samedi, mai 28, 2011

La mission civilisatrice du numérique de l'Etat français


« Les Français sont, en quelque sorte, en ce début d'été, à pied d'oeuvre. Quelles que soient les innombrables difficultés d'aujourd'hui, et craintes légitimes pour demain — on sent bien qu'elles sont liées à un monde qui s'enfonce, et qui sera remplacé. Chacun peut chercher et trouver sa place dans le train de l'avenir. Cet appétit de l'avenir, ce sentiment profond que les techniques les plus récentes, que la télé, le magnétoscope, la vidéo, l'ordinateur personnel, [l'Internet] recèlent des trésors d'outils pour la connaissance est la chance à ne pas laisser passer. »



Voilà, dans l'esprit, ce que Gilles Babinet, entrepreneur au parcours réellement remarquable, tout juste élu à la tête du Conseil national du numérique, déclarait à propos du rôle qu'il souhaite donner à cette auguste instance devant d'éminents représentants du prestigieux Corps des Mines venu examiner, avec une curiosité digne de Bartolomé de las Casas, le nouvel Indien des temps modernes, « l'entrepreneur ».



Si ces mots ne furent pas ceux qu'il prononça exactement, c'est parce qu'en fait ils sont extraits d'un article de Jean-Jacques Servan-Schreiber datant de juillet 1983. Sous son impulsion, généreusement étayée par Sam Pisar et Raj Reddy, sept ministères de l'époque, s'appuyant sur le réseau de la Datar, les moyens de l'Agence de l'Informatique — créée en 1980 et supprimée en 1987 par Alain Madelin qui estimait son utilité contestable —, et les administrations régionales lançaient, après avoir réuni les moyens financiers et un premier lot de 2000 ordinateurs — défense de ricaner —, l'opération « un été pour l'avenir » : deux cents ateliers informatiques pour les jeunes en régions. Avec le recul, force est de constater que nos « enfants terribles » de la génération Internet ne sont guère issus de cet envol lyrique et des ces idées humanistes du début des années 1980.



Mercantilisme et nouvelles velléités de politique industrielle de redressement national, aux vagues relents de récupération électoraliste, sont d'évidence passés par là.



Le parallèle politique est en tout cas frappant. Barack Obama acceptait en février dernier l'invitation à dîner en compagnie des représentants les plus médiatiques de la génération Internet chez John Doerr, investisseur en capital-risque vedette de la Silicon Valley — chez Kleiner Perkins Caufield and Bayers, il compte à son track record Silicon Graphics, Netscape, Google et Amazon, par exemple — et activiste politique démocrate et conseil de l'administration américaine au sein du Economic Recovery Advisory Board. Sous nos cieux, Nicolas Sarkozy conviait de son côté des « blogueurs » et des personnalités de l'Internet français à déjeuner la même semaine. Obama lance sa campagne électorale pour les élections présidentielles de 2012 via Twitter et organise au siège social de Facebook son premier meeting électoral. Aux Tuileries, Sarkozy confie, dans la précipitation, une vaste opération de communication à Maurice Lévy, le patron de Publicis, convoquant d'autorité la crème de la crème du Web au prêche moralisateur visant à la « civilisation de l'Internet » proposée au menu de la réunion du G8 à Deauville : ce fut l'e-G8. (Ou plutôt la controverse de Valladolid 2.0 !) Et voilà pourquoi on s'arrache aujourd'hui, au travers de l'Atlantique, la présence d'un Mark Zuckerberg qui fait oublier jusqu'au festival de Cannes et ses stars hollywoodiennes ! (N'a-t-on pas parlé d'un Oscar pour The Social Network ? Jolie mise en abyme.)



Et si le fétichisme des entrepreneurs du Net n'était qu'un instrument de communication dans l'exécution d'une véritable volonté politique ? Pourquoi donc ces entrepreneurs exemplaires acceptent-ils de jouer ce rôle qu'on leur attribue dans la théâtralisation politique de l'Internet ?



En mars dernier McKinsey, mandaté par Google — justement empêtré dans la taxe éponyme du sénateur Marini sur la publicité en ligne —, publiait le rapport Impact d'Internet sur l'Economie française. Dans sa présentation, McKinsey avance que « la contribution d'Internet, qui pèse 60 milliards d'euros dans l'économie française, soit 3,2% du PIB en 2009, contribue plus que d'autres secteurs de l'économie tels que les transports, l'énergie, l'agriculture, la finance ou encore le commerce ». Des conclusions fort opportunes, bien sûr, pour le mandant, unanimement vilipendé en France et consacré comme exutoire national depuis les diatribes de Jean-Noël Jeanneney. À vingt-huit ans d'intervalle, le rapport confirmerait aussi l'intuition lumineuse de JJSS sur les « emplois d'avenir » créés grâce à... Internet, tout de même bien jeune en 1983. L'autorité publique ne pouvait se laisser ainsi prendre de court par une telle révélation, surtout stipendiée qu'elle était par l'épouvantail numérique de référence ! Du coup, on a ressorti des archives où il amassait la poussière le projet d'un Conseil national du numérique.



Nicolas Sarkozy avait en effet annoncé en 2007 la création du Conseil national du numérique. Ce projet, qui instaurait un nouvel organisme consultatif sur le sujet, est resté lettre morte pendant plusieurs mois. Repris à son compte à l'automne 2008 par Eric Besson dans son plan France numérique 2012, ce conseil devait notamment être chargé d'élaborer des chartes d'engagement et de bonne conduite, destinées aux acteurs du numérique. Le toilettage en a été offert, comme il se doit, à l'un de nos totems entrepreneuriaux : il a été confié à Pierre Kosciusko-Morizet, co-fondateur de Price Minister, le soin d'organiser ainsi une large consultation afin de définir le rôle de ce Conseil National du Numérique, son champ d'action, ainsi que sa composition. Et donc derechef, rapport dûment remis au même Eric Besson, sous les lambris centenaires du ministère.



