dimanche, octobre 30, 2011

Octobre noir


Ces quelques semaines d'octobre témoignent avec acuité de la permanence de la pensée des pionniers de l'informatique et de la vive influence de leurs idées, non seulement dans le design et le développement des systèmes techniques mais dans la soudaine transformation même de notre vie en vie numérique. La tournure planétaire que prend la disparition de Steve Jobs, première star du show mondialisé de la numéréalité, présage l'escamotage imminent du réel sous le numérique. Octobre encore lorsqu'à quelques jours d'intervalle, s'éteignaient deux pionniers discrets de l'informatique, Dennis Ritchie et John McCarthy, les jours mêmes où les annonces de Google, pour le langage de programmation Dart, et de Microsoft, pour le projet Roslyn — pour n'en prendre que deux fortuitement concomitantes — illustrent notablement la rémanence de leurs travaux originaux dans les technologies actuelles.

 



Dans la préface de la première édition de l'indispensable ouvrage The C Programming Language (1978) — un modèle de littérature « technique », clair et bref — on lit : «  C was originally designed for and implemented on the UNIX operating system on the DEC PDP-11, by Dennis Ritchie.  ». Cette modeste attribution à Ritchie de l'invention de C, probablement rédigée par Brian Kernighan, coauteur avec Ritchie de cet incunable moderne, laissait à peine imaginer de la prépondérance que prendrait ce langage de programmation dans les développements ultérieurs de l'informatique. C'est à peine si les auteurs notaient, un peu plus loin, avec détachement (feint ?) : «  The operating system, the C compiler, and essentially all UNIX application programs (including all of the software used to prepare this book) are written in C.  ». Révolutionnaire à la fin des années 1970 ! Aujourd'hui il n'est probablement pas une journée sans que nous ne soyons dans notre vie quotidienne exposé à du logiciel — télécommunications, systèmes ou applications — écrit en C.

 



Au passage, nous rencontrons ici, à prendre ces pionniers au mot, notre première mis en abyme, signe avant-coureur de la dissolution du réel annoncée plus haut. Si le compilateur C est écrit en C, comment a-t-on compilé le (premier) compilateur ? Pas de boucle de rétro-action troublante ici : en fait, Ritchie avait adapté au PDP-11 un compilateur pour le langage de programmation B, lui-même dérivé par Ken Thompson du langage de programmation BCPL (Basic Combined Programming Language) qu'il utilisait — avec Ritchie, toujours lui ! — pour créer et développer le système d'exploitation UNIX. Nous sommes revenus là aux années 1966 et 1967. Thompson avait écrit le compilateur pour son langage B, sur DEC PDP-7, grâce à TMG, l'un des premiers frameworks de développement de compilateurs (en 1965) que Ritchie devait ensuite reprendre pour son compilateur C. La grande innovation de TMG, à l'époque, résidait dans l'utilisation même de la syntaxe du langage source pour diriger la compilation. La structure lexicale et syntaxique du code source y était directement visible et manipulable par une API spécifique. C'est exactement ce qu'on trouve aujourd'hui dans les syntax trees du tout nouveau projet Roslyn annoncé par le géant de Redmond ! Dans le cas de Microsoft, il s'agit d'exposer toute l'analyse du code source Visual Basic et C# — tiens ! un pas si lointain descendant de C, après tout — produite par le compilateur via des API : CaaS, Compiler as a Service, pourrait-on dire. Ces bonnes idées des grands précurseurs ont donc la vie longue...

 



Ken Thompson et Dennis Ritchie inventaient ce qui deviendrait UNIX alors qu'ils travaillaient sur le système d'exploitation en timesharing Multics (Multiplexed Information and Computing Service), dont le développement joint entre le MIT, General Electric et les Bell Labs démarra en 1964. D'évidence, beaucoup des idées exploratoires évaluées dans l'implémentation de Multics inspirèrent les choix techniques retenus dans UNIX. Mais Multics avait lui-même un précurseur pour ce qui concerne le timesharing, CTSS, qui nous ramène directement à l'autre géant de l'informatique disparu ce mois, John McCarthy. Nous sommes encore quelques années plus tôt, en 1962-1963. Le professeur McCarthy, mathématicien-logicien et informaticien de la première heure au MIT, avait écrit en 1959 un papier visionnaire, A Time Sharing Operator Program for Our Projected IBM 709, jetant les bases théoriques et pratiques du timesharing et imaginant, à l'avenir, une ressource informatique utilisée à la demande. Toute ressemblance avec le cloud computing n'est évidemment pas fortuite !

 



Mais peut-être inventeur du cloud, comme en passant, McCarthy est surtout l'un des pères de l'Intelligence Artificielle, ordonnateur des deux événements fondateurs de la discipline : la Conférence de Dartmouth sur l'Intelligence Artificielle en 1956, l'invention du langage de programmation LISP, en 1958 au MIT — qu'il avait rejoint, issu de Princeton où il avait voisiné avec John Nash le futur prix Nobel d'économie, dont la schizophrénie célèbre est décrite dans A Beautiful Mind, le livre de Sylvia Nasar et le film qui en a été tiré. Comme Dennis Ritchie, John McCarthy était un pionnier des langages de programmation et de l'architecture des systèmes d'exploitation dont les idées sont toujours — et plus que jamais — d'actualité. John McCarthy rejoignait l'université de Stanford en 1962 et y fondait, en 1964, SAIL, le Stanford Artificial Intelligence Laboratory, inaugurant l'âge d'or de l'Intelligence Artificielle — la décennie prodigieuse de 1964 à la fin des années 1970 qui vit les grands progrès théoriques que concrétiseraient les implémentations des années 1980 et 1990. John Markoff, dans What The Dormouse Said, écrit que McCarthy déménagea en Californie, séduit par la liberté culturelle et politique — ses parents étaient des communistes notoires dans les années 1930 — qui y régnait, contrastant avec la Côte Est plus collet monté. Au passage note Markoff, il y introduisait les premiers spécimens de hackers, une espèce dont l'habitat s'étendait jusqu'alors plutôt autour de Boston, notamment en la personne de Stephen « Slug » Russell, qui avait largement contribué au premier interpréteur LISP et universellement connu pour avoir créé le premier jeu vidéo instantanément populaire, SpaceWar! en... 1961. Il serait d'ailleurs plaisant d'imaginer la rencontre d'un professeur McCarthy, la quarantaine barbue, et d'un Steve Jobs adolescent rebelle à un sit-in manifestant de la contre-culture californienne des années 1970.

 



Avec LISP, McCarthy, le mathématicien, fut probablement le premier à parler de l'exécution d'un programme en termes « fonctionnels » , i.e d'appels de fonctions et de subroutines. (Ce qui est subtilement différent de l'idée de fonder un langage de programmation sur la notion mathématique de fonction.) C'est cette idée stylistique poursuivie par McCarthy qu'il prouvera féconde entre 1956 et 1959. Elle se trouve aujourd'hui encore dans tous les langages de programmation fonctionnelle, notamment chez le dernier-né de Google, Dart. Fortuit encore le fait que Ken Thompson vive aujourd'hui une retraite active chez le même Google où il a mis au point le langage de programmation procédural, Go, exacerbation radicale des concepts qu'il explorait déjà avec Ritchie il y a près de quarante ans ? L'exégèse des publications de McCarthy pendant cette période montre à quel point les premières recherches qui menèrent à LISP furent exploratoires, expérimentales et soumises à des hésitations et des revirements fréquents. Parmi les trouvailles et les heureuses formulations promises à une généralisation notons les fonctions récursives, les lambda-expressions, la fonction d'ordre deux map qui applique une fonction à chaque élément d'une liste — une nouvelle mise en abyme qui est au coeur de l'algorithme MapReduce dont on fait si grand cas aujourd'hui ! Imagine-t-on objets programmatiques plus délicieux que ceux que McCarthy présentait alors :

 




(defun M (n)
(cond ((<= n 100) (M (M (+ n 11))))
(t (- n 10))))


la fameuse fonction « 91 » qui sera analysée avec une précision d'entomologiste par Knuth — grand contributeur lui-même au projet SAIL à Stanford.

