jeudi, janvier 15, 2009

Neuf langages pour 2009

Loin du fracas eschatologique des anticipations financières pour la nouvelle année tout autant que des « bonnes résolutions » des prosélytes de l'informatique « verte », l'An Neuf sera peut-être celui des habits neufs des langages de programmation. Outillage éprouvé des modestes soutiers, les programmeurs, d'une industrie informatique qui cherche aujourd'hui à se réinventer, les langages de programmation, qu'ils soient confinés à la confidentialité jalouse des laboratoires des grands éditeurs ou doctement débattus dans les sphères raréfiées de la casuistique Open Source, sont en pleine mutation et promettent en 2009 un retour triomphal au premier plan du Web.

En effet, les quelques années qui viennent de s'écouler ont vu renaître à la fois les travaux théoriques et les implémentations pratiques des langages de programmation, anciens comme neufs. Ce renouveau dans la recherche et dans les applications est évidemment à attribuer au premier chef à la généralisation de l'architecture informatique répartie du Web — tant dans ses usages grand public que professionnel. L'ascendant pris par Javascript pour les applications Web, par exemple, est tout à fait exemplaire de ce mouvement de fond. Plus généralement, beaucoup de ces nouveaux langages sont lancés sous la bannière du « langage de script » pour une classe d'applications particulière — le Web en général, mais aussi les jeux avec le brésilien Lua par exemple. Mais on trouve également dans cette nouvelle génération qui sort des bacs à sable expérimentaux des mathématiciens-logiciens, des tentatives inédites de solutions aux questions posées par les puces multi-cœurs qui ouvrent, depuis peu, l'accès à la terra incognita de la concurrence et du parallélisme extrême. D'autres enfin qui illustrent des percées théoriques commencent à trouver des implémentations efficaces permettant d'imaginer un emploi plus généralisé dans des applications d'entreprise.

Voici donc, pour 2009, neuf langages de programmation, méconnus ou pas, auxquels s'intéresser pour décrasser un peu nos talents de développeurs et explorer les nouvelles idées modernes sur la compilation, l'interprétation et l'exécution des programmes d'ordinateurs. (Qu'on se rassure d'emblée : aucun code ne sera ici présenté, par respect pour les âmes sensibles ; et aucun code n'a été exécuté dans ces langages pour rédiger cette chronique.)

Pour commencer, la banalisation de la machine virtuelle Java et l'amélioration constante des performances de ses diverses implémentations ces dernière années ont conduit à une floraison de langages, nouveaux ou portés, qui s'appuient sur la VM Java et son bytecode.

Scala

Scala est une fusion des programmations orientée objet et fonctionnelle dans un langage de programmation à types statiques. Non content de ressembler à Java, Scala est complètement interopérable avec des classes et du code écrit en Java.

Le modèle objet de Scala est uniforme : toute valeur est un objet, toute opération un appel de méthode. Scala est un langage fonctionnel au sens où toute fonction est elle-même un objet et peut-être traitée comme une valeur — on peut en particulier appeler la méthode apply pour l'exécuter sur une liste d'arguments.

Scala offre un modèle uniforme pour les deux grandes catégories d'abstraction indispensables dans les langages de programmation : la paramétrisation des types (comme les templates dans C++, et les generics dans les versions de Java supérieures à 5.0) et les méthodes abstraites, propres aux langages de programmation orientés objet ; Scala offre ces deux mécanismes uniformément tant sur les types que sur les valeurs. Pour les mécanismes de composition entre classes également, Scala se distingue par une grande richesse expressive : il y a évidemment héritage possible entre classes mais également composition par mélange (mixin comme dans les pionniers antiques Flavors et CLOS basé sur Lisp), ce qui permet une forme d'héritage multiple. Pour être complet, Scala offre également un mécanisme de décomposition qui, fonctionnant grâce à la reconnaissance automatique du type des arguments d'un appel, va exécuter la bonne méthode sur un objet composé. Ces objets composés peuvent également être décrits en XML directement dans le code source ; Scala offre nativement un modèle de données XML simplifiant le traitement des données structurées au format rendu populaire par les services Web.

La communauté Scala s'agrandit de jour en jour et explore activement le domaine des applications que ce langage particulièrement riche permet de développer efficacement et rapidement. Un framework pour Scala, Lift, et un plug-in Eclipse, par exemple, ont déjà vu le jour.

Clojure

Clojure est un autre langage de programmation qui tourne sur la VM Java. L'objectif initial est de fournir un langage de général programmation qui compile directement du bytecode Java tout en offrant au programmeur le confort d'un langage de script et une infrastructure robuste et fiable pour de la programmation multithread.

Clojure est un dialecte de Lisp (proche de Scheme, un autre dialecte antérieur de Lisp et relativement populaire) à considérer comme ressortissant principalement de la programmation fonctionnelle. Comme dans le cas de Scala, Clojure peut tout naturellement faire appel à des classes et à des bibliothèques Java dynamiquement et bénéficier ainsi de tout le travail de développement antérieur sur ce code Java.

Clojure présente un modèle d'agents qui s'appuie sur l'implémentation de l'exécution de threads en Java. Ainsi la programmation de tâches concurrentes et de leurs communications est largement simplifiée (comme dans le modèle d'acteurs du langage de programmation Erlang issu de l'industrie des télécoms).

Il existe déjà des initiatives intéressantes autour de Clojure qui a systématiquement figuré, en 2008, au sommaire de toutes conférences sur la programmation fonctionnelle : des frameworks comme Compojure et Webjure pour les applications Web, des plug-ins pour Netbeans et même un mode pour Emacs (la consécration !).

JRuby et Jython

Alors là, direz-vous, ce ne sont pas du tout de nouveaux langages mais bien des implémentations de langages de programmation par ailleurs fort connus — en l'occurrence Ruby et Python — en Java. Qu'y a-t-il de neuf là dedans ?

Le point intéressant est ici que Jython et JRuby illustrent une direction récente de développement prise par la communauté Java — et probablement inspirée du succès technique de la CLR concurrente de Microsoft qui, dans l'architecture .Net, permet de faire tourner des langages de programmations très variés (de Visual Basic et C# jusqu'à C++, JScript, IronPython, IronRuby, Phalanger/PHP, ou Boo) — autour du scripting des bibliothèques et de l'environnement Java. Cet aspect universaliste de la VM Java fait l'objet du JSR 223 qui spécifie les interactions entre un langage de script et Java (le paquet javax:script). Cette spécification et l'implémentation qui en est prévue dans Java 6 permet l'exécution, depuis un programme en Java, de scripts écrits dans un autre langage ; l'exposition d'objets Java comme variables ou objets dans des scripts ; la compilation des scripts ; l'invocation de méthodes ou de fonctions individuelles dans un script et la découverte au vol des moteurs de scripts présents au moment de l'exécution.

Jython et JRuby sont des implémentations respectivement de Python et de Ruby mettant en œuvre ces nouveaux mécanismes de la VM Java. Ces deux langages illustrent parfaitement l'idée de mêler dans une même application des modules écrits dans des langages de natures différentes — par exemple, en choisissant le plus adapté à la tâche en cours — et en s'abstrayant plus encore des différences de matériel et de systèmes d'exploitation d'une machine à l'autre.

Javascript

L'année qui s'annonce est particulièrement intéressante pour l'évolution du langage Javascript dont les modestes débuts sous le nom de scène LiveScript datent de l'époque de Netscape Communications restèrent longtemps inaperçus avant de connaître une gloire récente dans le grand mouvement Ajax et Web 2.0 dont il est devenu la cheville ouvrière.

Tout au long de l'année passée, Javascript a figuré dans l'actualité, en particulier dans celle de la fondation Mozilla. En août dernier était annoncé TraceMonkey, la nouvelle version du moteur Javascript du navigateur Firefox dans sa version 3.1. TraceMonkey intègre de nombreuses innovations pour le langage : un compilateur au vol (Just In Time Compiler ou JIT compiler) mettant en œuvre de nouvelles techniques de compilation (dites d'arbres de traces développées à l'Université de Californie, Irvine).

Au même moment le projet d'intégrer SpiderMonkey, la version précédente du moteur Javascript de Mozilla, avec Tamarin, un moteur développé par Adobe pour ActionScript à l'origine et donné en Open Source à la fondation Mozilla en 2006, était arrêté. Adobe a néanmoins déclaré vouloir continuer à utiliser Tamarin dans les versions ultérieures de son FlashPlayer.

Dans le même temps, sortait Rhino une implémentation Open Source de Javascript entièrement en Java, bénéficiant, comme mentionné plus haut, des nouveaux avantages de l'intégration explicite de langages de script dans la VM Java. Cette implémentation, hors du navigateur auquel Javascript était habituellement confiné, ouvre de plus à Javascript le terrain des applications côté serveur. La disponibilité de Rhino a elle-même encouragé de nombreuses initiatives visant à élargir le champ d'application du langage Javascript lui-même. Un seul exemple, celui de Rhino On Rails le formidable télescopage du framework Rails, principale raison du succès de Ruby auprès des développeurs d'applications Web, et de Javascript via le moteur Rhino. Au passage, on pourrait, ce faisant, totalement inverser l'architecture usuelle du client Javascript s'adressant à un serveur basé sur les servlets Java en utilisant, en miroir, Java sur le client, par exemple via le Google Web Toolkit, s'adressant à un serveur en Javascript avec Rhino on Rails !

Quant à la standardisation du langage lui-même et la nouvelle version de sa spécification si impatiemment attendue, l'heure est à l'apaisement des querelles internes et à l'œcuménisme depuis août dernier. La nouvelle spécification, Harmony, est espérée incessamment et devrait influer sur les nouvelles versions d’ActionScript chez Adobe et de JScript dans IE8 chez Microsoft. Sur ce front également les annonces devraient arriver en 2009.

Enfin des environnements très complets et exceptionnellement riches ont rapidement germés pour faciliter et accélérer l'emploi de Javascript dans les applications (Web) les plus variées. Citons, par exemple, les bibliothèques jQuery de John Resig, qui fêtent leur troisième année en 2009 et sans lesquelles il est inimaginable d'envisager un développement d'applications Web de quelque ampleur ; on peut également citer le projet Open Source DreamFace Interactive pour un environnement ouvrant aux non-programmeurs la création et le partage de mashups interactifs et personnalisés.

Java, C++

N'y en aurait-il que pour les nouveaux langages, dialectes obscurs et créoles abscons ou langages de script portés par la vague hypermoderne Ajax/Web 2.0 ? Les fiers et solides parlers de jadis auraient-ils péri fautes de locuteurs ?

Point du tout. Non seulement ils n'ont pas dit leur dernier mot — si l'on peut dire — mais leur usage continue à être prédominant : Java, C et C++ se classent aux première, seconde et troisième places.