Installé sans traîner le 27 avril suivant, le Conseil national du numérique suscite immédiatement les critiques, tant sur sa composition que sur ses missions. Au vu du processus alambiqué qui a conduit à sa création, on ne saurait pourtant s'étonner d'y retrouver une prépondérance des représentants français de l'e-commerce et des services en ligne. Est-ce donc l'union sacrée tant appelée contre Google ? Cela n'en prend pourtant pas le chemin : le CNN vient de juger la taxe Google inappropriée. Premier troll ?



En fait, pas besoin du CNN pour stigmatiser la politique de Gribouille qui semble présider aux atermoiements sur le numérique : la fuite récente de données chez TMG montre qu'on se prend tout seul les pieds dans l'Hadopi ! L'Internet civilisé en marche. Trident Media Guard est en effet un prestataire indirect de l'Hadopi pour la collecte des adresses IP. Son dossier de candidature avait été une première fois rejeté par le Collège de l'Hadopi, mais elle fut finalement retenue sous la pression des ayant-droits — surprise, surprise ! Thierry Lhermitte, qu'on a connu mieux inspiré, est investisseur au capital de TMG ! Comment TMG a-t-il été à l'origine sanctifié par la CNIL ? Qui est à l'origine de cette fuite fâcheuse d'adresses IP en plein e-G8 ? Autant d'intéressantes questions auxquelles l'audit tardif commandité par l'Hadopi peccamineuse devra répondre.



Courteline aurait pu l'inspirer, le vaudeville du numérique se poursuit sous les lumières et les paillettes de la politique-spectacle. On peut, à la rigueur, regretter que des entrepreneurs aux pedigrees impeccables dans l'industrie viennent s'y dévoyer là où ils jouaient crucialement leur role-model d'inspirateur expérimenté et d'accompagnateur des jeunes pousses françaises. Ce n'est pas tant les politiciens qui ont besoin d'eux que les très jeunes entreprises innovantes si mal en point en France : tous ces talents laissés en déshérence ont besoin que ces entreneurs-modèles continuent à montrer l'exemple, précisément à entreprendre et à investir en business angel, pas à cautionner une vision normalisatrice du numérique de l'Etat.



mercredi, mai 18, 2011

Les naturalistes de l'Open Source au Printemps du Libre


Le « Printemps du Libre », think tank où, précise le site du Conseil national du Libre, les professionnels du logiciel libre et de l'Open Source « débattent librement de 13h30 à 20h », s'est tenu la semaine dernière en prélude au salon Solutions Linux. Co-organisé par le CNLL, le Groupe Thématique Logiciel Libre (GTLL) du pôle Systematic et PLOSS, le réseau des acteurs du Logiciel Libre en Île de France, il visait à faire un état des lieux du Libre, particulièrement en France. Visée ambitieuse et promesse tenue par l'organisation impeccable d'une série d'une douzaine de brèves présentations suivies de débats qui furent parfois animés mais toujours disciplinés.




S'il fallait se réduire aux thèmes essentiels qui agitent aujourd'hui la communauté française, a l'écoute de ces « libres débats », il est patent que les sujets liés à l'organisation et aux business models prédominent. Stéfane Fermigier s'interrogeait sur l'existence et la caractérisation de multiples « écosystèmes du Libre » — une question moins anodine qu'il n'y paraît. Et de fait, d'éminents représentants de cette biodiversité du Libre témoignaient de la vivacité présente au faîte des évolutions techniques du moment : cloud computing avec la liane grimpante phanérophyte Hedera Technology ; l'eau de source (code) du bureau Linux avec l'aquifère DotRiver ; ou encore, l'inépuisable question décennale de l'avenir de Mandriva, notre urodèle hibernant national, espèce en voie de disparition qui semblerait trouver protection et salut dans de nouveaux biotopes au Brésil et en Russie !




Cette question existentielle de l'avenir est apparemment au coeur des interrogations du monde du Libre. Laurent Séguin de l'AFUL et du GTLL abordait la question de front et Patrice Bertrand de Smile orientait le débat sur les relations entre éditeurs, entreprises et communautés, laissant à penser qu'aujourd'hui plane encore une forme d'incompréhension ou, tout du moins, de scepticisme entre le monde du Libre et celui traditionnellement appelé « de l'entreprise ». En contrepoint rassurant, Obeo livrait les recettes du succès de la Fondation Eclipse dans la forme d'organisation qu'elle s'est choisie. La question tourne — trop ? — souvent autour de la conformité des modèles économiques observés aujourd'hui à une idéalité fondatrice de l'Open Source, dont un des messies serait, par exemple, Eric Raymond auteur de l'incunable La Cathédrale et le bazar. (Quoique tout ne soit pas toujours aussi irénique au Walhalla de l'Open Source où vitupère aussi le fulgurant Connochaetes rms appelant à la conflagration du Ragnarök du logiciel !) Il semblerait pourtant que les analyses économiques, maintenant anciennes, des processus caractéristiques des communautés de Josh Lerner et Jean Tirole, comme celles de Yochai Benkler, complétées par le décorticage juridique des enjeux par Eben Moglen, aient fermement rattaché cette question à la Théorie de la firme initiée par Ronald Coase.




Tout ceci était donc bien vert et durable, tout à fait dans l'esprit du temps.




D'autres, ayant probablement surpassé ce Sturm und Drang existentialiste, voient dans le Libre précisément un modèle organisationnel exportable et bénéfique à de nombreux autres secteurs industriels — voire même, le chemin lumineux de la sortie de crise pour quelques uns. Allez, en vrac, dans l'esprit foncièrement optimiste du Commissariat au développement durable : « Le logiciel libre et le développement durable », « Le logiciel libre créateur d'emploi local », « Le logiciel libre et l'innovation managériale », « Le libre dans les pays en voie de développement ». Le Libre, produit bio, altermondialiste et révélation de la croissance verte dont le discours hésiterait soudain entre programme économique pour une autre politique industrielle et prosélytisme zélateur, réminiscent des adynatons sixties de l'Esalen Institute.