 



Ou encore l'extraordinaire fonction ambiguë, amb, qui choisit l'un de ses deux arguments et conduit à des gouffres conceptuels au fond desquels prolifèrent des fonctions qui ont des valeurs possibles mais indéterminées ! Voyez :

 




(defun less (n)
(amb (- n 1) (less (- n 1))))

(defun ult (n)
(cond
((<= n 0) 0)
(t (ult (less n)))))


et interrogeons-nous sur la valeur de ult(n) pour n positif ou nul... McCarthy espérait que la relation entre la programmation et la logique mathématique, dont ses travaux défrichèrent le champ théorique avec brio, serait aussi féconde en notre siècle que celle entre la physique et l'analyse le fut au siècle dernier. En tout cas, pour prendre un autre exemple récent, le fascinant débat sur le parallélisme et les appels asynchrones dans Javascript pour les applications Web, cf. Node.js, ne fera pas démentir cette prédiction.

 



Pour conclure, il est réconfortant de penser qu'à l'heure où disparaissent les pionniers et les initiateurs de notre nouvelle vie numérique, leurs idées, vêtues des habits modernes du Web, du cloud computing, des langages de programmation évolués, de la numérisation même de la culture, fleurissent et se développent dans des directions inédites. Certes les laboratoires et les centres de recherche changent, mais les bonnes idées restent toujours là, terres d'exploration attendant ceux qui prendront la relève de ces grands explorateurs.

 



dimanche, septembre 18, 2011

Android Wars


Android pourrait bien rester dans l'histoire comme le nom de la guerre mondiale des brevets qui point dans la galaxie des technologies de l'information. Si une trilogie Android Wars attend encore son George Lucas, David Drummond, Chief Legal Officer de Google, fut prompt dans son blog à présenter le moteur de recherches comme victime d'une attaque organisée de la coalition des Sith bien connus Darth Microsoft, Darth Oracle et Darth Apple. Ironique, il feint la surprise de voir Microsoft et Apple, rivaux de longue date habitués aux guerillas devant les tribunaux de justice, sceller soudainement une alliance sacrée pour s'emparer des brevets en déshérence de Novell et de Nortel, privant ainsi Google de cette ressource, la propriété intellectuelle, devenue au moins aussi essentielle que les développeurs et leur code.

 



Le cas Novell est édifiant. Microsoft et un Novell moribond avaient défrayé la chronique en signant début novembre 2006 un partenariat très commenté dans l'industrie. L'enjeu portait sur les brevets détenus par Novell et, notamment, sur ceux issus de son acquisition de l'éditeur de la distribution SuSe Linux. À la sidération — pour reprendre un terme récemment mis à la mode dans des circonstances qui, finalement, pourraient passer pour analogues — de voir ainsi Microsoft assouplir généreusement sa position vis-à-vis de l'Open Source, succéda le soupçon. L'annonce arrivait en effet une semaine après la surprise de la décision d'Oracle d'adopter la distribution de Linux de Red Hat, sous sa propre bannière Unbreakable Linux. Stupeur et tremblements dans les communautés Open Source !

 



En avril dernier, le Department of Justice (DOJ) s'émouvait du remugle de cartel s'élevant insidieusement du montage proposé (2,2 milliards de dollars) qui voyait Novell racheté par Attachmate (lui-même, bien différent de l'éditeur Attachmate d'origine, aujourd'hui métamorphosé par la magie de la finance en véhicule d'investissement de Francisco Partners, Golden Gate Capital et Thoma Bravo — qu'en France on honnirait publiquement comme « odieux spéculateurs »), à la condition qu'il soit autorisé à revendre son portefeuille de brevets à CPTN, un holding ad hoc créé conjointement par Microsoft, Apple, Oracle et EMC. Les termes de la curée et la répartition du tableau de chasse des brevets furent dont dûment modifiés dans de sordides discussions de bazar qui poussèrent Microsoft à réitérer la publication d'une lettre aux communautés protestant théâtralement de ses bonnes intentions à leur égard — un rare moment « googleux », Do No Evil, de Microsoft !

 



L'escarmouche des brevets Nortel témoigne, en revanche, d'une préméditation stratégique s'apparentant à une déclaration de guerre formelle. En signant un partenariat avec Nokia, après avoir exfiltré à la tête du constructeur finladais son patron de sa Business Division, Stephen Elop, en septembre 2010, Microsoft positionnait le Windows Phone frontalement contre Android, celui-là même qui avait naguère causé le naufrage de Windows Mobile, comme l'ultime recours pour conserver un marché des smartphones réellement concurrentiel. La pression croissait alors dangereusement contre Google attaqué par Microsoft sur son partenariat avec l'OEM HTC qui enfreindrait, d'après le géant de Seattle, ses propres brevets. Pour faire bonne mesure, rappelons que depuis août 2010, Oracle poursuit aussi Google en justice à propos des brevets Java, issus de l'acquisition de Sun par l'éditeur de base de données, qui seraient enfreints, quant à eux, par Dalvik, la machine virtuelle liée à Android. De son côté le taïwanais HTC avait été attaqué par Apple en mars 2010 pour infraction à sa propriété intellectuelle sur l'iPhone ; il vient de contre-attaquer en août dernier en saisissant la justice américaine et l'International Trade Commission pour réclamer l'interdiction des ventes de Mac, des terminaux iOS et de l'Apple TV, accusant Apple d'enfreindre 3 brevets du groupe taïwanais. Apple — pourtant réputé être son plus grands client — poursuit également le coréen Samsung de sa vindicte dans les cours asiatiques, américaines et européennes, obtenant en Allemagne l'interdiction de vente des tablettes Galaxy Tab 10, partiellement levée depuis.

 



Si l'on permet ici une incidente, il est remarquable de constater qu'en dépit du départ de Steve Jobs de la direction d'Apple, la concupiscence peccamineuse des opérateurs pour l'iPhone et l'iPad reste un puissant moteur de l'industrie. Sprint devrait commencer à vendre la nouvelle version de l'iPhone mi-octobre aux Etats-Unis, ce qui redonnerait du lustre au numéro 3 des opérateurs et ouvrirait à Apple un nouveau canal de distribution. Indirectement, ce nouveau partenariat fournirait des munitions inattendues au premier opérateur, AT&T, dans son combat pour obtenir l'agrément des autorités réglementaires pour son acquisition projetée du numéro 4, T-Mobile. La semaine dernière les ministres de la Justice de sept Etats américains se sont en effet joints à la plainte déposée fin août par le gouvernement fédéral contre cette fusion des opérateurs de téléphonie mobile AT&T et T-Mobile, filiale de Deutsche Telekom. De son côté, China Mobile a reconnu avoir des discussions avec Apple en vue du développement d'une version TD-SCDMA de l'iPhone, qui serait alors distribuée en concurrence directe avec China Unicom — le seul opérateur actuellement en Chine à livrer l'iPhone. Résultat : Android et iOS dévorent les parts de marché au détriment du Blackberry de RIM, qui vient de perdre 20 % de sa valeur boursière après l'annonce de mauvais résultats trimestriels. Research in Motion première victime collatérale des Android Wars ? Et que dire de HP qui vient de fermer sa division webOS devices, et de mettre fin à la tablette TouchPad et à ses téléphones webOS ? Sombre revirement à peine seize mois après l'acquisition de webOS avec Palm pour 1,2 milliards de dollars.