Java continue sa route innovante depuis presque quinze ans. Chez Sun, on explore les territoires du calcul de haute performance (HPC) avec Fortress une évolution de Java ciblant les supercalculateurs et les applications scientifiques. Par ailleurs, le Java Community Process, mis en place par Sun pour accompagner l'évolution du langage fourmille de projets et de développements, témoignant de l'intense activité visant à étendre les domaines d'application du langage. La prochaine livraison, JDK 7, devrait intégrer des nouveautés pour la programmation d'applications parallèles sur multicœurs.

Le séminaire JVM Language Summit, organisé par Sun en septembre dernier, a permis de faire le point sur tous les développements de la machine virtuelle Java avec, en particulier la VM Parrot (visant principalement Python, Perl, PHP et Ruby) met en œuvre les continuations, une construction abstraite de l'état de l'exécution d'un programme, ou encore le projet Da Vinci Machine d'une nouvelle VM Java qui soit utilisable nativement pour d'autres langages que Java.

Les sigisbées de Stroustrup ne sont, quant à eux, pas en reste. Le vénérable C++ continue son développement au sein du Working Group 21 de l'ISO/IEC. Dans une interview datant d'août dernier le père du langage traçait les grandes lignes de la nouvelle spécification, répondant au nom poétique de C++0x, attendue pour 2009 — et logiquement rebaptisée C++09, le cas échéant. De nombreuses extensions sont prévues avec un effort particulier (comme pour Java, Scala, etc.) sur le parallélisme et la gestion des threads, les échanges asynchrones et toute une infrastructure de communication entre processus indispensable à la mise en oeuvre de programmes sur une architecture répartie. Dans les bibliothèques on nous promet des expressions régulières (regexp), des tuples, des hash tables, etc. autant de structures de données et de types rendus populaires par d'autres langages de programmation. Enfin — et C++ ne serait pas C++ s'il ne présentait quelque hapax technologique inaccessible au commun des mortels — nous assisterons, entre autres, à l'apothéose des variadic templates qui permettent de créer des classes et des fonctions templates acceptant un nombre arbitraire d'arguments (pour les fonctions) ou de paramètres (pour les classes et les structures) — variabilité extrême des modèles, modèles extrêmes de variabilité !

Ces évolutions récentes se déroulant au rythme alangui des organisations internationales de standardisation — qu'est ce qu'une décennie au regard de la formulation exacte de la catégorie de Kleisli définissant les variadic templates ? — n'ont donc pas empêché les plus pressés de définir dans l'interim de nouveaux langages de programmation visant clairement à compléter et améliorer C++ dans le contexte du succès croissant de quelques autres langages. Sur ce front, le langage de programmation (imaginativement baptisé) D est particulièrement intéressant — deux implémentations à suivre, celle de Digital Mars et celle de GNU par une extension de gcc. D dispose de bibliothèque de runtime; en fait il y en a deux quelque peu concurrentes : Phobos et Tango. D est un langage compilé en code natif (comme le C/C++) offrant un niveau de performance très élevé, tout en intégrant des facilités qu'on trouve dans des langages connus tels Java et C# : interfaces, réflexion, garbage collector (gestion de la mémoire automatisée), programmation par contrat, exceptions, etc. (Et les variadic templates, tout va bien !) Le référentiel dsource.org collecte les projets et les outils basés sur D.

Haskell

Quoi ? Comment ? Qu'est-ce, Haskell ? Haskell est un langage de programmation nommé en l'honneur du mathématicien logicien américain Haskell Curry spécialiste, non pas des plats épicés indiens, mais de la logique combinatoire ! (À vrai dire, le logicien a inspiré un autre langage de programmation fonctionnel, inévitablement appelé Curry.) On a également donné son nom, en mathématiques, à l'opération logique qui transforme une fonction de deux arguments :

f: X, Y -> Z

en une fonction associée à un argument qui renvoie elle-même une fonction à un argument :

curry(f): X -> (Y -> Z)

telle que Z = f( X, Y ) = (curry(f)( X ))( Y ). Voyez que vos premiers pas en programmation fonctionnelle ne sont pas si difficiles que ça...

Haskell n'est pas un langage réellement nouveau puisque les premiers travaux de recherche datent de 1990 environ (LISP date de 1960 avec les premiers papiers de John McCarthy). Mais il est devenu important aujourd'hui parce qu'il a inspiré et continue à inspirer les concepteurs de la nouvelle génération de langages de programmation et d'environnement de développement, voyez F# chez Microsoft Research — mais aussi ceux qui continuent à s'intéresser aux vénérables langages, voir FunctionalJ ou FC++ pour d'intéressantes variations sur le thème. (Il y a bien sûr un major mode Emacs pour Haskell !)

R

Pour conclure sur une note primesautière après l'originalité déroutante des monades et de l'évaluation paresseuse de Haskell, je cherchais un langage — dont le nom tienne encore en une lettre, comme il sied — plus proche des préoccupations des utilisateurs et des applications métier. Ce qui exclut d'emblée J, un langage dont les points forts brillent dans les applications mathématiques et statistiques. (Et puis la syntaxe inspirée d'APL peut rebuter les âmes mêmes les mieux trempées.)

À ce point de la réflexion, ayant constaté le peu de lettres libres restant pour désigner un langage de programmation avenant sur le site Hello World je tombe sur un récent article du New York Times qui, sujet tout à fait inhabituel pour ce quotidien historique, met en avant un langage de programmation sous les illustrations photographiques des figures réjouies de deux statisticiens érudits ! R est en fait un langage et un environnement exploratoire pour les statistiques, et l'analyse de données, en particulier, l'analyse graphique. La version 2.8.1 a été livrée en décembre dernier et tourne sur différents UNIX, sous Windows et sous MacOS. La conférence annuelle s'appelle évidemment « useR » et l'édition 2009 se déroulera précisément à Rennes, en juillet prochain : l'occasion rêvée de vacances estivales studieuses.

R est particulièrement adepte à la manipulation des listes, séquences et matrices de données qui font le quotidien du statisticien laborieux. De plus R intègre déjà toute une bibliothèque de modèles de données indispensables dans l'analyse et la représentation des données : régression linéaire, ANOVA, résidus, variance-covariance, déviations, kurtosis, moindre carrés, distribution de Poisson n'ont aucun secret pour R. Doté de primitives de dessin en 2 et 3 dimensions, R facilite la visualisation des données. R est l'exemple parfait du Domain Specific Language, le langage spécifique à un domaine ou à un compartiment fonctionnel donné.

Voilà donc le programme pour 2009, à raison d'une quarantaine de jours par langage, il n'est pas impossible d'élargir son horizon en découvrant neuf nouveaux langages pour la nouvelle année. Et ensuite ? Ensuite on en reviendra aux prédictions de Peter Landin, rédigées en 1966 à l'aube de l'explosion de l'informatique et de la recherche sur la programmation, et l'on attaquera haut les cœurs The Next 700 Programming Languages (les 700 prochains langages de programmation) !

vendredi, janvier 09, 2009

MAM contre le spam ; Microsoft Research pour le phishing

Pour lutter contre la cybercriminalité, le Ministère de l'intérieur a annoncé un plan global d'action qui vise d'une part à améliorer les moyens de coopération internationale et d'autre part à renforcer les effectifs techniques et humains :
  • doublement des effectifs de l'Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l'information et de la communication — superbe acronyme : OCLTIC ; on espère un « T » aphone qui permettrait d'assurer une forme de continuité entre l'injonction traditionnelle « au poste ! au poste ! » et sa nouvelle version cybermoderne « oclic ! oclic », tout à fait de circonstance ;
  • amélioration de la formation avec un nouveau cursus universitaire adapté et un diplôme de « cyberflic » ; (JingJing et ChaCha ne sont pas loin !) ;
  • enfin, sous les habits doucereux d'un site paternaliste de conseils et de préventions, un portail public de dénonciation dit prosaïquement « portail de signalement » à l'URL www.internet-signalement.gouv.fr, une version en ligne de la bocca di leone des doges vénitiens de jadis ;
  • enfin, un service téléphonique au n° d'appel 0 811 02 02 17 (prix d'un appel local) a été mis en place. Il est destiné à renseigner les particuliers qui pourraient être confrontés à des escroqueries ou tentatives d'escroquerie en ligne. (L'ayant composé à l'instant, je suis informé « qu'on ne pourrra donner suite à mon appel ».)

Plusieurs catégories de « signalements » sont prévues :

Pédophilie ou corruption de mineur sur Internet

Incitation à la haine raciale ou provocation à la discrimination de personnes en raison de leurs origines, de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap

Menaces ou incitation à la violence

Trafic illicite

Mise en danger des personnes

Incitation à commettre des infractions

Spam

Injure ou diffamation

Escroquerie

et, probablement, toute combinaison des précédentes.

Rappelons également que, nonobstant les vives protestations déclenchées par le décret de juin 2008 paru le 1er juillet instituant le sinistre fichier EDVIGE — et qui fut retiré le 20 novembre 2008 au profit d'une version 2.0, l'imprononçable, donc moins attaquable, EDVIRSP, bien qu'à peine édulcoré — la loi Hadopi prévoit bien la « mise sous surveillance » des ordinateurs suspects. Il s'agirait, selon la ministre de l'Intérieur, « d'autoriser sous contrôle du juge la captation à distance de données numériques se trouvant dans un ordinateur ou transitant par lui ». Un décret étendra la conservation des données pendant un an à l'ensemble des acteurs Internet, aussi bien les fournisseurs d'accès, les bornes d'accès Wi-Fi, que les éditeurs de messagerie électronique. Les « signalements » seront quant à eux conservés dix ans.

À l'heure où l'année 2008 s'est illustrée par la découverte de failles dans les protocoles ouverts du Net que l'on croyait simples et fiables — exploit DNS menaçant le routage Internet, faille de BGP et TCP eux-mêmes — et par l'amplification des « cyberguerres » — on est passé des déclarations d'après-coup lénifiantes, « on peut parler d'affaire sérieuse », lors de l'improbable cyberattaque de hackers chinois contre notre infrastructure nationale à de véritables opérations de guerre électronique en plein conflit entre Géorgie et Russie en août dernier — il fallait en effet que s'exprime, dans l'élan patriotique primordial de l'An Neuf, le rang de la France et sa vocation à refonder la protection informatique mondiale des internautes.