À ce propos, le double mouvement de réflexion de ce Printemps du Libre, retour spéculatif, d'ordre mythologique, sur les fondations originelles de la pensée sauvage de l'Open Source, d'une part, et propagation de la doctrine de la foi sur d'autres territoires à convertir dans le mouvement de retour au naturalisme, dans sa déclinaison verte et durable, d'autre part, annoncent les thèmes de la prochaine édition de l'Open World Forum, à Paris en Septembre 2011 : mot d'ordre, Think, Code, Experiment.




Au printemps déjà, en 1956, le Commissaire du bureau central Mao Tsé-toung haranguait : « Que cent fleurs s'épanouissent ! ».



vendredi, mai 13, 2011

Angry Birds


Difficile, cette semaine, de manquer de remarquer l'esprit de concurrence pied à pied et les poussées d'adrénaline qui forment l'âme de cette industrie : le Ballmer des grands jours à la tête d'un Microsoft, qu'on disait flottant entre deux eaux après les départs de ses managers historiques, Ray Ozzie, Bob Muglia, Robbie Bach, Stephen Elop, et Mich Matthews en quelques mois, annonçait triomphalement le rachat de Skype au prix inouï de 8,5 milliards de dollars, le jour même de l'ouverture de Google I/O, la grand-messe de Google au Moscone Center à San Francisco.

 



Microsoft ne pouvait, en effet, laisser s'établir sur le terrain de Windows 7, au lendemain de son accord avec Nokia dont le même Stephen Elop vient de prendre la barre le service Google Voice et le Facetime promis par Apple. (D'autant plus qu'après de sérieuses échauffourées par communiqués de presse interposés, Google Voice, exclu de l'App Store l'été dernier par un Apple propriétaire et tatillon, y est de retour.)

 



Paradoxalement, Facebook pressenti comme acheteur potentiel de Skype depuis quelque temps — mais à ce prix là, probablement gêné par son statut de société non-cotée malgré une valorisation stratosphérique sur des marchés de gré à gré à la réputation sulfureuse — pourrait aussi bénéficier de ce rachat pantagruélique. Google, d'une part, dont Facebook fait sa Nemesis — au point, paraît-il de commissionner l'agence de relations publiques Burston-Marsteller pour distiller un venin acrimonieux sur les pratiques de son concurrent sur le (non) respect des données privées — se trouve ainsi privé d'une proie qu'il convoitait. La concupiscence de Google pour Skype date peut-être même de 2005 quand Ebay emportait ce trophée âprement disputé pour 3,1 milliards de dollars, avant de le revendre pour 2 en 2009, aux vendeurs d'aujourd'hui : SilverLake Partners, Andreesen Horowitz, le fonds de pension canadien CPPIB, et... les fondateurs Niklas Zennström et Janus Friis au terme de laborieux procès. (Une incidente : vu de ce bout-ci de la lorgnette, il faut évidemment s'attendre à ce que le grand choeur de la communauté financière du capital risque européen, en déshérence par les temps récessifs qui courent, entonne l'aria galvaudé de l'immense succès retrouvé des entrepreneurs de la vieille Europe — un suédois et un danois — en tendant leur sébile, la larme à l'oeil, à des investisseurs institutionnels qui ont déserté depuis longtemps au premier coup de trompe de Lehman Brothers.)

 



Rappelons également, d'autre part, que Microsoft est actionnaire de Facebook, ayant acquis, sous les cris d'orfraie moqueurs des commentateurs, 1,6 % du capital pour 240 millions de dollars en 2007. (Qui valent aujourd'hui 1,2 milliards à la valorisation « irrationnellement exubérante » actuelle du réseau social !) Facebook aura ainsi peut-être accès à la technologie Skype au bout du compte via cet actionnaire bienveillant aux intérêts anti-Google alignés sur ceux de l'enfant terrible du Web social : des crédits Facebook pour payer des minutes Skype ? « I Like » !

 



Alors qu'opposait Google, lors de cet événement I/O, à ce qui ressemble donc à un assaut concerté contre le moteur de recherches ? Une riposte organisée sur deux fronts majeurs : Android et Chromebook.

 



Google a rendu compte de la progression rapide d'Android ces derniers douze mois, les 400.000 activations quotidiennes de smartphones aujourd'hui permettent d'anticiper 100 millions d'activation pour cette année. Quant à l'écosystème, il croît et embellit : une communauté en croissance (36 fabricants, 215 opérateurs, 450.000 développeurs) et plus de 200.000 applications sur Android Market ainsi que la location de films — toujours moins que l'App Store mais pour combien de temps, compte-tenu de la vitesse acquise. Au plan technique, l'arrivée de la version 3.1 dite Honeycomb est imminente ; les applications de domotique avec Android at Home (intégrant un serveur multimédia HD, Tungsten, couplé au nouveau service Google Music, et le support du protocole de communication radio Zigbee) envahiront nos foyers, un nouveau plug-in pour Eclipse permettant de développer des applications combinées Android - App Engine directement laisse imaginer la collecte instantanée des données mobiles dans le cloud Google ; ça tombe bien l'App Engine sort de révision pour accueillir le nouveau langage de programmation maison, Go, et l'API de prédiction, produira, grâce au machine learning, une analyse encore plus fine et permanente de votre comportement.