 



Google enfin, que nous avions laissé attaqué de toutes parts, voyait alors son Grouchy dans le trésor de plus de 6 000 brevets de Nortel mis à l'encan, au printemps 2011, après la déroute du constructeur canadien. Ayant rapidement obtenu d'un DOJ alors inquiet, semble-t-il, de l'hégémonie d'Apple, l'autorisation d'enchérir, la déception n'en fut que plus rude lorsque le Blücher du 30 juin 2011, sous forme de l'alliance inhabituelle de Microsoft, Apple, RIM, EMC, Ericsson et Sony, emportait pour 4,5 milliard de dollars le trophée des brevets Nortel.

 



La fureur du titan contrarié fut terrible ! Google anonçait le 15 août, comme un orage d'été zébrant un ciel de mercure lourd de menaces, l'acquisition de Motorola Mobility pour 12,5 milliards de dollars, après s'être fait la main discrètement en achetant des milliers de brevets à IBM, puis la semaine dernière un nouveau millier à la même source. L'arsenal de Mountain View est maintenant comparable à celui de la coalition dénoncée par Drummond et chacun campe sur ses positions : entrons nous dans l'ère de l'apocalypse ou dans celle de la dissuasion nucléaire des brevets ?

 



En tout cas les affrontements continuent : Kodak vient de mettre en vente son portefeuille de brevets historique et déclare avoir de nombreux candidats à leur rachat ; Visa et Google, encore, fourbissent leurs armes sur le terrain du porte-monnaie numérique ; Microsoft qui avait attaqué Motorola l'année dernière sur Android se voit renforcé dans sa détermination contre Google.

 



Quel climat apaisé et irénique donc pour examiner, avec toute la sérénité due, la tant attendue consultation publique en préparation du plan France Numérique 2020 ! Il s'agit de la saison 2 de la série à succès « France Numérique », lancée en 2008, déjà !, par l'épisode pilote « France Numérique 2012 ». Nul doute que les 154 propositions initiales du gosplan digital ont connu succès, amour, gloire et beauté ces trois et quelques dernières années ! (Hadopi 1, Hadopi 2, ACTA, Loppsi, Loppsi 2, Albanel et les albaniciels, Trident Media Guard... : quel audimat !) Alors, s'il vous plaît, précipitez vous à répondre à ces bureaucrates scénaristes en mal d'idées pour cette sorte de « Plus belle la vie numérique », afin que l'on passe enfin à autre chose que la brûlante controverse de la Commission européenne sur la consommation dispendieuse des cafetières à expressos dans l'Union et le débat frelaté sur la fiscalité du pineau des Charentes.



jeudi, août 18, 2011

Facebook : votre visage comme à livre ouvert


Pardonnez-moi de poser la question, mais ce visage que vous vous entêtez à arborer quotidiennement est-il bien votre propriété privée, libre de droits ?

 



Et à qui donc appartient ce célèbre sourire de La Joconde ? Au Louvre qui a décidé de ne plus la prêter ? Jeff Bridges est-il le légitime propriétaire du visage de Clu dans Tron Legacy, produit de synthèse d'une ferme de serveurs enterrée dans un désert californien ? À qui appartient la face reconstituée par les docteurs Dubernard et Devauchelle ? Dans le film Face/Off de John Woo, qui donc porte effectivement les visages des acteurs, MM. Travolta et Cage ? Qui possède le visage de Guy Fawkes : dans V, Alan Moore et David Lloyd ? Dans le cyberspace, les milliers d'inconnus du groupe Anonymous ?

 



En juin dernier, jamais à court d'idées innovantes, les ingénieurs du réseau social de Palo Alto — en cours de déménagement à Menlo Park dans des anciens locaux de Sun Microsystems — avaient imaginé de faciliter l'indispensable tagging des photos, qu'il est ô combien amusant de poster sur le site, en leur appliquant un algorithme de reconnaissance des visages qui suggérait immédiatement le nom des brillants sujets figurant sur les clichés numériques. (Du moins quand est visible le visage qui ne paraît pas être la partie de l'anatomie qui y est la plus systématiquement exhibée, à bien considérer un échantillon des images publiées sur le site social.)

 



Comme souvent par le passé, Facebook a mis en ligne ce nouveau « service » sans les sommations d'usage, provoquant une contre-réaction devant ce nouveau déplacement unilatéral des frontières, décidément bien diaphanes, entre données publiques et données privées. Comme s'il s'agissait de tester les limites de ce que le réseau social peut se permettre dans la collation massive de données privées par la mesure le volume des clameurs de protestation : la stratégie du tollé. Dans le cas de son concurrent Google, obligé de se conformer aux injonctions du gouvernement chinois et de censurer les résultats de son moteur de recherches, ou encore de ne pas offir Street View en Allemagne, on reste sur l'impression que c'est involontairement qu'il se fait taper sur les doigts dans le prosélytisme bienveillant de son modèle « Do No Evil ». Quoique... Le géant de Mountain View avait lui-même acquis PittPatt, un spin off de CMU, fin juillet, spécialisé dans la reconnaissance faciale.

 



En tout cas, les gouvernements ont bien pris note. À peine achevées les incantations gesticulatoires des Forum eG8, des projets orwelliens de la Commission Européenne, ou des perspectives de substitution de la sanction légale aux responsabilités parentales, on fourbit derechef les matraques. À la suite des récentes émeutes en Angleterre, dans la grande tradition d'Aldous Huxley, il a commodément filtré que RIM collaborait étroitement avec la police pour l'analyse des messages de son service BlackBerry « qui aurait un joué un rôle crucial chez les fomenteurs de trouble ». En conséquence David Cameron, suivi par une large majorité de ses concitoyens à en croire les sondages, souhaite mettre en place un système de surveillance généralisé des réseaux sociaux. Reporters dans frontières, qui connaît par ailleurs l'attitude indéniablement apaisée de nos édiles au regard de l'idéologie sécuritaire, a pris les devants et adresse une mise en garde dans un communiqué devant ce qui constituerait un « précédent inquiétant dans un pays occidental ». Un précédent en Occident, vraiment ?

 



Dès lors en France, on fut donc bien inspiré début 2009 (déjà !), au temps hortefumant du Ministère de l'intérieur — curieusement bien plus guéant-guéant à l'époque qu'aujourd'hui, un comble —, d'accélérer vivement le déploiement de la vidéo-surveillance avec le financement du triplement du nombre de caméras rivées sur la voie publique (60 000¡). C'était, rappelez-vous, le surlendemain du fiasco rendu public de la vidéo-surveillance policière à Londres, pourtant bien plus ubiquitaire et serrée que sous nos cieux.

 



Surtout que la tacatacatique du premier gendarme de France devrait aujourd'hui conduire à au moins tripler encore ces chiffres, tout en réduisant, comme David Cameron, le budget de la police, si l'on tient compte des progrès algorithmiques réalisés depuis.