Curieusement, Microsoft Research, qu'on ne saurait soupçonner de conflit d'intérêt à l'heure où l'on découvre une nouvelle vulnérabilité d'IE 7, publie une étude de Cromac Herley et Dinei Florêncio tendant à montrer que le phishing n'existe pas ! Dans A Profitless Endeavor: Phishing as Tragedy of the Commons, les auteurs démontrent, modèle de mathématiques économiques à l'appui, que les phishers sont victimes de la tragédie des communs. (Qui faut-il plaindre, les phishers ou les phishés (fichés !) ?) « L'argent facile » que l'on associe à l'hameçonnage informatique ne le serait pas du tout contrairement à ce que le matraquage de la presse, des blogs et des départements marketing des éditeurs de logiciels voudrait faire croire. Reprenant les modèles économiques établis, systématiquement appelés de nos jours à étayer la démagogie du développement durable, nos économistes de Microsoft Research montrent que plus les phishers déploient d'efforts pour escroquer leurs victimes imprudentes, moins importante est leur collecte et plus lourds encore sont leurs investissements pour poursuivre leurs activités illicites. Bref, leurs rendements sont décroissants. Et donc, comme à qui perd gagne, plus on constate l'accroissement du phishing, moins celui-ci coûte-t-il à la communauté en général. De même plus le phishing est rendu facile par l'évolution et la diffusion de technologies, moins les revenus qu'en tireraient les cyber-malfrats seraient élevés. À poursuivre le raisonnement de Herley et Florêncio à son terme le plus extrême, le meilleur moyen de lutter contre le phishing est de le favoriser, en abaissant le plus possible son coût d'entrée : multiplions les failles et diffusons les technologies d'hameçonnage !

Du petit lait pour la Plateforme d'Harmonisation, d'Analyse, de Recoupement et d'Orientation des Signalements (PHAROS).

vendredi, janvier 02, 2009

2009 : Retour vers le futur

Il est devenu habituel de trouver, en cette période de début d'année, l'exercice, parfois convenu, des prédictions des observateurs de l'industrie pour la nouvelle année. (Lire, par exemple, une recension des prédictions de bloggers notables, ou encore "Cinq technologies à surveiller dans les cinq prochaines années".)

Pour ce qui concerne Christine Lagarde et Luc Chatel, point de doute, ce sera le Green IT qui occupera toute l'attention en 2009 — après tout dans Grenelle (de l'environnement) il y a aussi green. Un groupe de travail sera dûment constitué en janvier, dont on attend les conclusions au joli moi de mai 2009 (le prêtre Clément Janequin, compositeur ordinaire du Roi, le chantait déjà au XVIe siècle : « Ce mois de mai, ma verte cotte je vêtirai »). Ne doutons pas qu'après le caractère définitif des réponses apportées par France Numérique 2012 aux questions posées par l'envahissante numérisation de notre vie quotidienne et de notre exception culturelle, ce « Greenelle des technologies de l'information » achèvera de rendre « les Technologies de l’information et de la communication (TIC) moins polluantes et à favorisera leur utilisation au service du développement éco-responsable des entreprises ».

Ne soyons donc pas surpris si, en 2009, des dispositifs anciens reviennent donc au goût du jour. En commençant par le retrait progressif des contrôleurs, coprocesseurs, mémoires, coeurs graphiques et autres composants énergivores de toutes les cartes mères des ordinateurs commercialisés en France en 2009 (comme pour les ampoules à incandescence — après tout « 640K ought to be enough for anybody » avait déclaré un bien jeune Bill Gates...). Puis remettre sur les rails l'ordinateur à manivelle naguère proposé par Nicholas Negroponte. Enfin , comme sur nos autoroutes et routes de l'Hexagone, pourquoi ne pas limiter la vitesse autorisée des paquets TCP/IP sur les fibres optiques et les câbles coaxiaux français — ce qui entraînerait une nette diminution des collisions si coûteuses en octets et en bande passante — et faire obligation légale de les faire circuler tous les datagrammes phares allumés et revêtus d'un gilet jaune fluorescent et d'un triangle rouge pour fluidifier le routage.

D'ailleurs, sur le point de la consommation, l’ADEME est très claire : « un ordinateur doit être complètement éteint chez soi comme au bureau, ce qui prolonge sa durée de vie — sic. Il en est de même pour les autres appareils comme les photocopieuses ou les imprimantes. » L’agence rappelle en effet que la consommation totale des appareils en veille représente la production d’un réacteur nucléaire. Et ce, uniquement en France. Sachez également que même éteint, un ordinateur continue à se fournir en électricité pour gérer l’horloge interne notamment. Le seul moyen de ne plus consommer d'énergie est donc de débrancher complètement son PC. (Il faut dire que ces recommandations ont été publiées au coeur de la canicule de 2003.) Idem pour la consommation Internet, il faut se dégager le plus rapidement possible de cette assuétude neurasthénique à l'ADSL, génératrice de tant de pathologies et de maux sociétaux et si dispendieuse en watts carcinogènes.

Et y a-t-il seulement véritable nouveauté dans ces prédictions pour 2009 ? Un coup d'oeil à peine trente ans en arrière peut paradoxalement nous aider à discerner les sujets pressants d'actualité et à les envisager sous un autre angle :

  • En 1979, Microsoft livre la cinquième version de son Basic. Trente ans plus tard, Microsoft nous annonce Windows 7. Je laisse à chacun le soin de tirer la conclusion qu'il souhaite de ce raccourci temporel. C'est aussi en 1979 que Microsoft déménage d'Albuquerque (New Mexico) à Bellevue (Etat de Washington) — il est improbable que, nonobstant la pression réelle de ses grands concurrents, Google, IBM, Oracle, au premier chef, Microsoft n'en soit réduit en 2009 à revenir dans ses premiers locaux historiques... Steve Ballmer rejoint Microsoft en juin 1979.
  • 1979 est aussi l'année où The Source et Compuserve, les précurseurs de l'Internet version grand public, ouvrent leur Bulletin Board Service (BBS) en ligne et leur courrier électronique — via les lignes téléphoniques et à moins de 300 bauds, s'entend. Succès instantané dans plus de 200 villes aux USA pour The Source. (Dix ans plus tard, en 1989, Compuserve rachètera et démantèlera The Source. Compuserve a cessé de servir la France en novembre 2007.)
  • En mars 1979, ATT lance un réseau de téléphonie cellulaire pilote à Chicago. Xerox ouvre le Palo Alto Research Center (PARC) au coeur de la Silicon Valley.
  • Mais c'est Apple Computer qui, en 1979, fait encore le plus parler de lui : livraison de l'Apple II Plus ($1.195 et 48K de mémoire !), et de l'imprimante thermique Silentype ; sortie de Apple Pascal ; Jef Raskin lance un projet interne confidentiel, nom de code « Macintosh » (Motorola présente cette même année un nouveau microprocesseur, le 68000 ; Intel présente le sien, le 8088). En décembre 1979, Steve Jobs fait une visite, qui s'avèrera historique, au PARC.
  • Le logiciel pour PC entame ce qui se révélera être sa révolution industrielle. Wayne Ratliff, ingénieur chez Martin Marietta et membre des équipes du programme Viking de la NASA, écrit et diffuse, au JPL, un programme, Vulcan, pour PC ; le programme est renommé dBase II après qu'il le fasse distribuer par Asthon-Tate. Software Arts, une obscure boutique de passionnés de programmation pour le PC naissant créée par Dan Bricklin et Bob Frankston, publie Visicalc, distribué par Personal Software, Inc. La même année naissaient ainsi au PC la base de données et le tableur.

    De leurs côtés, SAP annonce et livre SAP R/2 et Software AG Natural.

  • Mais MITS et IMSAI, tous deux pionniers de la micro-informatique et chéris des hobbyistes font faillite et disparaissent. Schlumberger achète un Fairchild Semiconductor qui, à plus de vingt ans, commence à battre de l'aile ; Matra, encore aux mains de l'Etat, s'allie avec Harris Semiconductor.

    Novell Data Systems est fondé en 1979 comme constructeur et développeur de système d'exploitation ; Doug et Larry Michels fondent Santa Cruz Operation (SCO). Egalement en 1979, Gideon Gartner fonde sa société éponyme d'analyse et de conseil ; EMC est fondé par Richard Egan et Roger Marino pour commercialiser, distribuer puis fabriquer des cartes mémoires ; les auteurs de Zork créent Infocom en 1979 pour commercialiser les premiers jeux d'aventures en texte ; Alan Shugart and Finis Conner fondent Seagate Technology et livrent le premier disque dur au format 5,25 pouces ; Bob Metcalfe créée 3Com cette même année pour loger son activité de conseil en réseaux et systèmes ; Stan Shih fonde Acer ; VLSI technology démarre en 1979.

Trente ans plus tard, quelles questions occupent l'esprit des analystes et des bloggers de tous horizons ?

  • Microsoft bien sûr : Windows 7 qui, à peine annoncé, est déjà piraté ; le départ à la retraite de Bill Gates qui laisse la question du leadership technologique du géant de Redmond ouverte pour la première fois ; la consolidation autour des services Web et la concurrence acharnée des jeunes titans de l'Internet qui n'ont jamais autant mis Microsoft de se réinventer : l'esprit d'Albuquerque n'est peut-être pas si loin.
  • Internet évidemment qui a englobé définitivement les Compuserve, The Source, AOL et autres Calvacom dans une toile mondiale et universelle. En 2008 déjà et en 2009, cette universalité et cette « neutralité » menace d'être mise en cause. L'esprit universitaire, hobbyiste et communautaire de ses modestes débuts fait encore un peu de résistance face au déploiement commercial tout en publicité en ligne, en moteur de recherche, en extranets d'entreprise et en services Web personnalisés, certes, mais contrôlables et parfois intrusifs. Qui plus que Google illustre cette tension ?
  • Le pilote d'ATT en 1979 est devenu un phénomène mondial et la téléphonie mobile s'est aujourd'hui banalisée. Elle reste, en 2009, un des principaux vecteurs d'innovation technologique et de nouveaux services.
  • Comme il y a trente ans, Apple, qui a perdu son « Computer », fait parler de lui auprès d'une génération qui ne la connaît principalement que par l'iPod et l'iPhone. Ces deux produits redéfinissent des pans entiers de l'industrie, comme l'a fait le Macintosh en son temps, tous deux projetés par le visionnaire génial, revenu à la tête de l'entreprise qu'il a créée et qu'il dirigeait déjà en 1979, Steve Jobs, dont la santé déclinante inquiète de plus en plus.
  • Peut-on dire qu'après trente ans, le logiciel d'entreprise pour PC (puisque celui-ci a envahi le monde du travail) en a terminé avec sa révolution industrielle ? L'industrie du logiciel ne suit elle pas désormais les grands cycles économiques industriels classiques ? Ne devient-elle pas, comme la qualifiait naguère le Gartner Group, une industrie de « commodités » ? 2009 : la fin de l'histoire de l'enterprise software ?

    Sûrement pas : l'Open Source devrait en 2009 marquer un progrès encore plus important que durant ces dernière années. Se posant explicitement comme alternative aux modèles de développement et de diffusion du logiciel de ces trente dernières années, l'Open Source et les logiciels libres prennent une part croissante des marchés de l'informatique d'entreprise et des administrations (surtout en Europe où le libre est aussi affirmé comme position politique).

  • Enfin la disparition des pionniers de 1979 nous rappelle, s'il était nécessaire, que la crise économique actuelle s'étendra en 2009 — si même ce n'est pas déjà commencé au dernier trimestre 2008 — à tout le secteur informatique. Les fondeurs taïwanais ne produisent plus à pleine capacité, les constructeurs et les équipementiers souffrent de trésoreries tendues, les SSII cessent de recruter, les investissements informatiques ralentissent : l'industrie n'est plus à l'abri des tempêtes économiques et financières.