 



Go est le troisième langage de programmation, après Java et Python, à recevoir l'onction de Google pour App Engine. Relativement peu connu, malgré sa livraison en Open Source dès 2009, Go est pourtant le fruit de l'expérience des authentiques et vénérables pères de l'Eglix, prophètes en leur temps, Ken Thompson — une simple ligne dans son C.V déclare sobrement : 1969  Develops UNIX operating system — et Rob Pike — Plan 9, Inferno et avec Brian Kernighan : the UNIX Programming Environment —, accompagné de leur diacre Robert Griesemer, prosélyte de Sawzall. L'intérêt de Go a été récemment relancé par d'abscons débats techniques comparant ses mérites à ceux, révélés, de la star montante de la Silicon Valley pour le développement d'applications cloud, Node.js — ce qui nous ramène une fois de plus à Google, puisque Node.js est basé sur V8, le moteur Javascript de Google Chrome.

 



Pour aspirer encore plus vite les éphémères traces de notre vie en ligne et diriger à haut débit toutes ces scories personnelles dûment annotées, classées, et catégorisées vers les mausolées de données de Google, silencieux datacenters dévoreurs de terawatts, enfouis aux quatre coins du territoire, voici l'invasion des Chromebooks. Tel le Sardaukar de la Maison impériale Corinno, démarrant sous Chrome OS en quelques secondes (grâce à la mémoire flash), le Chromebook se connecte immédiatement sur le cloud Google à vos applications et vos données, votre musique et vos vidéos, en toute sécurité ; en permanence aux aguets, empressé de servir, il capture avec efficacité et déférence vos moindres intentions sur la Toile. Naturellement, le Chrome Web Store vous permet de faire votre marché de toutes ces nouvelles applications notamment, mirabile dictu, pour la première fois l'indispensable Angry Birds.

 



Quelle meilleure image de la bataille des angry birds du Web, Google, Microsoft, Facebook, Apple pour la domination de l'univers en ligne ?

 



jeudi, avril 14, 2011

Homo Pixar


À suivre la thèse fascinante d'Hervé Aubron dans Le Génie de Pixar, les films entièrement numériques du studio d'Emeryville en Californie donnent à voir bêtes et machines assistées par ordinateur s'évertuant à donner des leçons d'humanité au genre humain. Cette philanthropie numérique apparaît d'autant plus comme une aporie que, de ce genre humain, il n'y a plus grand chose à sauver dans ces films tant il y est présenté sommairement mécanisé par ces mêmes technologies qui permirent à Pixar de délier irréversiblement le dessin animé de la main humaine tenant le crayon. Dans le monde de Pixar, intelligence et affects ont été complètement transférés — qu'elle soit animal anthropomorphisé, marionnette, ou ordinateur le plus sophistiqué — à la Machine (Wall-E, Cars, Toy Story, etc.) laissant alors l'homme à sa solitude, abandonné par ses images, ses sentiments, son intelligence. Quant aux machines, héritières en ligne directe de HAL, elles rêvent, elles soupirent, elles raisonnent et n'ont d'autre recours que de se pencher amicalement sur le sort de cette humanité qui les a trop bien façonnées à son image numérique.

 



Tout ça serait-il du cinéma ? Pas tant que ça à en juger par le récent Forum 2011 Microsoft Research -- INRIA, qui présentait un second point d'étape de la collaboration de recherche au laboratoire commun de Microsoft Research et de l'INRIA. (Tout cela organisé de main de maître par Pierre-Louis Xech au siège de Microsoft à Issy-les-Moulineaux, sous la haute surveillance britannique — le laboratoire conjoint dépend, en effet, de MSR à Cambridge, UK — des sujets de sa Gracieuse Majesté, Andrew Blake de MSR et le père fondateur de la logique des preuves et inventeur de Quicksort, Sir Anthony Hoare, histoire de tenir un peu la bride à tous ces français...)

 



Voyons les sujets de recherche :

 




  • Mathematical Components

  • Secure Distributed Computations and their Proofs

  • Tools and Methodologies for Formal Specifications and Proofs

  • Dynamic Dictionary of Mathematical Functions

  • ReActivity

  • Adaptive Combinatorial Search for E-Science

  • Image and Video Mining for Science and Humanities

  • A-Brain



un curieux montage qui se lit comme un storyboard du prochain Pixar à l'heure où le Hollywood numérique réanime Tron.

 



Assia Mahboubi présentait brillamment, par exemple, le projet Mathematical Components dont on pourrait dire malicieusement qu'il vise à abolir la frontière entre programmer et faire des maths. D'ailleurs son motto n'est il pas : « démontrer que les théories mathématiques formalisées peuvent, comme le logiciel, être bâties à partir de composants » ? Et déjà on ne sait plus si cette démonstration est encore déployée dans le domaine des mathématiques où si elle est désormais de nature informatique. Naguère, en 2005, le centre joint de recherche inaugurait sa naissance par un coup d'éclat : un programme informatique auto-certifiant pour démontrer un théorème mathématique historique, celui dit des quatre couleurs. Comme le Toy Story de 1995, performance inaugurale de Pixar, marquait une première — « depuis les frères Lumière » vantait Steve Jobs, jamais à court d'adynatons, à la conférence SIGGRAPH'95 — le théorème des quatre couleurs constituait une première à plus d'un titre ! Sa démonstration initiale dans les années 1970 avait partagé la communauté mathématique : celle ci exigeait le recours à un programme pour vérifier 1478 cas critiques (plus de 1200 heures de calcul à l'époque). L'équipe de Georges Gonthier produisit en 2005 une démonstration du théorème vérifiée par ordinateur, une nouvelle première ; la démonstration elle-même devient programme capable de s'auto-vérifier. La preuve, comme le dessin de Pixar, se libère de la main de l'homme et prend son autonomie, libre enfin de se pencher sur le mathématicien.