 



Lisons, par exemple, Alessandro Acquisty, Associate Professor Techonologies de l'information et politiques publiques au Heinz College de l'université de Carnegie-Mellon, qui vient de se tailler un franc succès à la conférence des hackers, Black Hat à Las Vegas début août. L'algorithme d'Acquisti part d'une simple photo et par reconnaissance de son visage établit un lien entre l'individu photographié et d'autres images publiées sur les sites sociaux et publics du Web (Facebook, Match.com, Prosper.com, Flickr, les caméras en circuit fermé, les webcams ouvertes, etc.), d'où il est ensuite possible, au prix de calculs statistiques au coût rendu ridicule par le cloud computing, d'extraire des profils personnels très complets. Les résultats à ce stade sont saisissants : les centres d'intérêts et les numéros de sécurité sociale de 30 % des individus photographiés au hasard par une simple webcam ont été correctement identifiés. Pour voir les choses en face, voilà une solide base pour la prédiction automatisée du comportement de cet heureux tiers de la population. Ne se sent-il d'ailleurs pas immédiatement bien plus protégé et bien plus sécurisé ?

 



Mais, rêvons un peu et tentons le lien avec les travaux académiques de Jure Leskovec de l'université de Stanford. Leskovec vient de recevoir un prestigieux Microsoft Research Faculty Fellowship pour un papier sobrement intitulé : Marches aléatoires sous supervision — et il ne s'agit pas d'une version abstème de Windows Phone pour guider les éméchés sur le chemin du retour à la maison. Développé avec Lars Backstrom, récemment exfiltré de l'université de Cornell vers Facebook — tous les morceaux se recollent — l'algorithme Backstrom-Leskovec est capable de prédire les amis que vous allez ajouter sur Facebook avant même que vous n'y pensiez. Au coeur de l'algorithme, une démonstration mathématique du secret de Polichinelle des réseaux sociaux, Facebook et d'autres : notre prochain ami sur Facebook n'est pas aussi aléatoire qu'on le pense (ou qu'on le craint, c'est selon). On peut également consulter avec intérêt Gilbert et Karahalios sur la prédiction de la force des liens dans Facebook. Les rats de bibliothèques scientifiques ne seront sans doute pas surpris de ces derniers développements, tant la théorie moderne des graphes, après Erdös et Rényi, a connu ces dernières années un passionnant renouvellement avec Barabási, Albert, Huberman, Strogatz, Watts, Newman, Chung, Doursat et bien d'autres. Cependant la nouveauté de l'application K. Dickienne au réseau social dit réel et le succès du Backstrom-Leskovec, plus de 50 % de prédictions correctes et des améliorations en perspective, ouvrent en effet des perspectives panoptiques inédites du plus haut intérêt. Ces admirables dispositifs pavent la voie de nombreuses et nouvelles Hautes Autorités à imaginer avec toute la jubilation doctrinaire que le sujet requiert.

 



Couplons enfin l'Acquisiti et le Backstrom-Leskovec avec les logiciels de startups comme Viewdle (qui a levé $10m l'année dernière auprès d'investisseurs dont BlackBerry Partners — tout se recolle vous dis-je !) pour instiller la reconnaissance des visages directement dans votre smartphone, ou bien encore avec l'individualisation dans la foule de Garg, Ramanan, Seitz et Snavely et l'anonymat devient démodé, has been, désuet, désespérément suranné, bref complètement fossilisé. Déjà l'on ne sourit plus sur les photos de passeport, les algorithmes ont encore du mal avec l'humour (ou avec les dents, peut-être) ; et le tissu neuronal du lobe temporal médian, responsable, entre autres, de la reconnaissance spécifique des visages est une source d'inspiration inépuisable pour les architectes du calcul parallèle.

 



Quant aux plates-formes de cloud computing que nous mitonnent les géants du Net dans leurs datacenters bunkerisés, Storm de Twitter, Pregel chez Google et son alter Erlang Phoebus, Dryad de Microsoft, Hama de la Fondation Apache, GraphLab à CMU, elles devraient littéralement décupler l'efficacité de ces systèmes. Alors avant que la prosopagnosie ne soit un délit et que la Facebook PreCrime Unit ne défonce votre porte par un petit matin blême pour vous conduire sans ménagement au camp d'internement New Pace, sous les chefs d'accusation de facetheft, de détournement, de recel et de port ostentatoire de visage sans preuve de droits de propriété, il est temps de faire volte-face.

 




dimanche, juillet 03, 2011

Un certain je ne sais quoi du Macintosh...


« L'enthousiasme est contagieux et un produit qui est cool à créer a bien plus de chance d'être cool à utiliser. Le sentiment d'urgence, l'ambition démesurée, l'obsession du détail, la passion pour l'excellence, la fierté proprement artistique et l'humour irrévérencieux de l'équipe créatrice du Macintosh imprégnèrent le produit et nourrirent une génération de développeurs et d'utilisateurs de ce Macintosh Spirit qui continue d'être une source d'inspiration plus de vingt ans après. » Ainsi Andy Hertzfeld concluait-il Revolution in the Valley un récit très personnel de l'épopée du développement du Macintosh.

 




Pour avoir peut-être un temps renié ce Macintosh Spirit, Apple Computer faillit périr corps et âme en 1997. Mais une fois l'inspirateur originel de l'esprit Mac revenu, porté par ces mêmes valeurs qu'Andy Hertzfeld glorifiait, le messianique Steve Jobs faisait exploser, comme des répliques amplifiées du séisme Macintosh initial, de nouvelles révolutions dans l'industrie de la musique puis de la téléphonie, du PC post-moderne, bientôt du cloud computing — voyez iCloud, voyez le rachat du portefeuille de brevets du défunt Nortel par les leaders de la précédente génération, Apple et Microsoft et leurs alliés, au nez et à la barbe de la nouvelle, Google.

 




Il est vrai qu'en ce moment dans la cour de récréation, la confrontation des jeunes prodiges Google et Facebook menace de tourner à « l'incident de collège » classé rouge sur l'échelle Hortefeux-Guéant. L'objet de la discorde est évidemment le réseau social dont l'enjeu porte bien au-delà du seul combat d'audience publicitaire — sinon pourquoi le moteur de recherches, qui engrange 30 milliards de dollars de revenus annuels de sa mainmise quasi-monopolistique sur le marché publicitaire en ligne, déploierait-il tant d'efforts visant à circonvenir un Facebook, qui n'afficherait aujourd'hui, selon les spéculations gesticulatoires préalables à une IPO tant attendue et annoncée, que quelques milliards de dollars de revenus ? Tout pétri qu'il soit de crâne assurance, tout auréolé qu'il soit d'un parcours boursier exceptionnel — au point même que la stagnation du cours de Microsoft, en comparaison, ait sérieusement mis Steve Ballmer et son middle management en porte-à-faux au cours des derniers trimestres — Google est bien plus troublé par le développement inédit de Facebook qu'il souhaite le faire paraître.