Et comme pour accentuer cette impression de « retour vers le futur », c'est en 1979 que la FCC impose aux USA une nouvelle réglementation aux constructeurs naissants de PC pour contrôler le niveau d'émission de radiations des machines qu'ils produisent afin de « protéger l'environnement et les utilisateurs » : le Green IT, bien avant l'heure ! À vos bonnes résolutions pour 2009.

mercredi, décembre 03, 2008

Lost in translation

L'année dernière nous avions laissé Don Knuth docteur honoris causa de l'Université de Bordeaux. Le père fondateur de l'algorithmique était de retour à Paris ce début décembre pour participer à un colloque festif de mathématiciens de l'art combinatoire pour l'anniversaire de l'un des plus brillants d'entre eux, Philippe Flajolet de l'INRIA. Don Knuth nous invitait à nous « amuser avec la fonction binaire pondérée cachée » (Fun with the hidden weighted bit function), une perspective, convenons-en, irrésistible.

Les présentations de Don Knuth sont des révélations sur les mystères majestueux des nombres entiers, toujours dévoilées dans la perspective du calcul par ordinateur dont son Art of Computer Programming est le magnum opus. Le bestiaire fascinant s'enrichit à chaque occasion de nouvelles espèces inédites ; hier Knuth réussit à apprivoiser la complexité stupéfiante de la fonction binaire pondérée — introduite par Bryant en 1991 dans l'étude des implémentations VLSI des fonctions entières élémentaires (comme la multiplication), la hidden weighted bit function est l'une des plus simples à présenter une croissance exponentielle de l'arbre binaire qui la représente. D'après le Fascicule 1 du Volume 4 pour 10 variables, la fonction pondérée est représentée par un arbre de décision binaire de plus de 17.530.618.296.680 nœuds — une merveille ! Pour maîtriser un tel monstre, Don Knuth qui, bien qu’ayant inventé le plus raffiné des systèmes de composition et de mise en page scientifique, TeX, s'obstine à présenter des notes manuscrites au feutre baveur sur des transparents d'une densité accablante, nous entraînait dans une farandole de nombres de Pisot, de sommes de coefficients du binôme, de suite de Fibonacci et autres curiosités du zoo binaire dont il est le curateur érudit. Une franche rigolade donc, comme promis...

Dans un style différent, Bob Sedgewick racontait avec verve les arcanes de la composition du best-seller impatiemment attendu, Analytic Combinatorics, co-écrit avec Philippe Flajolet. Puis, en guise d'hommage à l'éminent représentant du Génie Combinatoire français, se sont succédées diverses présentations d'anciens collègues, élèves et disciples du maître qui montraient, au final, à quel point l'école française est avancée sur ce terrain mitoyen de la programmation et des mathématiques pures.

Avec ces talents indiscutables, il est d'autant plus paradoxal que les classements de l'industrie du logiciel, de quelque origine qu'ils proviennent, placent régulièrement la France à des rangs désastreux. L'édition 2008 du palmarès Truffle a beau illustrer les éditeurs méritants de la patrie, le classement EuroSoftware 100, conduit par PwC, PAC, l'Afdel, l'ESA et la Basda, établit les poids respectifs des éditeurs mondiaux sur le marché européen, en se basant sur les ventes de logiciels et de maintenance et support. Là c’est nettement moins brillant. Les acteurs américains y réalisent 52% du chiffre d'affaires total et dominent le classement d'où ne surnagent que les suspects usuels : SAP, Dassault Systèmes et Sage. (La consolidation aidant, ce classement des éditeurs français est probablement amené à se réduire telle la peau de chagrin dans les années qui viennent.)

C'est donc avec une certaine perplexité que nous abordions le même jour, mais à la Maison de la Chimie cette fois, la première édition de l'Open World Forum — Forum mondial du libre, événement anti-Linagora à peine voilé, montrant qu'il n'y a pas que dans le développement de logiciels Open Source que se produisent les forks. Le Forum a d'abord réussi l'exploit d'arracher à Eric Besson qui, maintenant désœuvré était sans doute venu faire un peu de tourisme industriel, la promesse de la mise en place d'un groupe de travail sur la vente liée, une pratique (odieuse !) consistant à imposer l'achat de logiciels lors de l'acquisition d'une machine neuve — date de création du groupe de travail à fixer en 2009, surtout pas de précipitation ! Seconde épiphanie : promesse réitérée de publication du Référentiel général d'interopérabilité (RGI) avant la fin de l'année — ici on veut dire 2008, je pense. On rappelle à ceux qui, prisonniers involontaires à l'aéroport de Bangkok, n'ont pas pu voir le clip de promotion du futur hit du box-office « France Numérique 2012 », le RGI est présenté comme un moyen « d'assurer l'interopérabilité entre administrations et de favoriser le développement de l'écosystème logiciel, et précisément celui du logiciel libre ». Le suspense est intolérable.

Mais, plus significativement, le Forum a produit une véritable feuille de route pour l'évolution du libre : 2020 FLOSS Roadmap. Cette cartographie des douze ans à venir anticipe les développements du libre et en propose une évaluation de l'impact sur l'industrie des technologies de l'information, sur les carrières et les ressources humaines de cette industrie ainsi que sur l'innovation et la gouvernance des organisations et des institutions. Le document met également en avant un certain nombre de recommandations pour favoriser l'épanouissement des logiciels libres et pour que leurs bienfaits se déversent sur le plus grand nombre.

Les esprits inquiets noteront certes que nombre de ces recommandations invoquent et appellent au rôle tutélaire, parfois interventionniste, de la puissance publique. Ce qui serait évidemment louable sur le fond dans un monde harmonieux, mais qui, compte-tenu de la prévalence actuelle en France du réflexe obsidional et de l'esprit « surveiller-et-punir » comme réponse unique aux défis posés par les progrès du numérique — cf. la Loi pour la confiance dans l'économie numérique, Hadopi, et autres bruits de bottes persistants — peut également présenter quelques risques.

D’ailleurs pour ajouter encore à la perplexité devenue donc inquiète, on lit au même moment une analyse de Stuart Cohen, ancien CEO d'Open Source Development Labs, visant à montrer que le modèle Open Source est aujourd'hui tout simplement caduc. La viabilité du modèle « classique » de l'éditeur Open Source vivant du support et de la maintenance est un mythe nous dit-il en substance. Qui plus est, ce paradoxe est au cœur du modèle : la qualité du code écrit dans le modèle communautaire Open Source est telle que les seules activités de support et de maintenance de cette base de code nec plus ultra ne saurait faire vivre une entreprise commerciale, nous explique-t-on. La vertu de l'Open Source est toute à chercher dans la collaboration qu'un projet libre permet de mettre en place et non pas dans son instrumentation en vue d'un avantage purement financier. Là on est moins surpris et notre chauvinisme se trouve quelque peu rassuré : on savait tout ça depuis les travaux pionniers de l'économiste — français — Jean Tirole de l'IDEI.

Moralité — j'espère temporaire —, en France on est bon en algorithmique et en économie du développement logiciel mais nul en software ?

mercredi, novembre 19, 2008

Cloud Computing, défi et opportunité pour l'Open Source

Faut-il que l'irruption du terme cloud computing irrite les extrémistes de l'Open Source pour que le démiurge proclamé du libre, Richard Stallman lui-même, s'emporte avec tant de violence dans une interview publiée par le Guardian fin septembre qui a tourné à la diatribe :

« It's stupidity. It's worse than stupidity: it's a marketing hype campaign. »

y déclare le garant barbu de la foi du Libre. (« C'est de la stupidité. C'est pire que de la stupidité : c'est une campagne de mode marketing ».)

Le plus savoureux reste que ce jugement pour le moins tranchant le met dans le même camp qu'un Larry Ellison, CEO fondateur d'Oracle, le géant de l'informatique d'entreprise qui pourrait sans doute apparaître se situer à l'exact (et extrême) opposé des convictions de RMS. Le patron d'Oracle qui, malgré des manoeuvres tactiques sur les plates-bandes de l'Open Source (acquisitions de Sleepycat/BerkeleyDB et d'Innobase, lancement de « Unbreakable Linux », etc.) reste un des champions prévalents du « propriétaire » déclarait à l'Oracle OpenWorld 2008 avec toute la modération qui le caractérise :

« The interesting thing about cloud computing is that we've redefined cloud computing to include everything that we already do. I can't think of anything that isn't cloud computing with all of these announcements. The computer industry is the only industry that is more fashion-driven than women's fashion. Maybe I'm an idiot, but I have no idea what anyone is talking about. What is it? It's complete gibberish. It's insane. When is this idiocy going to stop? »

Mais la principale critique de Stallman, prise en dehors du contexte évidemment passionnel de ces grands tempéraments de l'industrie informatique, vaut examen plus précis. RMS reprend à son compte l'argument, par ailleurs souvent opposé aux modèles SaaS (Software As A Service) et cloud computing, qui voit une « trappe à données » qui menacerait les données privées et verrouillerait les utilisateurs dans l'usage de logiciels propriétaires.

Les difficultés pointées par RMS dans le modèle cloud computing tel qu'il est généralement proposé aujourd'hui sont réelles. Le respect et la protection des données privées posent aujourd'hui un problème que l'on a de grandes difficultés à cerner. D'un côté l'exemple du succès phénoménal de Salesforce.com montre que des entreprises n'hésitent pas à confier les données relatives à ce qui serait l'un de leurs atouts les plus précieux, leur clientèle, à un service Web hébergé ; de l'autre, plane dans l'esprit du temps depuis fin 2007 une sourde méfiance envers Google, autre exemple d'accumulateur opaque majeur de données privées du plus grand nombre. (Pour citer un exemple récent, l'introduction du nouveau navigateur, Chrome, en septembre dernier, a suscité quelques ardentes critiques.)

Les réponses à cette état de fait sont variées et leur diversité même montre que le débat est ouvert et le problème loin d'être résolu. Du réflexe obsidional comme en Suède, pourtant champion incontesté de la transparence, qui vient en effet de faire voter une loi donnant les pleins pouvoirs à la FRA (agence d’écoute militaire) pour surveiller toutes les communications entrantes et sortantes, au laissez-faire « mesuré » et informé d'organisations militantes comme l'EFF (Electronic Frontier Foundation), la réflexion balaye large. La « réponse graduée » imaginée en France par M. Olivennes dans les préliminaires à la loi Hadopi a été retoquée par Bruxelles. En revanche, le cadre de la responsabilité juridique des hébergeurs et des fournisseurs d'accès Internet est très réglementé dans notre pays — certains s'interrogent sur la rigidité de la LCEN au regard de l'accélération des nouveaux usages, par exemple, ceux liés au Web 2.0 ou à la mobilité. En quelques années on a vu se joindre à ce débat des entreprises, des associations et des organisations diverses, des groupements d'utilisateurs et des gouvernements, ce qui montre à quel point le sujet est controversé et délicat.