 



Les quatre couleurs, un jeu d'enfant nous disait Mme Mahboubi — on en vient à Toy Story 3 maintenant — les derniers résultats obtenus par le laboratoire, c'est du lourd ! De la mathématique adulte, sérieuse, épaisse, de l'abstrait, du profond, du matériau à Médaille Fields, de la graine de Crafoord : le théorème de Feit-Thompson dont jadis la preuve remplit entièrement un numéro du Pacific Journal of Mathematics en 1963. (Au passage, quel titre somptueux pour une publication de mathématiques...) Mis en coupe réglée par l'approche orientée objet traditionnelle du programmeur bien élevé mais appliquée à une matière première mathématique, le théorème n'a pas résisté au certificateur de preuves numérique et est en bonne voie d'exfiltration vers le cyberespace. Les ordinateurs commencent enfin à faire des maths concluait joyeusement l'oratrice !

 



Autre illustration de l'exode mathématique vers les plaines magnétiques des disques durs en nuage, l'extraordinaire outil du Dynamic Dictionary of Mathematical Functions (DDMF), qui est toujours présenté sous les dehors innocents du remplacement moderne et en ligne du vénérable ouvrage de référence, les milliers de pages de papier bible de l'Abramowitz et Stegun. Le DDMF, comme le DLMF son homologue américain, sont en fait bien plus que des outils commodes pour érudits de l'analyse numérique. À chaque requête de l'utilisateur, le programme recalcule ou redémontre le résultat à partir des premiers principes, des définitions d'origine, retraçant en quelques mégaflops accélérés des millénaires d'histoire des mathématiques depuis Aristote. Alors que Leonhard Euler, devenu pratiquement aveugle à Saint-Petersbourg, épuisait de longues années de cécité à calculer des solutions aux équations numériques de degrés élevés, imaginant dans ses ténèbres borgésiennes des nombres « irrationnels » et « imaginaires », le DDMF à la précision chirurgicale emplit en un instant les pages Web des mêmes résultats avec une froideur clinique. Il fera un excellent professeur nous assurent ses créateurs et nous envisageons de nombreuses applications dans l'enseignement des mathématiques !

 



Le projet Image and Video Mining est à l'évidence inspiré de 2001 de Kubrick et de l'excellent HAL. La scène originelle dans laquelle l'ordinateur schizophrène espionne les astronautes, se croyant à l'abri dans l'étanchéité d'un vaisseau aux rondeurs maternelles pour discuter de l'arrêt de l'ordinateur de bord devenu menaçant, simplement en lisant sur leurs lèvres au travers du hublot, nous était ici re-présentée sous une variante à peine camouflée. Dans le film Coffee and Cigarettes de Jim Jarmusch, le HAL moderne du centre commun de recherche, observe et détecte en temps réel les séquences dans lesquelles un ou plusieurs des personnages boivent ou fument — sans erreur et quels que soient les plans. Si les applications concrètes qui furent invoquées pour ces technologies se voulaient rassurantes et écologiquement correctes, Fluminance pour la détection et l'analyse des écoulements et des turbulences, par exemple, dans la lutte contre la pollution, il n'est pas besoin de beaucoup d'imagination néanmoins pour penser à des applications horteféodales d'inspiration nettement plus orwellienne.

 



Enfin, apothéose, de la pixellisation de l'homme, le projet A-Brain qui jette dans la mêlée numérique toute la puissance de feu des yottaflops du cloud computing pour forger le chaînon manquant entre variabilité génétique et comportement de l'esprit, tel qu'il est progressivement révélé par la révolution de l'imagerie médicale du cerveau. Dans ces mystères d'Eleusis 2.0, l'esprit méditant et agissant devient image numérique Pixar, animée sur nos écrans, calculée par nos GPU, dont on cherche, par une foudroyante inversion du processus de production des films du studio numérique, à retracer la filiation au patron génétique, au dessin initial de l'alphabet acido-aminé qui nous détermine. Ferme résolution et haute résolution conspirent pour achever la mécanisation de l'homme, faire naître le Simulacre de Baudrillard, intégralement démontrable, auto-vérifié, calculé en ligne et en temps réel — mais est-il encore réel à cette échelle ? — banalement doué d'intelligence et de sentimentalité, n'exprimant plus que bienveillance et empathie à très haut débit.

 



Bienvenue à l'homme Pixarisé.

 



samedi, avril 09, 2011

Les contradictions de l'ouverture


La concomitance de déclarations contradictoires sur les bénéfices de l'ouverture des systèmes d'information et des architectures informatiques aurait de quoi surprendre pour une idée dont la légitimité paraît depuis longtemps établie. Par exemple : alors que la Maison Blanche vient de livrer en Open Source tout le code de IT Dashboard et Techstat Toolkit (sous GPL !), ses outils statistiques et le tableau de bord complet du suivi des investissements informatiques du gouvernement fédéral, la dernière proposition de budget 2011 discutée au Congrès, au contraire, titre brutalement un trait sur l'Electronic Government Fund qui, précisément, soutient le développement des sites Web du gouvernement — notamment le financement des emblématiques Data.gov et USASpending.gov. Les louables ambitions de Code for America, le code source patriotique et libre, une organisation à but non-lucratif mise en place pour « incuber » — comme il est de rigueur dans la doctrine modernisée du capitalisme citoyen — des projets comme Civic Commons, visant au partage de la technologie pour le bien public, comme l'affiche leur slogan, seraient donc sérieusement mises à mal au nom du réalisme financier.

 



Il est vrai que le soupçon intolérable de l'Intérêt Commercial, épouvantail honni de la communauté, est récemment réapparu à l'occasion de disputes qui font grand bruit dans l'industrie. Dans le monde des télécommunications mobiles, pour commencer, Nokia — qui vient, rappelons-le, de signer un accord avec Microsoft faisant la part belle à Windows 7 au détriment de Symbian, quelques semaines seulement après avoir recruté au poste de CEO Stephen Elop, lui-même ancien patron de la Microsoft Business Division ! — avait annoncé que son système d'exploitation Symbian était maintenant « ouvert ». Tout à fait exagéré, semble-t-il, après examen approfondi de la nouvelle licence Symbian... L'industriel finlandais ne saurait-il plus quoi faire de son OS devenu bien encombrant ? Mais de là à s'en débarrasser sous couvert d'Open Source ?