 




Sa succession de mésaventures sur le terrain des réseaux sociaux n'arrange rien à l'affaire. Le réseau Orkut, lancé en janvier 2004 n'a pas connu le succès réservé à son contemporain Facebook, lancé quelques semaines plus tard, sauf semble-t-il au Brésil. En 2007, Google reprend le sujet avec l'acquisition du réseau social mobile Zingku et lance le consortium OpenSocial, suivi par LinkedIn, Xing, Viadeo, Plaxo, Friendster, MySpace, Hi5, SixApart, etc., dans une dénonciation à peine voilée de l'attitude propriétaire du rival Facebook. S'il est notable que cette attitude et les questions connexes de protection des données privées écornèrent en effet l'image de marque de Facebook, c'est bien plus à la fronde des utilisateurs mécontents qu'à l'engouement massif pour OpenSocial que l'on doit l'assouplissement récent de la politique de données du réseau social. En 2009 à nouveau, l'excitation du marketing était à son comble à la conférence Google I/O dont l'événement phare était le lancement de Google Wave, un système de communication social en temps réel : interface incompréhensible, difficultés d'utilisation, le soufflé retombe rapidement ; Wave est arrêté net en août 2010. De 2009 date également la monumentale prise de pied dans le tapis du lancement de Google Buzz dont la configuration relative aux données privées, par défaut particulièrement intrusive, provoqua un tollé massif sur la Toile. Bref, le réseau social laisse certainement un arrière-goût amer à Mountain View !

 




Alors cette fois pour le lancement la semaine dernière de sa nouvelle réponse sociale, Google+, Google s'est-il méticuleusement inspiré de son aîné, Apple Inc. D'abord, tel le juvénile Steve Jobs rejoignant le projet Macintosh de Jef Raskin aux « Texaco Towers », Larry Page, à peine la succession d'Eric Schmidt prise en janvier dernier, déplaçait son bureau dans le « Building 2000 », dont le quatrième étage hébergeait discrètement le projet top secret Emerald Sea. Et si l'interface graphique de Circles, Sparks et Hangout, les services phares de Google+, semble si vivace, légère et délicieusement excentrique, en comparaison des écrans minimalistes à la blancheur chirurgicale auxquels nous fumes habitués, c'est qu'elle a été entièrement confiée au magicien vétéran du Mac, Andy Hertzfeld lui-même — recruté par Google en 2005 après ses excellentes aventures à Radius, General Magic (Magic Cap et Telescript) et Eazel (Nautilus pour GNOME), on ne connaissait de lui que Google News Timeline.

 




Il reste à juger si ce retour du Macintosh Spirit se révélera un parfum trop laborieusement concocté pour séduire les utilisateurs de Facebook, où peut-être bien d'un LinkedIn valorisé 8,9 milliards de dollars après une IPO retentissante le mois dernier, ou alors démontrera que la magie opère toujours dans le logiciel.

 



En tout cas, Murdoch, lui, a jeté l'éponge : cette même semaine, il a revendu MySpace pour un seizième du prix qu'il l'avait payé à Specific Media et... Justin Timberlake (Sean Parker dans le film The Social Network) !

 



lundi, juin 13, 2011

Le génome des jeunes pousses


Il arrive que la Californie universitaire, couronnée des lauriers antérieurs qui ont fait de cette région du monde le coeur battant de l'évolution des technologies de l'information, promulgue une foi inébranlable dans le succès de l'application de ces mêmes technologies et des méthodes scientifiques qui leur sont associées à des problèmes d'une ampleur singulièrement plus élevée : sciences de la vie, santé, maîtrise de l'énergie, développement durable, etc. Ainsi, les progrès indiscutables dans l'analyse « technologique » du vivant permis par l'amélioration continue des puissances de calcul et de stockage, logiciel et matériel, ont propulsé, cette dernière décennie, la génomique « moderne » au centre des considérations scientifiques, mais également méthodologiques, de l'intelligentsia académique.

 




Dernière illustration de l'influence grandissante de la métaphore « biotechnologique » dans la réflexion méthodologique dans les cercles extérieurs aux sciences de la vie, le projet Startup Genome mené par les universités de Berkeley et de Stanford, alliées à l'incubateur Blackbox. Comme le pose le préambule du premier rapport d'étape du projet, publié le 28 mai dernier, il s'agit « d'un premier pas dans la recherche du code génétique de l'innovation des jeunes pousses de la Silicon Valley et de sa dissémination au reste du monde ».

 




On connaissait déjà le courant de pensée envahissant qui drape la « jeune pousse » de toutes les vertus économiques et sociales, voire morales. Il est aisément déchiffrable dans la formalisation progressive du rôle du « business angel », dans les développements récents de l'initiative étatique orientant l'épargne publique vers ces modèles d'entreprises et, bien sûr, dans la multiplication des systèmes d'incubation — encore la métaphore biologique ! — pour un jardinage normalisé de cette variété nouvelle. Il peut aussi tourner au véritable fétichisme comme dans ces concours de startups, version numérique des foires aux bestiaux de nos marchés ruraux, parfois montés de toutes pièces pour l'occasion : une des attractions majeures de la dernière conférence SXSW à Austin au Texas, fut une compétition de projets d'entreprise qui avaient été improvisés entre fondateurs qui ne se connaissaient pas avant de monter dans un bus reliant des grandes villes des USA (Chicago, New York, San Francisco) au lieu de la conférence et d'y mettre au point un business plan, durant les longues heures du trajet, pour la présentation sur place des six minutes de l'elevator pitch de rigueur dans la mise en scène maintenant conventionnelle !

 




Dans le projet Startup Genome, la métaphore devient littérale : la jeune pousse et, plus particulièrement, la startup Web, est une espèce naturelle à part dont il convient de décrypter le génome, comme le firent des prédécesseurs glorieux, de James Watson et Francis Crick à Craig Venter et Daniel Cohen, en passant par André Lwoff, François Jacob et Jacques Monod. Le prosélytisme est explicite : « l'objectif du projet Startup Genome est d'augmenter le taux de succès des jeunes pousses et d'accélérer le rythme de l'innovation dans le monde en transformant l'entrepreneuriat en véritable science ».

 




La première question qui vient évidemment à l'esprit — une question prioritaire de constitutionnalité pourrait-on ironiser à bon compte — est celle de la validité de cette approche qualifiée de scientifique pour un problème jusqu'à maintenant considéré comme relevant plutôt de sciences économiques. La théorie de la firme, en particulier, conduite par des Nobel comme Ronald Coase, Herbert Simon, Gérard Debreu et son maître Maurice Allais — disparu l'an dernier et dont on honorait le 31 mai dernier la mémoire par un colloque passionnant à l'École des Mines de Paris célébrant ce savant méconnu — ne constitue-t-elle pas, en effet, un cadre méthodologique plus adapté à l'objectif affiché ? Mais le présupposé du Startup Genome est radical sur ce plan. La jeune pousse technologique serait, par hypothèse, une firme de nature différente, unique à la Silicon Valley et la réduction massive des coûts de démarrage sur le Web déclencherait son imitation — souvent volontariste ou concupiscente — dans d'autres régions du monde.

 




Ce principe une fois posé, la question est donc simplement évacuée, et le rapport met en avant la méthode de travail originale suivie. Le projet s'est dans un premier temps rapproché de Steve Blank, observateur et blogueur de l'écosystème des entrepreneurs Web, inventeur du mouvement «  Customer Development and Startup Science  » (développement de la clientèle et la science des jeunes pousses). Antithétique aux idées de Guy Kawasaki, ex « évangéliste » de l'équipe originale du Macintosh chez Apple, devenu accompagnateur charismatique des entrepreneurs via un fonds d'amorçage (Garage Technology Ventures) et de nombreux ouvrages, comme The Art of Start qui présente la démarche entrepreneuriale comme une forme d'art et d'artisanat, Blank soutient que le processus peut, et doit, être industrialisé. (Il partage en cela les idées de Paul Graham, fondateur de l'incubateur Y-Combinator.) Sur la base du volontariat, le projet a ensuite collationné les résultats de 650 questionnaires adressés aux jeunes pousses de la Silicon Valley, dans le but de tester les caractéristiques structurantes de ce processus :

 




  • les jeunes pousses parcourent une série d'étapes de développement, clairement identifiables et quantifiables par des indicateurs chiffrés ;


  • il existe une classification des jeunes pousses, chaque type évoluant différemment d'une de ces étapes à la suivante ;


  • apprendre est l'unité fondamentale de progrès des jeunes pousses, apprendre plus et mieux améliore les chances de succès.