Quant au second point du pronunciamiento de RMS qui voudrait que le cloud computing soit le renfort du propriétaire, là aussi il y a matière à approfondir. Dans les limbes actuels dans lesquels le cloud computing attend sa définition définitive, essayons de distinguer au moins trois niveaux de modèles de production et de distribution de services qu'il cherche à couvrir :

  • le cloud computing comme infrastructure technique de ressources liées au calcul ou au stockage de données. À ce titre les initiatives de grille informatique (grid computing) ou bien les services EC2 et S3 d'Amazon rentrent dans cette catégorie.
  • le cloud computing comme environnement de développement et de déploiement d'applications informatiques. Ici on penserait plutôt à force.com, la plateforme sous-jacente à Salesforce.com et utilisable pour développer d'autres applications, à App Engine de Google, ou encore Windows Azure de Microsoft, annoncé à la fin du mois d'octobre. Facebook, qui a publié une API, pourrait peut-être rentrer dans cette catégorie.
  • le cloud computing comme bureautique, applications, ou suite d'applications métier dans un ou plusieurs secteurs verticaux donnés. Les exemples sont légion, mais, là encore, Salesforce.com fait figure de pionnier.

Dans ces trois catégories il semble que l'aspect propriétaire soit bien présent mais pas au plan du code source des applications et des services mais bien plutôt au plan des données sur lesquelles ces applications ou services s'appuient. D'ailleurs il existe déjà des projets Open Source de bon aloi qui représentent parfaitement ces catégories. Eucalyptus est un système d'exploitation de clusters, façon EC2 — et même compatible avec les API d'EC2 — qui illustre la catégorie infrastructure. Grid5000 est un projet de grille informatique pour la communauté des chercheurs ; différents projets libres de grilles existent comme grid.org et BOINC. De même, Drizzle est un projet Open Source de base de données repensé pour une répartition massive et des calculs décentralisés. Des projets libres comme Gnome Online Desktop de la communauté Gnome, Weave de Mozilla, ou encore DreamFace illustreraient, quant à eux, la catégorie des plateformes comme services (PaaS, Platform As A Service !). Enfin des sites comme identi.ca, une sorte de Twitter Open Source, Talend On Demand de Talend pour le business intelligence, Etelos et Lumen Software montrent l'usage de l'Open Source pour la troisième catégorie ci-dessus.

Si donc il y a du « propriétaire » c'est plutôt dans le verrouillage éventuel des données qu'il faut plutôt le chercher : les API, quand elles existent — et c'est là que le bât peut blesser — sont, par définition, publiées. Le défi que posent donc les idées fortes du cloud computing aux tenants du libre s'articule alors autour de la question suivante : quelles caractéristiques de l'écosystème Open Source peut on raisonnablement importer dans celui des données numériques, qu'elles soient personnelles ou d'entreprises et d'organisations ? À laquelle il faut bien sûr réfléchir au plan technique, mais aussi au plan légal et contractuel...

Tim O'Reilly propose sa liste de caractéristiques « transférables » de l'Open Source au cloud computing:

  • des licences qui encouragent la redistribution, la modification et même le forking des services ;
  • une architecture qui permet aux applications d'être utilisées comme composants et enrichies plutôt que remplacées pour accroître leur fonctionnalité ;
  • pas de barrière aux nouveaux utilisateurs pour essayer les logiciels ;
  • pas de barrière aux développeurs pour construire et partager de nouveaux logiciels.

D'après O'Reilly, ces principes de base de l'Open Source devraient, mutatis mutandi, pouvoir s'appliquer à l'écosystème des données caractéristique du cloud computing.

Pour conclure insistons sur l'aspect juridique, souvent sous-estimé, de la question. Un article récent d'Infoworld détaille la surprise qui peut résulter de la lecture des termes et conditions d'usage d'une trentaine de grands services exemplaires du cloud computing. L'imbroglio légal des contrats de cloud computing se révèlera peut-être le frein le plus efficace à leur adoption généralisée, malgré l'intérêt économique réel de certains scénarios d'usage. Y aurait-il des alternatives ? Comment, par exemple, utiliser ou réutiliser les idées de Creative Commons pour l'univers des données, si central au cloud computing ?

mardi, octobre 28, 2008

France Numérique 2012 : serious gaming

Le moins que l'on puisse dire c'est que la priorité légitime accordée à la gestion de la crise financière fait passer au second rang nombre des initiatives imaginées naguère en des temps plus favorables ! Si les trois cent et quelques propositions du fameux rapport Attali de la Commission pour la Libération de la Croissance Française ne semblent plus d'une actualité brûlante, le non moins attendu plan de développement de l'économie numérique, « France Numérique 2012 », concocté par Eric Besson, secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargé de la Prospective et de l'évaluation des politiques publiques, a également fait les frais de l'imbroglio financier planétaire. Son annonce a d'abord été retardée, au grand regret de Pierre Faure qui animait le 14 octobre dernier la Journée « TIC et PME 2010 », au centre de conférences Pierre Mendès France à Bercy, et qui pensait pouvoir y réserver la primeur de ses commentaires.

Seconde déception le même matin, Luc Chatel, secrétaire d’Etat chargé de l’Industrie et de la Consommation, auprès de la ministre de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi, et porte-parole du Gouvernement, qui devait ouvrir les débats sur le « numérique au service de la compétitivité » — des PME françaises, en particulier — se faisait remplacer — admirablement d'ailleurs — par Luc Rousseau, directeur général des Entreprises au ministère de l'Économie, des Finances et de l'Emploi, qui nous rassurait sur l'importance du sujet pour le secrétaire d'Etat, retenu le matin même par un coup de fil du Président qui exigeait toutes affaires cessante sa présence à ses côtés pour parer à la tempête financière.

Cela devait devenir une habitude. À peine dix jours plus tard, la conférence Europe Innova pour « accélérer l'innovation en Europe » faisait un retour triomphal sur le territoire en s'installant pour 48 heures à Lyon. Elle réunissait tout le Gotha des administrations et pouvoirs publics européens s’affairant aux politiques publiques d'encouragement et d'accompagnement de l'innovation. Au moment où Luc Chatel, secrétaire d'Etat, etc. devait ouvrir la conférence, Luc Rousseau, doublure maintenant attitrée, prenait place au pupitre et nous rassurait sur l'importance du sujet du jour pour le secrétaire d'Etat, retenu — cette fois, la veille tard — par un coup de fil du Président qui exigeait toutes affaires cessantes, etc.

Le « numérique » passerait-il donc à l'arrière plan des préoccupations des imaginatifs bâtisseurs de politiques publiques dont l'appétit légiférateur est réputé insatiable ? Pas du tout ! Dans l'introduction, France Numérique 2012, rendu public entre temps — en l'absence, cependant, du Président, timonier proclamé du vaisseau (fantôme) « Capitalisme mondial » pris dans les vagues scélérates, etc. — donne tout de suite le ton :

  • « L'économie numérique est le principal facteur de gain de compétitivité des économies développées. » C'est ici l'idée maîtresse des politiques publiques européennes en faveur de l'innovation, exprimées d’ailleurs sous de multiples formes à Europe Innova : plus de numérique permettrait de rendre l'économie des pays, Européens en particulier, plus concurrentielle — sous-entendu contre les USA et, surtout, les pays émergents de la zone Asie.
  • « Les emplois de l'économie numérique sont peu délocalisables » y est-il affirmé. C'est on ne peut plus clair : plus de numérique c'est plus d'emplois et moins de délocalisation dans ces repoussoirs économiques que l'on qualifie avec hauteur de « pays à bas coûts ».

Au plan des petites et moyennes entreprises, les messages des diverses administrations européennes à Europe Innova et ceux des pouvoirs publics, hôtes de la journée TIC et PME 2010, sont parfaitement alignés. Le numérique et les TIC sont l'avenir (radieux) des PME (relire Alexandre Zinoviev !) ; seul le surcroît de compétitivité qu'amène indubitablement le numérique leur permettra de devenir ces fameuses « gazelles » dont toute l'Europe s'accorde à dire qu'elles nous font tant défaut que notre économie et nos emplois restent désespérément à la traîne mondiale. La France est cependant à la pointe de l’innovation grâce à nos fameux 71 pôles de compétitivité. D'ailleurs leur premier bilan, présenté opportunément quelques jours avant, début octobre, donne toute satisfaction. Que l'on en juge :

« Le 1er octobre 2008 s’est tenue à Bercy la 4ème journée d’information et d’échanges entre les pôles de compétitivité, l’Etat, les collectivités locales. Cette manifestation a été l’occasion de présenter la 2nde phase de la politique des pôles de compétitivité (pôles 2.0). Parmi les priorités à mettre en oeuvre figurent notamment la nécessité d’établir une feuille de route stratégique, d’amplifier l’accompagnement des PME dans leur croissance et d’établir une meilleure collaboration entre les acteurs permettant la mise en place d’un écosystème favorisant l’innovation et la compétitivité. » (En Novlangue dans le texte.)

Notons le néologisme des « pôles 2.0 », qui cède à la mode pourtant plutôt déclinante du « Web 2.0 », et la mention, comme à Europe Innova, de leur transformation en « clusters » —le Novterme sous lequel nous souhaiterions exporter en Europe, via une bien volontariste politique des clusters, la vision hexagonale d'une Innovation Décrétée, nouvel habit des intérêts régionalistes de tous bords. Il apparaît que dans la « phase 2 » qui bée devant nous, les pôles réfléchiront à leur business plan et mettront en place leur stratégie — qu'ont ils donc bien pu faire durant la phase 1 ? Ce business plan est évidemment indispensable si les pôles veulent bénéficier de la manne résultant de la « mobilisation renforcée de la Caisse des dépôts et consignations », décidément singulièrement ponctionnée les semaines passant, puisqu'elle est appelée à constituer aussi le Fonds stratégique d'investissement national, fonds souverain à la française, dernier rempart du patriotisme économique contre les sangs impurs qui menaceraient de s'emparer du savoir-faire et de l'innovation nationale. (Pour le reste, même Mme Lagarde déclarait n'avoir que peu de précisions à fournir : « Je ne peux pas vous donner de chiffre parce qu'on n'a pas de chiffre précis », a-t-elle dit. « Cela n'a pas de sens d'annoncer un montant. C'est prématuré », déclarait-on à l'Elysée, ajoutant qu'il fallait d'abord « bâtir le fonds, sa gouvernance, définir les critères d'éligibilité pour les entreprises ». Nous voilà rassurés, les administrations ne manqueront pas d'ouvrage.)