 



Poursuivons : l'exemple vient de haut. Confronté au succès planétaire de l'iPhone et de la combinaison hypnotique de iOS et iTunes/AppStore, exemple on ne peut plus réussi du modèle propriétaire, Google vante depuis longtemps l'ouverture de son OS maison, Android. La posture du moteur de recherches, ruisselante de bonnes intentions, est aujourd'hui sérieusement prise à partie dans un récent article de Business Week. Devant le risque (réel) de fragmentation des déclinaisons de son système d'exploitation, des variantes parfois peu compatibles avidement développées par les opérateurs mobiles trop heureux de l'occasion de se précipiter à si bon compte derrière Apple dans des offres me-too, Google aurait sifflé la fin de la récréation en exigeant que l'accès aux prochaines livraisons de sa technologie soit désormais conditionné à la soumission et à l'approbation d'un business plan. (Notons d'ailleurs, que ce qu'on accepte d'Apple, même avec des réticences parfois portées devant des cours de justice, semble en revanche immédiatement inacceptable de Google.) Que nenni ! rétorque Andy Rubin, VP of Engineering, dans un billet irénique sur le blog des développeurs Android. Les fabricants de terminaux et les opérateurs sont tout à fait libres de décliner la plateforme Android comme ils l'entendent, comme ils ont toujours été depuis l'origine. En revanche, dès qu'il s'agit d'inclure des applications Google, c'est une autre histoire : il s'agit de se conformer à des spécifications de compatibilités édictées par le géant de Mountain View. Et en effet, quelle déception pour le consommateur si les applications Android de Google — et, par métonymie, celles de tous les autres tiers développeurs — ne s'exécutaient pas avec la plus élégante fluidité attendue d'un tel génie du logiciel, quelque soit le terminal ? (Sans compter qu'évidemment Android perdrait rapidement son attrait concurrentiel vis-à-vis d'Apple.) Ces escarmouches du moment, tout comme le procès intenté par Skyhook contre Google à l'automne dernier à propos de manoeuvres commerciales visant à établir la prééminence des services de géolocalisation du géant de Mountain View au détriment de ceux proposés par ses propres partenaires, montrent que Google est ouvert, certes, mais dès qu'il s'agit de monétisation de services — en particulier, aux mobiles — c'est une toute autre histoire...

 



Si Google éprouve aujourd'hui des difficultés à défendre la posture initialement « ouverte » qu'il avait choisi de prendre sur Android, à mesure que s'hypertrophie l'écosystème de l'OS mobile, Facebook, de son côté, montre brillamment comment utiliser l'ouverture comme arme offensive d'embarras massif.

 



Facebook vient en effet d'ouvrir publiquement les spécifications de ses datacenters, dans un mouvement grandiose : Open Compute. Avec une (feinte) modestie, la home page explique candidement qu'en réunissant quelques ingénieurs de la maison, le réseau social avait abouti, en quelques mois à peine, à un modèle de datacenter, plus efficace, plus vert et moins cher et qu'il le partageait bien volontiers avec le monde entier. (Ce qui devrait remettre en perspective, me semble-t-il, les envolées lyriques de notre volumineuse littérature administrative sur les économiquement patriotiques Investissements d'Avenir.) L'activité industrielle de Facebook, comme celle de Google, consiste bien sûr à faire tourner des logiciels et des bases de données monumentales — moteur de recherches, pour l'un, réseau social, pour l'autre — et, dans une concurrence de plus en plus exacerbée, à servir des publicités en ligne depuis leurs datacenters bunkerisés à proximité de centrales nucléaires et de grandes rivières.

 



Google, comme Microsoft, a pris de l'avance en construisant ses propres datacenters mais en prenant soin à la fois de mettre en avant les principes une fois de plus « ouverts » de la conception de ses logiciels — voyez, par exemple, la publication du Google File System —, mais en gardant secrète la conception des mausolées de données que sont ses datacenters et en insistant sur l'effort considérable de recherche et développement consenti pour leur développement. Facebook, challenger (encore) dix fois plus petit aujourd'hui que Google sur ce terrain, réussit à retourner l'argument. Lui qui louait ses datacenters depuis le début, devrait investir massivement pour rattraper ce retard s'il devait reconstruire son infrastructure. Même si son trésor de guerre lui permettait de telles dépenses, Facebook préférerait légitimement les consacrer à des projets lui permettant d'accroître plus rapidement sa mainmise sur le « temps de cerveau » disponible des six cent millions (et toujours plus) d'encéphales qu'il robotise. En ouvrant le design des ses propres datacenters à venir (deux en prévision pour le moment en Oregon et Caroline du Nord, comme tout le monde), Facebook veut faire faire « un grand bond en avant à toute l'industrie » — pas étonnant que Dell, Zynga, RackSpace aient été présents et d'ores et déjà annoncé des partenariats au lancement d'Open Compute — laissant, au passage, sur le bas-côté les « réactionnaires » du modèle propriétaire.

 



Sans oublier d'embarrasser ses concurrents en montrant que quelques mois de travail d'un petit groupe de ses hackers adolescents ridiculisent sans peine les efforts de recherche prétendument massifs de ses poussifs prédécesseurs !