Le rapport du 28 mai dernier confirme, après analyse du sondage réalisé auprès de la crème des startups du Web américaines, chacun de ces principes déclarés fondateurs de la nouvelle « science des startups ».

 




Le projet Startup Genome identifie six étapes successives dans le cycle de vie des jeunes pousses pour ensuite s'intéresser plus précisément aux quatre premiers :

 




  • Découverte. D'une durée de 7 mois en moyenne, pour un montant levé de $227 000, il concerne un employé confronté au défi du recrutement de ses premiers clients de référence qui l'aident à établir les besoins effectifs du marché et l'avantage compétitif de sa propriété intellectuelle.





  • Validation. Sur une durée plus longue, 11 mois et une moyenne de 4 employés pour un montant levé d'environ $800 000, elle permet de valider l'adéquation produit/marché et solution/problème en accélérant l'acquisition de nouveaux clients (21 % de croissance de la base installée dans le dernier mois de cette étape). L'avantage concurrentiel est alors le réseau de partenariats et l'information obtenue sur les besoins effectifs.





  • Efficacité. C'est dans cette période d'une durée de 17 mois, pour des montants moyens levés de $900 000, que ces 4 employés commencent à recruter leur équipe pour faire face à une clientèle croissante attirée autant par la propriété intellectuelle des produits et solutions de la jeune pousse que par les références déjà clientes de la société (29 % de croissance de la base installée dans le dernier mois de cette étape en moyenne). C'est l'étape de la première levée de fonds.





  • Rendements d'échelle. Durant les 25 mois suivants, avec une équipe de 17 personnes en moyenne et $3 000 000 de financement levés en moyenne, la société décolle, bénéficiant de l'efficacité de son processus de commercialisation et de développement fruits des étapes antérieures. L'étape se caractérise par une explosion de la croissance de la base installée et des revenus, pour des coûts maîtrisés (46 % de croissance de la base installée dans le dernier mois de cette étape).





  • Maximisation des profits et Renouvellement de l'offre sont les deux étapes ultérieures de la croissance, non couvertes dans ce premier rapport du Startup Genome.




Les analystes notent également que le nombre de réorientations radicales du business plan dans ce cycle de développement est également un indicateur caractéristique du succès à long terme de la jeune pousse. Ils concluent, en particulier, que les sociétés qui sont amenées « tout changer » une à deux fois, pendant le parcours de ces quatre étapes, présentent une croissance de la clientèle 3,6 fois plus élevée et sont moitié moins à grossir trop vite que celles qui altèrent leur course plus de deux fois ou bien pas du tout. Une première indication que les jeunes pousses talentueuses apprennent en temps réel de la confrontation de leur idées au marché et aux premiers clients de référence.

 




Avec la précision de l'entomologiste, le Startup Genome propose un cladogramme, grossier de l'aveu même de ses concepteurs mais incitatif à creuser plus avant les filons des données, des jeunes pousses en quatre grandes branches typologiques :

 





  • Type 1 : L'Automatiseur. Caractérisé par son focus sur le client, sur la base d'un produit qu'il met en oeuvre de manière autonome (self-service customer acquisition), sur une exécution rapide il est souvent un service automatisant un traitement auparavant manuel. (Exemples, non limitatifs : Google, Dropbox, Eventbrite, Slideshare, Mint, Pandora, Kickstarter, Hunch, Zynga, Playdom, Modcloth, Box.net, Basecamp, Hipmunk...)





  • Type 1N : L'Aggrégateur social. Cette variété rajoute à la précédente des caractéristiques de croissance explosive du nombre de clients, dans des marchés où il n'y a pas de seconde place, jouant à plein de l'effet réseau. (Exemples : Ebay, OkCupid, Skype, Airbnb, Craiglist, Etsy, IMVU, Flickr, LinkedIn, Yelp, Aardvark, Facebook, Twitter, Foursquare, YouTube, Dailybooth, Mechanical Turk, Paypal, MyYearbook, Prosper, Quora...)





  • Type 2 : L'Intégrateur. Appuyé sur une force commerciale interne classique, opérant dans des marchés moins incertains, au discours articulé autour de ses produits pour rechercher rapidement des revenus substantiels, souvent tourné vers les PME, l'intégrateur prend souvent comme point de départ une innovation de l'Internet grand public pour la reconstruire pour l'entreprise. (Exemples : PBWorks, Uservoice, Kissmetrics, Mixpanel, Dimdim, HubSpot, Marketo, XIgnite, Zendesk, GetSatisfaction, Flowtown...)





  • Type 3 : Le Challenger. Plus proche du modèle connu de l'éditeur de progiciels d'entreprise, le challenger est tout entier centré sur les ventes en entreprises, aux grands comptes, dans des marchés complexes et peu volatils, dans un processus de vente éminemment répétable et mesurable. (Exemples : Salesforce, MySQL, Redhat, Jive, Ariba, Rapleaf, Involver, BazaarVoice, Atlassian, BuddyMedia, Palantir, Netsuite, Passkey, WorkDay, Apptio, Zuora, Cloudera, Splunk, SuccessFactor, Yammer, Postini...)




Notons que cette dernière variété se rattache à des modèles plus traditionnels et, en conséquence, rassemble un fourre-tout de sociétés établies de longue date et de véritables jeunes pousses en croissance ; cela justifierait probablement d'un traitement plus affiné pour y distinguer peut-être différentes sous-variétés. De même, on remarque que le modèle Open Source, dans ses différentes déclinaisons, ne figure pas, à ce stade de l'étude, parmi les différenciateurs retenus dans cette classification. (Alors qu'il a été par ailleurs l'objet de quelques études d'inspiration micro-économiques de référence, cf. Josh Lerner et Jean Tirole, ou Yochai Benkler, par exemple, et d'études juridiques de ses modèles de gouvernance.)

 




Quels sont les enseignements spécifiques que les auteurs tirent de cette première étude à grande échelle ? En voici quelques conclusions particulières, parfois surprenantes :

 





  • Les fondateurs qui se plient à un apprentissage constant ont plus de succès ; les jeunes poussent suivies activement par des mentors et des entrepreneurs chevronnés lèvent en moyenne sept fois plus d'argent et connaissent une croissance de leur base installée 3,5 fois plus rapide que les autres.





  • Beaucoup d'investisseurs mettent deux à trois fois plus de fonds que nécessaire au capital des jeunes pousses avant l'atteinte de la troisième étape du cycle de vie précédemment décrit.





  • Les entreprises créées par un fondateur unique mettent 3,6 fois plus longtemps à atteindre la quatrième étape de leur développement, comparées à celles lancées par un binôme de fondateurs. Elles sont également deux fois moins prête ou capable de changer radicalement de business plan face aux informations de marché.