Jean-Pierre Corniou, président de l'instance de coordination TIC et PME 2010 et MEDEF, insistait donc avec raison sur le numérique comme instrument du développement de l'économie nationale dans ses filières et dans ses territoires, évoquant la vision irénique de la réconciliation de l'aménagement du territoire, d'une politique de l'emploi terrassant le monstre délocalisateur, de standards numériques au service des utilisateurs et, bien sûr, ingrédient indispensable par les temps qui menacent, de l'épanouissement du développement durable.

Ces invocations parfois lyriques, ces jeux de scènes digne d'un Amphytrion moderne, ces dérobades et substitutions autour d'un discours cathartique convenu sur la compétitivité et le développement économique des PME appuyées sur l'innovation, les amalgames perpétuels entre recherche publique, privée, innovation et applications industrielles font aujourd'hui complètement disparaître le numérique derrière la seule théâtralité du discours sur le numérique. Pour plagier Taguieff, nous assistons au spectacle de « l'Effacement du Numérique ».

C'est dans ce contexte, je crois, qu'il faut juger les 154 mesures du plan France Numérique 2012. Pour commencer, notez bien, ce ne sont pas des mesures mais des « actions », ce qui montre bien que l'on poursuit allègrement dans le registre de la didascalie. Le plan numérique doit permettre à tous les français d'accéder aux réseaux et services numériques : Fantaisie en trois actes.

  • Parabase : prélude au lever de rideau. La scène se déroule dans un paysage idyllique de nos villes, de nos terroirs et des DOM-TOM où, depuis 2010, chaque français, dûment identifié par un passeport biométrique numérisé, est invité à cotiser 35 euros par mois pour un accès Internet haut débit fixe.
    On observe un tableau de genre dans lequel opérateurs interchangeables et courtois dévoilent en toute transparence les cartes de leur couverture de services, offertes à des instances de concertation sur l'aménagement des territoires qui définissent avec enthousiasme des cadres méthodologiques et bénéficient des généreuses largesses de la Caisse des dépôts et consignations — à nouveau ! — en étudiant la prise de participation minoritaire des collectivités locales dans les réseaux ouverts — faut-il y lire que ces largesses de la CDC ne sont désormais pas sans limite ?

    • Mais là n'est pas le plus important. Ce qui caractérise la tonalité de la pièce c'est la Télévision numérique, nouvelle fée des temps (hyper-)modernes. D'une part l'extinction annoncée (Les Cinq dernières minutes) de cette vieillerie sénile et radotante de télévision analogique libère enfin une précieuse bande passante (790-862 MHz, action n°7, procédure d'attribution fin 2009) parée de toutes les vertus pour la radio numérique, et pour les réseaux mobiles de téléphonie et de télévision de nouvelle génération. D'autre part la Télévision numérique et merveilleuse devient le support de nouveaux services, pour lesquels on « dégagera des ressources » (action n°20) et que l'on recevra sur son mobile (action n°21, Max la menace) — résultat d’un lobbying hyperactif au niveau européen pour la norme DVB-SH, enjeu industriel de taille pour la France.

    • Quant au débat sur la quatrième licence mobile nationale, la candidature récente de Free est enterrée (Six Feet Under) et on lancera au premier trimestre 2009 un « appel à candidature pour l'utilisation des fréquences disponibles dans les bandes des 2,1 GHz sur la base de trois objectifs : favoriser la concurrence, valoriser au mieux le patrimoine immatériel de l'État et assurer la meilleure couverture possible du territoire ». Dans le même temps, les conditions d'attribution de la bande 2,6 Ghz, utilisée notamment le WiMax, seront précisées l'année prochaine (action n°10).

Ce décor une fois campé, tout notre « temps de cerveau », riches et pauvres, en métropole et aux DOM-TOM, seniors et jeunes, handicapés ou non, devient entièrement disponible, à haut et très haut débit, à l'abreuvoir des réseaux numériques.

  • Acte I. Le rideau se lève sur un « ambassadeur numérique » en tenue d'apparat (action n°18), chantant d'une voix sonore de baryton le panégyrique du label « Ordi 2.0 » qui qualifiera la filière nationale de redistribution, de reconditionnement et de retraitement des ordinateurs au travers d'un portail web 2.0 (action n°24, Louis la brocante).

Il s'agit de développer la production et l'offre de contenus numériques. Ici il n'est question bien sûr que de surveiller et punir dans la plus pure tradition Olivennes (dont le rapport, remis l'année dernière, inventait la « riposte graduée » aux pirates informatiques avec le succès européen que l'on connaît). En effet, entrent en scène successivement un Observatoire public des technologies de marquage de contenus (action n°32), un groupe de travail piloté par l'AMRT (exit l'agence ad hoc imaginée par le même rapport Olivennes) pour « proposer un mode opératoire à la détection de contenus sous droit sur les sites d'hébergement », et un Répertoire national des oeuvres protégées (Amicalement vôtre). Dans cette prosopopée, il conviendra également :

    • de contribuer à la définition de standards interopérables de DRM (action n°38), de favoriser la diffusion du savoir français, i.e. des oeuvres et des données publiques, mais dans le cadre strict de licences spécifiques qui restent d'ailleurs à élaborer par l'Agence du patrimoine immatériel de l'Etat (APIE, Les Brigades du Tigre),

    • de renforcer l'effort de numérisation de la BnF et sa contribution à la Bibliothèque Numérique Européenne — suivez mon regard, boutons Google hors de France ! (Thierry la Fronde)

    • Bien sûr on réformera la Commission pour copie privée : sous couvert de « l'amélioration de son fonctionnement » elle sera (vivement) incitée à s'interroger sur la validité de la copie privée (et surtout de sa rémunération) pour tous les supports de la nouvelle économie numérique. Elle sera dotée de nouveaux moyens pour ce faire, et, pour faire bonne mesure, mise sous contrôle par désignation de son président et des organisations aptes à y être représentées par arrêté conjoint de pas moins de trois ministères : Culture, Industrie et Consommation ! (Les Shadoks)

    • Enfin le coryphée conclut ce premier acte ébouriffant par un apologue du développement du jeu vidéo et de l'usage de la simulation numérique (Les Experts). En particulier on sensibilisera (action n°61) les entreprises du secteur privé à l'intérêt du serious gaming — en français, on pourrait dire simulation ludique de tout problème complexe ; n'est-ce pas là, involontairement, une formidable mise en abyme du plan France numérique 2012 lui-même, archétype du serious game de politique industrielle, dont l'action n°62 recommande même la promotion au sein de la puissance publique...

    • Le secteur du logiciel est quant à lui à la portion congrue : pour revitaliser la peau de chagrin de l'industrie française du logicielle en voie d'extinction rapide, on ne proposera que de créer un réseau « Logiciels » de correspondants dans au moins dix villes clés (Heroes), en doublon du réseau TIC d'Ubifrance, de promouvoir un affichage séparé des prix des logiciels et systèmes d'exploitations pré-installés, et de permettre la vente découpée de l'ordinateur et de son logiciel d'exploitation — dont chacun sait qu'elles sont les raisons majeures de l'agonie des éditeurs de logiciels français ! Mais un tel monologue aussi ouvertement anti-Microsoft ne peut que susciter les applaudissements d’un public gagné à la cause !

    • Les logiciels libres et l'Open Source sont évidemment mentionnés – c'est presque devenu obligatoire dans un document officiel aujourd'hui – pour se réjouir de leur adoption par les entreprises françaises et européennes mais c'est tout.

    • Enfin un train d'actions (n°71 à 75) vise à raccrocher les wagons du calcul intensif et de la simulation numérique à grande échelle dont la France avait raté les premiers départs : sous l'égide de l'ANR, le Grand équipement national de calcul intensif (GENCI) devra voir son champ d'action élargi (et celui de ses contributeurs aussi, cela va sans dire) dans l'orbite de la collaboration CEA-CNRS en Île-de-France puis sera passé au niveau européen dans un grand plan hypothétique de développement de l'industrie de grands systèmes de supercalculateurs — là aussi il en va de la grandeur et de l'indépendance de la France, de l'Europe (Rocambole).

      Le rideau tombe avec ampleur sur ce tableau patriotique et conquérant.
  • Acte II. Diversifier les usages et les services numériques. La pièce adopte ici un ton plus badin et léger pour souffler après les effets de mâchoires saillantes du premier acte. C'est en fait pour mieux circonvenir, séduire, inciter et contrôler le citoyen cyberconsommateur numérique 2012 (Poigne de fer et séduction) :

    • Côté pile, promouvoir la protection des données personnelles au plan international (voeu pieux irréprochable), inviter, la main sur le coeur, le groupe de travail du Conseil national de la consommation en coordination avec la CNIL, à se presser un peu pour rendre des conclusions en 2009, inviter la CNIL elle-même à mettre en place une campagne de sensibilisation « informatiques et libertés » — et avec quels moyens alors que son président, Axel Türk, faisait naguère état de son impécuniosité et du désamour de la puissance publique à son égard !

    • Côté face, la lutte continue contre toutes les formes de cybercriminalité (Commissaire Moulin) : en priorité la contrefaçon vendue sur Internet (voyons, voyons, de qui donc protège-t-on d'abord les intérêts ?), mise en place de l'OCLCTIC (Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l'information — si ça c'est pas du serious gaming !) qui travaillera, sans nul doute, à alourdir l'Ardoise (Application de recueil de la documentation opérationnelle et d’informations statistiques sur les enquêtes) — je n'invente rien : actions n°84 et 85.

Au passage on apprend que le nombre « d'enquêteurs » de la Police française de l'Internet devrait doubler (Columbo) : le vent d'inspiration chinoise souffle aussi chez nous — j'espère d'ailleurs que l'aveu de l'existence d'enquêteurs en ligne ne surprendra plus les lecteurs de cette chronique. Il faudra assurer son quota de sanctions : de nouveaux délits sont créés dans LOPPSI (loi d'orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure — c'est ici qu'excellent nos athlètes enquêteurs spécialisés en criminalité informatique (Les Enquêtes du Commissaire Maigret), champions, à l’instar d’un Imad Lahoud, de l'Internet-Réalité.) Des campagnes, nombreuses, pressantes, répétées, de sensibilisation aux risques associés à l'Internet, à l'usage des « plus jeunes » (Hélène et les garçons), seront inlassablement menées sous les auspices rassérénants de la Direction du développement des médias (DDM), du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) et de la Délégation aux usages de l'Internet (DAU) – (X-Files).

Enfin l'action n°91 : améliorer la lutte contre le spam est un modèle de subtilité toute en nuance et pondération : « les opérateurs seront invités à travailler avec les pouvoirs publics pour améliorer les conditions dans lesquelles ils pourraient s'engager à limiter l'accès aux numéros et SMS surtaxés correspondant à des services frauduleux ainsi que la réception de messages ou appels provenant de ces numéros et les reversements financiers associés ». Qu'en termes courtois et mesurés ces choses-là sont dites !