 



Ainsi l'Intérêt Commercial, figure mineure de la Realpolitik Économique, l'emporterait parfois sur l'Ouverture. Certes l'abandon de Data.gov aux Etats-Unis porterait un coup à la transparence due au citoyen prônée par le dogme prévalent de l'administration américaine, mais peut-être plus important encore, il priverait cette même administration d'un rare et précieux outil de standardisation et d'interopérabilité des systèmes d'information de ses agences et ministères. Le Data Management Set Manual décrit, par exemple, le détail du processus formel de publication, assurant le respect des objectifs de transparence et de protection des données privées mais également la qualité et la disponibilité des données publiées : modèles de données, standards et protocoles y sont ouvertement explicités. Le site en ligne de publication est un modèle du genre. Toute cette infrastructure de services qui, derrière les feux de la rampe, assure le fonctionnement sans heurts du dispositif représente à l'évidence une grande valeur qui menace d'être laissée ainsi en déshérence. L'ouverture la sauvera peut-être de cette « technoapocalypse » si d'autres s'en inspirent ou la reprennent.

 



Beau sujet de réflexion pour Jérôme Filippini, nommé récemment directeur interministériel des systèmes d'information et de communication de l'Etat au secrétariat général du Gouvernement, et pour Séverin Naudet dans le cadre du portail EtaLab, la réponse française à l'Open Data.

 



jeudi, mars 31, 2011

Les résultats que vous n'attendez pas

Vendredi 1er avril 2011.



Cette chronique urgente est un avertissement de la plus grande importance adressé à tous les lecteurs. Vous êtes instamment priés, toutes affaires cessantes, de lire intégralement cette alerte avec la plus grande attention.

 



En 2010 Google avait lancé avec succès que l'on connaît le service Google Instant. Cette amélioration notable de son moteur de recherches déclenchait l'affichage des résultats au fur et à mesure même que l'internaute tapait sa requête. En prédisant ainsi la question, Google Instant permet désormais de gagner de 2 à 5 secondes dans chaque consultation du moteur.

 



À l'heure qu'il est, vous êtes probablement familier avec le nouveau service du géant de Mountain View, Google Answer. Le service, tout récemment qu'il fut mis en oeuvre, sert déjà des millions de requêtes à l'heure où vous lisez ces lignes. Pour ceux qui ne l'auraient pas encore vu, Google Answer, installé dès que s'affiche la page d'accueil du moteur de recherches dans le navigateur Web, répond à la question de l'internaute. Plus précisément, Google Answer répond à la question de l'internaute exactement cinq secondes avant qu'il ne l'ait posée.

 



Lorsqu'ils l'essayent pour la première fois, la plupart des gens ont le sentiment de jouer à un jeu très curieux, façon Jeopardy!, dans lequel l'objectif est de taper en 5 secondes la requête dont les résultats sont soudainement affichés. Mais si vous essayez de ne pas jouer le jeu, vous découvrirez rapidement que vous n'y parviendrez pas. Si vous vous décidez pour une requête avant de lire les résultats, ceux-ci apparaissent instantanément à l'écran et, quelle que soit votre rapidité à dactylographier, vous n'arriverez pas à presser le return final avant que cinq secondes exactement ne se soient écoulées. Si, au contraire, vous attendez l'affichage des résultats avec la ferme intention de ne rien demander, alors la page Web restera blanche. Ainsi quoique vous fassiez, les résultats sont présentés exactement cinq secondes avant que vous ne tapiez votre requête. Il n'y a pas moyen de tromper Google Answer.

 



Le coeur de la technologie de Google Answer serait une déclinaison de Google Prediction API, la collection d'algorithmes d'apprentissage automatique (machine learning) en SaaS, affinée par l'un des ingénieurs des Google Labs récemment débauché de l'équipe Watson d'IBM, le premier programme d'ordinateur vainqueur du jeu Jeopardy!. Dans un communiqué de presse rédigé à la hâte, Thieu-Ty Mo-Ling de Microsoft Bing prévient que « toutes les applications de la technologie ne seront vraiment comprises que lorsque l'on réussira à augmenter le délai négatif (l'endochronie) séparant la requête des résultats bien au-delà des cinq secondes, sujet sur lequel nos équipes de Microsoft Research sont très avancées dans le cadre du projet au nom de code Bing Intent ».

 



Mais là n'est pas le sujet le plus urgent de cette alerte publique.

 



Le problème immédiat est d'ordre philosophique : Google Answer démontre que le libre arbitre n'existe pas. D'évidence le concept de libre arbitre a fait l'objet d'innombrables critiques depuis des siècles. Qu'elles soient théologiques, philosophiques, psychanalytiques ou, plus récemment, fondées sur la physique quantique et la logique formelle, ces critiques étaient jusqu'alors littéralement irréfutables mais nul n'était prêt à en accepter vraiment les conclusions. Ce qui a toujours manqué par le passé était une démonstration : Google Answer l'assène aujourd'hui.

 



Le second problème, conséquence du premier, est d'ordre épidémiologique et pathologique. Dans le cas typique observé, l'internaute joue quelque temps avec Google Answer, le montre et en parle à ses amis sur Facebook — des applets Google Answer sont rapidement apparues pour iPhone/iPad, pour Facebook et pour Twitter, grâce auxquelles vos posts sont en ligne cinq secondes exactement avant leur rédaction — tout en expérimentant différents schémas pour tenter de tromper le service. Mais progressivement l'internaute perd tout intérêt pour le site Web, réalisant sa signification brutale. Souvent, en l'espace de quelques jours, l'internaute, ayant compris qu'aucun de ses choix n'a plus d'importance, sombre d'abord dans une forme d'apathie puis dans des troubles plus profonds qui se manifestent par un déficit croissant de la capacité de reconnaissance. Environ la moitié des utilisateurs de Google Answer sont hospitalisés avec des alexies agnosiques, ou des agnosies prononcées : l'incidence de cas auparavant rarissimes d'agnosies associatives et intégratives double maintenant toutes les heures dans tous les grands centres hospitaliers urbains !