  • Sans surprise les équipes de management avec une forte expérience business rencontrent plus de succès (6,2x) dans l'étape 4 des jeunes pousses de type 3 et 4 que les autres ; réciproquement, les équipes de management à forte expérience technique réussissent mieux (3,3x) dans les jeunes pousses de type 1 — mais pas nécessairement de type 1N, avec effet de réseau. La meilleure combinaison reste celle d'une équipe fondatrice dans laquelle se répartissent expérience business et expertise technologique.





  • Les fondateurs surestiment systématiquement la valeur de leur propriété intellectuelle avant la phase de validation (de 255 % !).





  • Les jeunes poussent nécessitent deux à trois fois plus de temps pour valider leur marché et leur solution que les fondateurs s'imaginent au départ. Cette sous-estimation les pousse à franchir trop vite les étapes 2 et 3 dans leur développement.





  • Les startups qui n'ont pas encore levé d'argent surestiment de cent fois la taille réelle de leur marché.





  • La franchissement prématuré des étapes du cycle de vie constitue la cause principale de mauvaise performance des jeunes pousses.





  • Enfin la distinction entre B2B et B2C n'est plus vraiment une segmentation aussi stricte des modèles de startups Internet. La classification en quatre grandes branches exposée ci-dessus illustre mieux, d'après ces auteurs, les différences de comportements et de réactions dans le développement interne et commercial des jeunes sociétés du Net.




Ces conclusions sont étayées sur une analyse de données rendue publique sur le site du projet et si certaines conclusions soulèvent au moins autant de questions qu'elles n'éclairent le phénomène Net startup aux États-Unis, l'étude a le mérite de poser quelques jalons quantitatifs sur une base assez large de sociétés représentatives d'un écosystème florissant.

 




Elle est tout à l'opposé de l'optique européenne et française qui vise à créer un tel écosystème au moyen d'une politique industrielle volontariste. L'Agenda numérique européen, intitulé « Une stratégie numérique pour l'Europe » et adopté le 31 mai dernier par l'Union Européenne dans le cadre de la stratégie Europe 2020, ou encore le volet Société et Économie numérique des Investissements d'avenir, qui a vu, en France, l'inauguration du Fonds national pour la Société numérique (FSN) il y a une dizaine de jours, illustrent parfaitement la connotation plus interventionniste d'une volonté politique de diriger le développement, plutôt que la germination libérale, de l'écosystème des entreprises de l'économie numérique.

 



Matière a réflexion (à poursuivre !) sur les objectifs et les moyens à mettre en oeuvre...

 

samedi, mai 28, 2011

La mission civilisatrice du numérique de l'Etat français


« Les Français sont, en quelque sorte, en ce début d'été, à pied d'oeuvre. Quelles que soient les innombrables difficultés d'aujourd'hui, et craintes légitimes pour demain — on sent bien qu'elles sont liées à un monde qui s'enfonce, et qui sera remplacé. Chacun peut chercher et trouver sa place dans le train de l'avenir. Cet appétit de l'avenir, ce sentiment profond que les techniques les plus récentes, que la télé, le magnétoscope, la vidéo, l'ordinateur personnel, [l'Internet] recèlent des trésors d'outils pour la connaissance est la chance à ne pas laisser passer. »



Voilà, dans l'esprit, ce que Gilles Babinet, entrepreneur au parcours réellement remarquable, tout juste élu à la tête du Conseil national du numérique, déclarait à propos du rôle qu'il souhaite donner à cette auguste instance devant d'éminents représentants du prestigieux Corps des Mines venu examiner, avec une curiosité digne de Bartolomé de las Casas, le nouvel Indien des temps modernes, « l'entrepreneur ».



Si ces mots ne furent pas ceux qu'il prononça exactement, c'est parce qu'en fait ils sont extraits d'un article de Jean-Jacques Servan-Schreiber datant de juillet 1983. Sous son impulsion, généreusement étayée par Sam Pisar et Raj Reddy, sept ministères de l'époque, s'appuyant sur le réseau de la Datar, les moyens de l'Agence de l'Informatique — créée en 1980 et supprimée en 1987 par Alain Madelin qui estimait son utilité contestable —, et les administrations régionales lançaient, après avoir réuni les moyens financiers et un premier lot de 2000 ordinateurs — défense de ricaner —, l'opération « un été pour l'avenir » : deux cents ateliers informatiques pour les jeunes en régions. Avec le recul, force est de constater que nos « enfants terribles » de la génération Internet ne sont guère issus de cet envol lyrique et des ces idées humanistes du début des années 1980.



Mercantilisme et nouvelles velléités de politique industrielle de redressement national, aux vagues relents de récupération électoraliste, sont d'évidence passés par là.



Le parallèle politique est en tout cas frappant. Barack Obama acceptait en février dernier l'invitation à dîner en compagnie des représentants les plus médiatiques de la génération Internet chez John Doerr, investisseur en capital-risque vedette de la Silicon Valley — chez Kleiner Perkins Caufield and Bayers, il compte à son track record Silicon Graphics, Netscape, Google et Amazon, par exemple — et activiste politique démocrate et conseil de l'administration américaine au sein du Economic Recovery Advisory Board. Sous nos cieux, Nicolas Sarkozy conviait de son côté des « blogueurs » et des personnalités de l'Internet français à déjeuner la même semaine. Obama lance sa campagne électorale pour les élections présidentielles de 2012 via Twitter et organise au siège social de Facebook son premier meeting électoral. Aux Tuileries, Sarkozy confie, dans la précipitation, une vaste opération de communication à Maurice Lévy, le patron de Publicis, convoquant d'autorité la crème de la crème du Web au prêche moralisateur visant à la « civilisation de l'Internet » proposée au menu de la réunion du G8 à Deauville : ce fut l'e-G8. (Ou plutôt la controverse de Valladolid 2.0 !) Et voilà pourquoi on s'arrache aujourd'hui, au travers de l'Atlantique, la présence d'un Mark Zuckerberg qui fait oublier jusqu'au festival de Cannes et ses stars hollywoodiennes ! (N'a-t-on pas parlé d'un Oscar pour The Social Network ? Jolie mise en abyme.)



Et si le fétichisme des entrepreneurs du Net n'était qu'un instrument de communication dans l'exécution d'une véritable volonté politique ? Pourquoi donc ces entrepreneurs exemplaires acceptent-ils de jouer ce rôle qu'on leur attribue dans la théâtralisation politique de l'Internet ?



En mars dernier McKinsey, mandaté par Google — justement empêtré dans la taxe éponyme du sénateur Marini sur la publicité en ligne —, publiait le rapport Impact d'Internet sur l'Economie française. Dans sa présentation, McKinsey avance que « la contribution d'Internet, qui pèse 60 milliards d'euros dans l'économie française, soit 3,2% du PIB en 2009, contribue plus que d'autres secteurs de l'économie tels que les transports, l'énergie, l'agriculture, la finance ou encore le commerce ». Des conclusions fort opportunes, bien sûr, pour le mandant, unanimement vilipendé en France et consacré comme exutoire national depuis les diatribes de Jean-Noël Jeanneney. À vingt-huit ans d'intervalle, le rapport confirmerait aussi l'intuition lumineuse de JJSS sur les « emplois d'avenir » créés grâce à... Internet, tout de même bien jeune en 1983. L'autorité publique ne pouvait se laisser ainsi prendre de court par une telle révélation, surtout stipendiée qu'elle était par l'épouvantail numérique de référence ! Du coup, on a ressorti des archives où il amassait la poussière le projet d'un Conseil national du numérique.