Et d'ailleurs cela commencera au plus tôt : dès l'école, avec 400 « cyberbases » — qui sont aux cybercafés ce que le lait materné est au Robusta — dès le primaire et dans les 5 ans (cf. Ordi 2.0 apparu au premier Acte, L’Île aux enfants). Sur cette base saine et vivifiante, on élèvera l'Université Numérique (Un, dos, tres), 100% des documents pédagogiques numérisés pour 100% des étudiants (action n°95) ; on creusera un référentiel des métiers du numériques ; on déploiera des filières de formation au numérique ; on adaptera des formations initiales aux besoins des entreprises — elles-mêmes rendues, rappelons-le, surcompétitives par le numérique, fruit des actions n°104 à 112.

Le grand passage est balisé par de nouveaux Ambassadeurs, formateurs, pédagogues et humanistes (Thibaud ou les croisades), finançant au besoin l'acquisition d'équipements informatique et Internet et soutenant un réseau social de « webschool » sur l'ensemble du territoire, nouveaux colonisateurs éclairés des masses primitives prisonnières de leur obscurantisme numérique, véritables missionnaires zélés des formations adaptées et dépositaires du Baromètre annuel de l'équipement et de l'usage de l'Internet et des TIC dans les TPE et PME en France. Cette formation inédite et moderne de la Congrégation pour la doctrine de la foi numérique s'intéressera également au télétravail qu'il faut encourager et pas que dans le privé, mais également dans le secteur public (action n°114), et en accroîtra la lisibilité — ce sera écrit en plus gros dans les offres d'emploi de l'ANPE, apparemment (action n°116) — elle lancera sur le sujet une « action nationale » en cohérence avec les acteurs du développement durable.

    • Pour encourager le commerce électronique ? Fort simple : promouvoir le statut d'auto-entrepreneur (MacGyver) — vous qui vendez sur eBay déclarez vous au plus tôt et enregistrez vous, vous serez protégés d’une part par la DGCCRF qui enquêtera annuellement sur les plaintes détaillées en matière de commerce électronique — et par une Charte d'Engagement Concertée, d’autre part, fixant les normes de références pour inciter les acteurs de l'e-commerce à lutter contre la contrefaçon — décidément !

      Le paradis numérique (Plus belle la vie) qu'annonce ce second Acte verra l'apothéose d'une dématérialisation complète de l'administration (actions n°120 à 135) avec une mention spéciale pour la justice (pré-plainte en ligne et dématérialisation des procédures dans la chaîne des métiers des services enquêteurs, Un juge, un flic), pour la santé et le bien-être (le dossier médical personnel en 2012 — déjà ! —, mieux que Google et que Microsoft ! Docteur House) et enfin, pour la mutation environnementale de la société (création d'un prix « Green IT » et d'un prix « TIC au service des Cleantech », en français dans le texte - Thalassa.

      Tomber de rideau sous les tonnerres nourris d'applaudissements de l'audience debout !

  • Acte III et Final. Rénover les politiques publiques dans le domaine des PME innovantes du numérique. Pour les mélomanes, il s'agit d'une reprise du thème du premier mouvement des Gazelles (Daktari) sur le mode (i) du couplage fort de la recherche et de l'innovation et (ii) de l'encouragement des PME à fort potentiel. Ici on facilite, on accompagne, on renforce, on encourage, on nomme un Ambassadeur de l'économie numérique en s'appuyant sur Ubifrance, on tire des bilans et (action n°142) on adopte une approche globale pour fonder une nouvelle stratégie nationale concrète de la recherche dans les STIC.

Du coup cette refondation consensuelle donne lieu à un regroupement des moyens humains et financiers (puisqu'il faut bien en parler après 73 pages) au sein d'une Délégation Nationale au Numérique, secondée par un Conseil National du Numérique qui regroupe les attributions du Comité de la télématique anonyme (CTA), du Conseil supérieur de la télématique (CNT), du Forum des droits de l'Internet (FDI), du Conseil consultatif de l'Internet (CCI), du Conseil stratégique des technologies de l'information (CSTI) et des deux collèges du Comité de coordination des sciences et technologies de l'information et de la communication (CCSTIC) — dont, avouera-t-on sans honte, les travaux récents nous avaient échappés. Dans le même élan on fusionnera la Commission consultative des radiocommunications (CCR) et la Commission consultative des réseaux et services de communications électroniques (CCRSCE), spécialistes du « dividende numérique » (Cold Case).

Pour le clou du spectacle, l'Etat s'engage à améliorer l'efficacité globale des systèmes d'information publics (2,6 milliards d'euros de dépense informatique par an, soit 4,3 Ecureuil-Natixis ou encore 0,53 KervielsThe Sopranos). L'ode pindarique à la mission de préfiguration pour étudier les gains, investissements et modes de gestion de la création d'un Centre de service partagé numérique, se termine sur une violente sortie contre l'impérialisme américain de l'ICANN — l'autorité yankee de gestion des noms de domaine Internet — exercé unilatéralement au détriment de l'ENISA (European Network and Information Security Agency). Fomentant un contre-pouvoir libérateur, l'action n°154, finale et grandiose, fédère nos partenaires européens autour d'une structure de gestion européenne de l'Internet des objets — connus sous le nom horticole de « racines ONS » — et mettre en commun les programmes nécessaires de R et D nécessaires à la création d'une architecture distribuée pour l'Internet des Objets en Europe.

Marseillaise. Rideau. Rappels. Hymne à la joie et rideau final.

Ce récit symbolique eut probablement encore frappé plus fort les esprits si le Président lui-même ne s'était décommandé au dernier instant — appelé, il est vrai, à des plus hautes et nobles tâches sur fond de crise financière mondiale (avec le secrétaire d'Etat, etc.). Dans ce premier filage du mythe, le registre du vocabulaire de ces fameuses actions frappe dès l'abord : inciter (8 occurrences), favoriser (39), encourager (12), accompagner (19), mettre en place (64), concerter (5), soutenir (11), adopter (10) mais agir (7) — et encore : « il s'agira de proposer » et « il convient d'agir de sorte que » ne devraient pas compter. L'hypotypose peinte par le plan Besson se situe donc largement dans le registre prudentiel et diplomatique comme s'il fallait respecter un fragile équilibre des forces en présence. On a pourtant connu naguère une présidence aux envolées bien plus directives sur, par exemple, la suppression de la publicité sur les chaînes de la télévision publique ; ou bien encore un rapport Olivennes dans la plus pure tradition de Jeremy Bentham (1748-1832).

Ainsi donc comme on efface le numérique comme sujet industriel, en le donnant à voir dans la représentation d'une allégorie où règne la céleste harmonie audiovisuelle dans une France européenne prima inter pares, ayant IP-acifié ses populations et aménagé ses territoires par la médication numérique, on efface subrepticement la volonté d'action politique en figurant un discours mondain et raffiné, informé certainement mais renonçant implicitement à l'action.

Sur la forme, le recours au format court et saccadé des cent cinquante quatre actions fait inévitablement penser aux techniques de montage du cinéma DV. Le récit mythique « France Numérique 2012 » prend alors l'apparence d'un storyboard fouillé prêt à la sérialisation après le succès espéré de ce pilot. Les nombreux plans-séquences sur la numérisation de l'administration, culminant dans sa complète dématérialisation — préfigurée ici à 7:33 minutes du début — laissent à imaginer le merchandising féroce que l'on pourra décliner autour des premières saisons 2009-2012, sans parler du buzz sur la Toile, de l'e-commerce collatéral et des revenus de la publicité en ligne que la prolifération vivace des portails, sites collaboratifs, répertoires, catalogues des oeuvres publiques, registres des ayant-droits, référentiels d'interopérabilité, études normatives, enquêtes et résultats en ligne laissent à l'imagination fertile du marketing. Serious gaming, indeed.

En attendant le DVD, qui ne devrait pas tarder à sortir (action n°65 : « Veiller au raccourcissement des délais de mise à disposition des contenus audiovisuels et généraliser la distribution numérique de musique sans dispositifs de protection bloquants conformément aux accords signés à l’Élysée le 23 novembre 2007 »), on peut regarder le clip de la bande annonce. J'attends déjà avec impatience la prochaine saison : « France Numérique 2017 » !

samedi, septembre 27, 2008

Les élites américaines se cherchent un super-héros

Durant les deux dernières folles semaines aux Etats-Unis, les élites américaines désemparées se cherchaient désespérément de nouveaux super-héros.

Première étape à New York au coeur de la déflagration financière qui engloutit non seulement Wall Street mais le macrocosme politique américain. La conférence de Dow Jones sur le private equity s'ouvrait précisément le jour des brutales répliques des secousses récentes de la chute de Bear Stearns, Freddie Mac et Fannie Mae : en quelques heures disparaissait Lehman Brothers, icône New Yorkais de la banque privée s'il en est, puis Merrill Lynch, autre vénérable institution, achetée par la banque de détail (horresco referens) Bank of America, et, pour faire bonne mesure, l'Etat organisait précipitamment le sauvetage de l'assureur AIG pour 85 milliards de dollars !

À la conférence Dow Jones, la figure proposée du super-héros était celle de Steve Schwarzman de Blackstone, auteur, avec son associé Peter Peterson, en 2007 du tour de force consistant à introduire en Bourse leur titanesque société de gestion de fonds privés d'investissement—une opération qui les rendit instantanément milliardaires. Interrogé par le gotha de la finance privée, qui écoutait avidement le prêche dans la grande salle de bal du Waldorf-Astoria, sur à qui allait maintenant la loyauté des gestionnaires compte-tenu de cette situation inédite où sont inextricablement liés les intérêts des dirigeants, des bailleurs privés du fonds d'investissement, et des actionnaires (publics) de la société de gestion, Steve Schwarzman fit une réponse irénique. Tous ces intérêts hétérogènes sont heureusement réconciliés à partir de l'instant où Blackstone poursuit une politique d'investissement assurant un fort ROI (Return On Investment, le retour sur investissement) à toutes les parties, ainsi profitablement unifiées dans le culte de la performance financière. Et d'ailleurs, précisait-il, c'est précisément pour s'en assurer que les clauses en petits caractères de l'IPO de Blackstone ne donnent aux actionnaires de la société cotée, simples passagers de troisième clase du TGV Blackstone, strictement aucun moyen de participer ou d'influencer les décisions d'investissement, province exclusive des dirigeants associés verrouillée par un régime juridique a hoc. L'impavide et souriant Schwarzman, Armani tiré à quatre épingles devant l'élite financière de New York, n'exprimait-il pas là, avec une naïveté désarmante, une des causes essentielles de l'ouragan financier qui n'allait guère tarder à s'abattre à nouveau sur Wall Street ? (Depuis son introduction en Bourse, Blackstone Group, NYSE:BX, a perdu la moitié de sa valeur.)

