et pas question de songer à eBay ! — les réseaux sociaux, avec Twitter en ligne de mire via Google Friend Connect, etc. La voracité des datacenters est insatiable !



En second lieu, Google développe et fait massivement la promotion de toutes les formes de terminaux Web : logiciels, et maintenant matériels en ce début d'année 2010. Il faut alimenter et consulter son moteur de recherches tout en étendant plus encore l'espace publicitaire que Google convoite, tout le temps et partout.



Android, le système d'exploitation Open Source de Google, vise particulièrement les constructeurs de terminaux et les opérateurs de télécommunications mobiles qui sont, pour des raisons différentes, intéressés à limiter l'incursion brutale de l'iPhone d'Apple sur leurs prés carrés historiques. Le modèle « moins cher que gratuit » implicite dans la proposition de faire payer aux opérateurs et aux constructeurs une version premium d'Android — alors que la version Open Source est évidemment gratuite — mais en échange d'une commission arrière sur les revenus publicitaires sur l'Internet mobile montre que l'innovation est aussi à la mode dans les business models...



Plus que sur l'iPhone, c'est sur l'Internet mobile que Google a jeté son dévolu. Depuis 2006 Google couvre toute la ville de Mountain View, où est établi son siège social, de WiFi gratuit. (Il a cependant abandonné son plan initial d'en faire de même pour toute la ville de San Francisco en 2007 devant les réticences de son partenaire EarthLink). On avait également parlé de Google pour l'obtention d'une des licences d'opérateur mobile aux USA et le débat sera certainement rouvert après l'annonce, il y a quelques jours, du Nexus One qui signe l'entrée en fanfare du moteur de recherches dans le secteur des équipementiers télécoms.



Rappelons également le coup porté aux opérateurs, cette fois, avec le lancement du service de géolocalisation maison, Latitude, en février dernier. Alors que les fournisseurs d'information géographique venaient à peine de se faire avaler — et au prix fort ! — soit par les fabricants de terminaux (acquisition de Navteq par Nokia fin 2007 pour 8 Mds de dollars), soit par les fabricants de GPS (acquisition de TeleAtlas par TomTom à la même époque pour 2,7 Mds de dollars), Google menace déjà de banaliser cette précieuse information géographique, et gratuitement — voire même l'offrir aux développeurs sur la plateforme Android — alors que ces services de localisation représentent un flux de revenus pour leurs opérateurs.



Le navigateur Chrome, partie émergée du projet Chrome OS, dont Google vient jusqu'à la Gare d'Austerlitz tapisser les couloirs du métro de ses affiches multicolores, veut tailler des croupières à Internet Explorer — avec Firefox de Mozilla en victime collatérale ? (Android utilise quant à lui, WebKit, un moteur de rendu de pages Web en Open Source utilisé, entre autres, — surprise, surprise — dans Safari sous Mac OS X d'Apple.)



Enfin, s'il était besoin de signe plus clair, l'acquisition de AdMob (novembre 2009, 750M dollars), un spécialiste de le publicité sur mobile, finit de convaincre que l'Internet mobile est pour la prochaine décennie le nouveau champ de bataille des Titans du Web. Apple, qui se sent à juste titre visé dans l'euphorie du succès de l'iPhone (2 millions d'iPhone vendus en France en 2009), vient de répliquer magistralement en acquérant l'agence de publicité mobile Quattro Wireless (janvier 2010, 275M de dollars), au milieu de rumeurs grandissantes annonçant la sortie imminente d'une iTablet. De son côté, Microsoft livrait enfin en décembre dernier une application Bing pour l'iPhone.



Alors, l'avenir est-il à l'autorité algorithmique omniprésente de Google ? Le magnat de la presse Rupert Murdoch tente bien de désceller l'un des fondements du business model de Google en cassant net le lien entre accès aux contenus, indispensable au moteur de recherches, et revenus publicitaires tirés des requêtes des internautes. Autre brèche évoquée dans un article de Wired, les «  maquiladoras à pages vues », elles aussi un savant mélange d'algorithmes et de sueur. Le modèle de DemandMedia, par exemple, s'appuie en effet, comme celui de Google, sur un algorithme qui, dans un premier temps nourri des termes les plus populaires dans les recherches, de données en temps réel sur le marché et sur le prix des publicités en ligne, et d'information concurrentielle sur le rang des contenus dans les résultats de recherche, alloue ensuite dynamiquement à des freelances dans le monde entier la tâche (ingrate) de fournir immédiatement du contenu — n'importe quel contenu — sur le sujet, aussi abscons ou superficiel qu'il soit, calculé comme le plus rémunérateur à un instant donné dans le modèle publicitaire en ligne. Le dual de Google dans un certain sens, bouclant ainsi la boucle issue de la requête tapée par l'internaute dans le moteur de recherches : algorithme contre algorithme. (ComScore les place déjà, avec 53 millions de visiteurs mensuels aux USA, au vingtième rang du hit parade des sites Web !)



Une nuit du printemps 2007, de mystérieux panneaux billboard publicitaires s'étaient dressés de part et d'autre de la Highway 101, qui traverse la Silicon Valley du nord au sud, portant des inscriptions cryptiques comme : « L'Algorithme a tué Jeeves » ou encore « L'Algorithme vient du New Jersey ». La perplexité fut de courte durée lorsque Ask.com révélait quelques jours plus tard sa campagne de publicité pour le lancement de son nouveau moteur de recherches.



Prémonitoire ?



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