Nicolas Sarkozy avait en effet annoncé en 2007 la création du Conseil national du numérique. Ce projet, qui instaurait un nouvel organisme consultatif sur le sujet, est resté lettre morte pendant plusieurs mois. Repris à son compte à l'automne 2008 par Eric Besson dans son plan France numérique 2012, ce conseil devait notamment être chargé d'élaborer des chartes d'engagement et de bonne conduite, destinées aux acteurs du numérique. Le toilettage en a été offert, comme il se doit, à l'un de nos totems entrepreneuriaux : il a été confié à Pierre Kosciusko-Morizet, co-fondateur de Price Minister, le soin d'organiser ainsi une large consultation afin de définir le rôle de ce Conseil National du Numérique, son champ d'action, ainsi que sa composition. Et donc derechef, rapport dûment remis au même Eric Besson, sous les lambris centenaires du ministère.



Installé sans traîner le 27 avril suivant, le Conseil national du numérique suscite immédiatement les critiques, tant sur sa composition que sur ses missions. Au vu du processus alambiqué qui a conduit à sa création, on ne saurait pourtant s'étonner d'y retrouver une prépondérance des représentants français de l'e-commerce et des services en ligne. Est-ce donc l'union sacrée tant appelée contre Google ? Cela n'en prend pourtant pas le chemin : le CNN vient de juger la taxe Google inappropriée. Premier troll ?



En fait, pas besoin du CNN pour stigmatiser la politique de Gribouille qui semble présider aux atermoiements sur le numérique : la fuite récente de données chez TMG montre qu'on se prend tout seul les pieds dans l'Hadopi ! L'Internet civilisé en marche. Trident Media Guard est en effet un prestataire indirect de l'Hadopi pour la collecte des adresses IP. Son dossier de candidature avait été une première fois rejeté par le Collège de l'Hadopi, mais elle fut finalement retenue sous la pression des ayant-droits — surprise, surprise ! Thierry Lhermitte, qu'on a connu mieux inspiré, est investisseur au capital de TMG ! Comment TMG a-t-il été à l'origine sanctifié par la CNIL ? Qui est à l'origine de cette fuite fâcheuse d'adresses IP en plein e-G8 ? Autant d'intéressantes questions auxquelles l'audit tardif commandité par l'Hadopi peccamineuse devra répondre.



Courteline aurait pu l'inspirer, le vaudeville du numérique se poursuit sous les lumières et les paillettes de la politique-spectacle. On peut, à la rigueur, regretter que des entrepreneurs aux pedigrees impeccables dans l'industrie viennent s'y dévoyer là où ils jouaient crucialement leur role-model d'inspirateur expérimenté et d'accompagnateur des jeunes pousses françaises. Ce n'est pas tant les politiciens qui ont besoin d'eux que les très jeunes entreprises innovantes si mal en point en France : tous ces talents laissés en déshérence ont besoin que ces entreneurs-modèles continuent à montrer l'exemple, précisément à entreprendre et à investir en business angel, pas à cautionner une vision normalisatrice du numérique de l'Etat.



mercredi, mai 18, 2011

Les naturalistes de l'Open Source au Printemps du Libre


Le « Printemps du Libre », think tank où, précise le site du Conseil national du Libre, les professionnels du logiciel libre et de l'Open Source « débattent librement de 13h30 à 20h », s'est tenu la semaine dernière en prélude au salon Solutions Linux. Co-organisé par le CNLL, le Groupe Thématique Logiciel Libre (GTLL) du pôle Systematic et PLOSS, le réseau des acteurs du Logiciel Libre en Île de France, il visait à faire un état des lieux du Libre, particulièrement en France. Visée ambitieuse et promesse tenue par l'organisation impeccable d'une série d'une douzaine de brèves présentations suivies de débats qui furent parfois animés mais toujours disciplinés.




S'il fallait se réduire aux thèmes essentiels qui agitent aujourd'hui la communauté française, a l'écoute de ces « libres débats », il est patent que les sujets liés à l'organisation et aux business models prédominent. Stéfane Fermigier s'interrogeait sur l'existence et la caractérisation de multiples « écosystèmes du Libre » — une question moins anodine qu'il n'y paraît. Et de fait, d'éminents représentants de cette biodiversité du Libre témoignaient de la vivacité présente au faîte des évolutions techniques du moment : cloud computing avec la liane grimpante phanérophyte Hedera Technology ; l'eau de source (code) du bureau Linux avec l'aquifère DotRiver ; ou encore, l'inépuisable question décennale de l'avenir de Mandriva, notre urodèle hibernant national, espèce en voie de disparition qui semblerait trouver protection et salut dans de nouveaux biotopes au Brésil et en Russie !




Cette question existentielle de l'avenir est apparemment au coeur des interrogations du monde du Libre. Laurent Séguin de l'AFUL et du GTLL abordait la question de front et Patrice Bertrand de Smile orientait le débat sur les relations entre éditeurs, entreprises et communautés, laissant à penser qu'aujourd'hui plane encore une forme d'incompréhension ou, tout du moins, de scepticisme entre le monde du Libre et celui traditionnellement appelé « de l'entreprise ». En contrepoint rassurant, Obeo livrait les recettes du succès de la Fondation Eclipse dans la forme d'organisation qu'elle s'est choisie. La question tourne — trop ? — souvent autour de la conformité des modèles économiques observés aujourd'hui à une idéalité fondatrice de l'Open Source, dont un des messies serait, par exemple, Eric Raymond auteur de l'incunable La Cathédrale et le bazar. (Quoique tout ne soit pas toujours aussi irénique au Walhalla de l'Open Source où vitupère aussi le fulgurant Connochaetes rms appelant à la conflagration du Ragnarök du logiciel !) Il semblerait pourtant que les analyses économiques, maintenant anciennes, des processus caractéristiques des communautés de Josh Lerner et Jean Tirole, comme celles de Yochai Benkler, complétées par le décorticage juridique des enjeux par Eben Moglen, aient fermement rattaché cette question à la Théorie de la firme initiée par Ronald Coase.




Tout ceci était donc bien vert et durable, tout à fait dans l'esprit du temps.




D'autres, ayant probablement surpassé ce Sturm und Drang existentialiste, voient dans le Libre précisément un modèle organisationnel exportable et bénéfique à de nombreux autres secteurs industriels — voire même, le chemin lumineux de la sortie de crise pour quelques uns. Allez, en vrac, dans l'esprit foncièrement optimiste du Commissariat au développement durable : « Le logiciel libre et le développement durable », « Le logiciel libre créateur d'emploi local », « Le logiciel libre et l'innovation managériale », « Le libre dans les pays en voie de développement ». Le Libre, produit bio, altermondialiste et révélation de la croissance verte dont le discours hésiterait soudain entre programme économique pour une autre politique industrielle et prosélytisme zélateur, réminiscent des adynatons sixties de l'Esalen Institute.




À ce propos, le double mouvement de réflexion de ce Printemps du Libre, retour spéculatif, d'ordre mythologique, sur les fondations originelles de la pensée sauvage de l'Open Source, d'une part, et propagation de la doctrine de la foi sur d'autres territoires à convertir dans le mouvement de retour au naturalisme, dans sa déclinaison verte et durable, d'autre part, annoncent les thèmes de la prochaine édition de l'Open World Forum, à Paris en Septembre 2011 : mot d'ordre, Think, Code, Experiment.




Au printemps déjà, en 1956, le Commissaire du bureau central Mao Tsé-toung haranguait : « Que cent fleurs s'épanouissent ! ».



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