Alors les nouveaux super-héros ne seraient-ils pas plutôt Hank Paulson, le secrétaire au Trésor américain, et Ben Bernanke, le président de la Fed (la banque centrale américaine) ? Sur les photos envahissant les premières pages des quotidiens, Paulson affiche un air martial, mâchoire militairement crispée et doigt accusateur tendu, qui contraste singulièrement avec l'attitude effacée de la silhouette professorale de Bernanke. Dans la tragédie grecque, les dieux rendent fous ceux qu'ils veulent perdre. On reconnaîtra donc dans les palinodies de la négociation entre nos deux super-héros putatifs et le Congrès américain tous les éléments de la tragédie grecque classique : agôn, affrontement rhétorique entre super-Paulson-Bernanke et les sénateurs irrités, hésitants, et furieux ; la supplique—super-Paulson s'est agenouillé devant Nancy Pelosi, House Speaker, pour implorer l'autorisation immédiate d'allouer 700 milliards de dollars au renflouement du Titanic financier !— ; et l'indispensable récit du messager avec au choix George Bush, John McCain et Barack Obama intervenant en boucle devant les caméras pour raconter leurs versions de cette confrontation anthologique.

Décidément il est encore trop tôt pour décider d'honorer Hank et Ben des qualités du super-héros américain. Tournons nous alors vers l'élite technologique dans l'espoir d'y trouver remèdes et secours. Deux événements la rassemblait cette même quinzaine héllenistiquement tragique : la conférence-exposition Web2.0 d'O'Reilly Media et la conférence Emerging Technology '08 sur le campus du MIT à Cambridge, près de Boston.

La version Web2.0 du super-héros est sans nul doute Tim O'Reilly, généralement reconnu pour avoir inventé le terme. Le thème de son keynote dans un Javits Center plein développait une idée fascinante : la collision entre le World Wide Web et la réalité. Ce que Nova Spivack, dont nous aurons à reparler, appelle joliment le *Web Wide World*, le monde en Web grandeur. O'Reilly, pilier post-hippie de l'Esalen Institute dans les années 70 devenu éditeur technique à succès et gourou socio-technologique, expliquait qu'à l'avenir les applications « d'intelligence collective » du Web seraient alimentées par l'incroyable prolifération de capteurs variés que nous déployons autour de nous (de la webcam aux « objets intelligents » connectés par IP) et dont nos mobiles sont de plus en plus chargés. (Exemple tiré du monde industriel : la chaîne logistique intégrée et automatisée du constructeur Dell.) Son second argument, plus classique, illustrait le formidable outil social que représentent les technologies du Web2.0 et leur capacité, si employées avec discernement, à changer le monde. On songe à l'exemple récent de la campagne Web menée de main de maître par l'équipe de Barack Obama, animée par un des cofondateurs de Facebook, tant pour la promotion de son programme que pour la levée de fonds. On pense également au mouvement de foule spontané qui obtint, en Egypte, la libération d'un journaliste, fameux blogger, qui n'avait eu que le temps d'envoyer ce seul mot « Arrested » sur Twitter, répercuté et propagé dans tous les réseaux sociaux. Mais la fin de la présentation prenait un tour politique en devenant un appel à peine voilé à voter Obama—pas vraiment le neutralisme attendu du super-héros finalement...

La collision du Web et du monde était également évoquée dans le grand auditorium du Kresge sur le campus du MIT une semaine plus tard, mais sous un angle radicalement différent. Craig Mundie, CTO de Microsoft, monta sur scène accompagné d'un petit robot, d'origine certes sud-coréenne mais gavé de logiciels de capture et de reconnaissance d'images en temps réel issus des laboratoires de Microsoft Research—dont un nouvel établissement vient précisément de s'installer à Cambridge auprès du MIT. Après une forme, assez convaincante finalement, de dialogue Mundie-Machine, il présentait le credo de Microsoft, devenu aujourd'hui « Client plus Cloud » (qui sonne peut-être mieux que le précédent Software and Services qui jouait sur l'acronyme SaaS) en montrant une application mixant monde réel et monde virtuel du Web. À partir d'une photo, prise d'un téléphone portable, de la couverture d'un magazine, tout son contenu devenait consultable depuis un écran tactile en en approchant simplement le téléphone cellulaire ; les pages et les illustrations des articles du magazine étaient alors annotées, au fur et à mesure de leur consultation, des résultats de requêtes vers le moteur de recherche MSN et d'images et de vidéos de Microsoft Virtual Earth, dans lesquelles, ô subtilité finale, on pouvait cliquer pour « entrer » dans une visite virtuelle des monuments, boutiques ou bâtiments au rendu photographique. Bref, plus besoin de s'éloigner de son ordinateur pour voir le monde plus réel encore que dans la réalité ! Mais est-il bien sérieux pour un Mundie super-héros de proposer la fuite en avant dans un monde réel-virtuel à mi-chemin entre Philip K. Dick et Jean Baudrillard peuplé de robots coréens tournant sous Windows for Animats ?

Les inquiétantes connotations dickiennes étaient d'ailleurs assez explicites au panel suivant sur le logiciel prédictif, forme actuelle la plus aboutie du mythe du data mining. Eric Horwitz de Microsoft Research et Eric Bonabeau d'Icosystems proposaient simplement que l'ordinateur soit donc ce super-héros. Leur logiciels sont capables d'analyser les flux croissants de données collectés, volontairement ou involontairement, sur nos comportements quotidiens et, en les comparant à des modèles cognitifs de nos propres esprits, de prédire nos réactions et nos surprises à venir. L'application de Microsoft embarquée avec les GPS des véhicules des employés de Redmond les prévient à l'avance des bouchons et de l'état à venir de la circulation. Elle indique même « préparez vous à une surprise » lorsque cette prédiction est estimée très différente de votre anticipation habituelle ! (Reste à savoir ce qui constitue une surprise si tous les conducteurs sont prévenus simultanément d'une surprise immanente... Une question à discuter avec vos voisins lors de votre prochaine soirée au bar d'El Farol.) Inutile de dire quelles intéressantes applications imaginaient les quelques éminents représentants du Department of Defense présents dans l'audience...

Même relent dickien de Minority Report dans les tables rondes sur la Santé. Différentes initiatives de « dossier du patient » ont été lancées cette année par des géants de l'Internet comme Microsoft (Health Vault) et Google (Google Health). En dehors des nouveaux défis techniques que posent ces gigantesques bases de données, il a été immédiatement question des droits d'accès au dossier et de la protection des données et de la vie privées des utilisateurs. Inquiétudes aussi devant la floraison de startups dites de « génomique personnelle » dont 23andme, fondée par celle qui est devenue Mme Brin, reste l'exemple le plus connu. (Comme Navigenics ou deCode ; mais voir aussi l'intéressant SNPedia.) Dans les états de New York et de Californie, ces startups ont été visées par des poursuites juridiques pour pratique illégale de la médecine—ce dont évidemment elles se défendent énergiquement.

O'Reilly passait certes rapidement sur le fait que Facebook, Twitter, et autres MySpace sont bien près d'abrutir une génération entière ; la session sur les mashups et le Web 3.0 au MIT risquait une perspective contradictoire. Loin d'infantiliser des utilisateurs, réduits à twitter des inepties toutes les dix secondes devant leurs écrans de télévision HD (haut-débit et haute-définition), les réseaux sociaux leur permettent de s'approprier le Web par les mashups avec lesquelles ils butinent sur la Toile et mettent en scène leurs collections personnelles de flux d'information—texte, audio/podcast, image, 3D, vidéos etc. Illustrations : des sites comme FriendFeed, DreamFace Interactive, Ning, Drupal et quelques autres. Ce mouvement atteindrait aujourd'hui une maturité suffisante pour que Twine, le très secret moteur de recherche sémantique, de la non moins secrète startup de Nova Spivack, Radar Networks, envisage directement d'exploiter ce profiling collectif pour automatiser recherches et requêtes. Cette fois nous sommes dans le 1984 d'Orwell...

Cherchons vite ailleurs le super-héros salvateur. Il y avait bien sûr Vinod Khosla.

Vinod Khosla, entrepreneur et investisseur emblématique de la Silicon Valley (Sun Microsystems, Kleiner Perkins) expliquait comment son fonds, Khosla Ventures, avait constitué un portefeuille de startups attaquant les questions de production, de stockage et de distribution d'énergies propres. Sur le même thème, JB Straubel de Tesla Motors montrait le premier coupé sport entièrement électrique—et non pas des hybrides comme on les croise de plus en plus sur les highways américaines—avec des performances dignes du Mans. Le Tesla Roadster passe de 0 à 60mph (96,5 km/h) en 4 secondes et atteint 120mph (193 km/h) dans cette première version.

Dans le culte naissant des green techs même le Vélib parisien (cocorico ?!) était montré comme exemple à suivre pour un projet de petites voitures électriques (à faible rayon d'action) mises à la libre disposition du public qui devrait voir le jour à Boston l'année prochaine. (Il faut croire que l'attachement de l'américain moyen à sa voiture reste suffisamment fort pour qu'on les préfère, même électriques, à des bicyclettes comme dans nos villes européennes...) Il est vrai que, préoccupé par le théâtre tragique à Washington, nos amis américains n'ont pas connu la joie d'un Grenelle du Développement durable.

Plus que le zélateur du capitalisme vert, c'est peut-être un autre natif de l'Inde, Gururaj Deshpande qui méritera ce titre de super-héros. Cofondateur de Cascade Communications en 1990, acquise par Ascend en 1997 pour $3,7bn, entrepreneur multimillionnaire après l'IPO, au plus haut de la bulle, de la société d'optoélectronique qu'il avait ensuite fondée en 1998, Sycamore Networks, Deshpande a créé au MIT une fondation destinée à aider les entrepreneurs locaux en Inde. Ce super-héros serial entrepreneur confirmé rappelait que l'innovation technologique devait aider le plus grand nombre et ne pas se confiner à quelques centres universitaires de premier plan pour faire réellement une différence.

Mais le super-héros n'est-il finalement pas à trouver parmi ces TR 35, trente-cinq entrepreneurs et chercheurs de moins de 35 ans sélectionnées par l'organisation de la conférence pour leurs innovations, parfois révolutionnaires. Même si l'on connaît le tropisme américain de la foi presque inébranlable dans l'innovation technologique pour apporter des solutions aux problèmes socio-économiques, quelles que soient leurs ampleurs, la passion démontrée par chacun des ces jeunes scientifiques expliquant leurs travaux de recherche et leurs startups déclenchait un enthousiasme communicatif. Voilà qui contrastait merveilleusement avec la morosité des milieux financiers paralysés par les faillites en série des institutions bancaires ! Sans être complètement insensibles à la débâcle qui s'annonce, les startups technologiques ont ici de belles perspectives—rappelons que, pour la plupart, elles sont financées par des fondations, des mutuelles et des fonds d'origine privée qui sont plus disponibles (et plus importants) qu'en Europe pour les jeunes et très jeunes PME.

On le voit, du côté des jeunes technologues, on ne manque pas d'idées pour changer le monde et le climat reste à l'optimisme et à la sérénité au milieu de la tempête. Les attributs du super-héros ?



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