 



Partout les médecins, instruits en urgence par les docteurs Chiang et Asimov, co-directeurs du Global Outbreak Alert and Response Network de la World Health Organization, font de leur mieux pour dialoguer avec les patients encore en état de soutenir une conversation. « Nous vivions et jouions tous actifs et heureux en ligne avant et nous n'avions pas plus notre libre arbitre que maintenant : pourquoi faudrait-il que cela change aujourd'hui ? », leur disent-ils. Invariablement les patients leur opposent qu'aujourd'hui ils savent et ne peuvent souffrir de faire semblant que leurs vies soient normales ; souvent ce sont leurs dernières paroles avant de tomber dans un mutisme symptomatique.

 



Le Ministre de l'économie numérique et le directoire de l'Hadopi, dans une conférence de presse donnée à la hâte ce matin, dénoncent l'impérialisme culturel américain et contre-argumentent que le nouveau service de Google est une provocation inqualifiable à l'exception culturelle de la France et démontre précisément, au contraire, que le libre arbitre existe bel et bien puisque c'est bien de leur propre volonté que les internautes ajustent leurs comportements. Un automate, une machine ne se décourage jamais, il faut une volonté vivante en revanche pour choisir l'agnosie mutique face à Google Answer. Le Ministre de la Culture, en accord avec la Présidence de la République, après avoir rappelé que le libre arbitre est issu de la tradition théologique patristique française et, en conséquence, partie intégrante du patrimoine culturel national, a annoncé que le Parlement allait légiférer rapidement, sur proposition du Secrétariat à la Répression nationale, pour faire de l'agnosie un délit et prévoir des sanctions immédiates.

 



Mais bien sûr, dénoncent les députés de l'opposition — du moins ceux qui ne se sont pas connectés ces derniers jours — le raisonnement du gouvernement est, pour eux, « spécieux ». Toute forme de comportement, disent-ils, est évidemment compatible avec le déterminisme. Un système dynamique peut se stabiliser à un point d'équilibre dans un bassin d'attraction alors qu'un autre poursuit à l'infini une trajectoire chaotique sans qu'aucun des deux n'échappent au déterminisme. « Le gouvernement s’empresse ainsi de prétendre que le comportement de l’internaute relèverait encore du libre arbitre alors que nul ne conteste aujourd’hui l’ampleur du malaise démocratique qui frappe notre pays : la montée de l’abstention, le score préoccupant de l’extrême droite, la coupure grandissante entre le peuple et les élites. Il n’est que temps de refonder le déterminisme » a ainsi conclu le porte-parole.

 



Quant à cette mise en garde pressante, elle vous est transmise du laboratoire Bing Intent de Microsoft Research depuis un an exactement dans votre avenir, en 2012 de l’ère du pre-chaos numérique. C'est le premier message parvenu à destination depuis que les progrès des datacenters du cloud computing Azure permettent maintenant d'atteindre des endochronies à l'échelle de la dizaine de mégasecondes. D'autres alertes et de nouveaux avertissements devraient suivre incessamment.

 



Notre message crucial est le suivant : internautes de tous les pays, agissez et vivez comme si le libre arbitre existait. Il est essentiel que vous continuiez à vous comporter comme par le passé, comme si vos décisions et vos connaissances importaient même si vous savez aujourd'hui que non. La réalité n'est pas ce qu'il est important de préserver ; seuls comptent vos questions, vos comportements, vos cookies, vos adresses IP, votre consommation et vos paiements en ligne : eux-seuls peuvent vous préserver du coma cognitif numérique.

 



Et pourtant nous-mêmes savons depuis un an que, puisque que le libre arbitre est illusoire, l'étendue et la gravité de cette épidémie d'agnosie associative sont prédéterminées. Personne n'y peut rien, hélas — vous n'êtes pas libre de choisir les effets de Google Answer sur votre état d'esprit. Certains d'entre vous vont y succomber rapidement, d'autres couleront plus lentement, de rares individus survivront, durablement affectés et amoindris, et le présent message dans cette bouteille à la mer n'altèrera en rien la proportion des uns et des autres. Pourquoi donc, en pleine connaissance de cause, le lançons-nous cependant aujourd'hui ?

 



Parce que, voyez-vous, nous n'avons pas le choix.

 



vendredi, mars 11, 2011

Un Prix Turing probablement approximativement correct


Il y a exactement vingt-cinq ans, une nouvelle discipline se détachait du substrat académique déjà bien établi de l'Intelligence Artificielle au sein duquel elle avait mûri. Résultat de deux ateliers de travail organisés au tout début des années 1980, la publication du livre de référence Machine Learning par les fondateurs de la spécialité, Ryszard Michalski (1937-2007), Jaime Carbonell et Tom Mitchell et le lancement d'un nouveau journal scientifique du même nom en 1986, signalaient la maturité et l'homogénéité des travaux de nombreuses équipes universitaires.

 



C'est dans ce contexte d'émergence enthousiaste d'un programme original de recherche, qu'un spécialiste de la combinatoire et de la complexité algorithmique, Leslie Valiant, faisait paraître un article théorique dont la portée devait s'étendre sur plusieurs décennies, Une théorie de « l'apprenable » (A Theory of the Learnable). Un examen rapide de la liste impressionnante de ses publications montre d'ailleurs que Valiant a certainement l'art de ciseler les titres de ses papiers scientifiques : On Time versus Space, Negation can be exponentially powerful, Optimally universal parallel computers, Rationality, Cognitive computation, Circuits of the Mind, Robust Logics, Knowledge infusion, Evolvability et le borgésien Accidental algorithms ! Sa contribution à l'informatique ne se limite cependant pas aux seuls algorithmes d'apprentissage automatique mais se ramifie au calcul parallèle (A scheme for fast parallel communication) et aux architectures matérielles (General purpose parallel architectures). C'est ce chercheur tout à fait original, aux travaux fondateurs, enseignant à Harvard depuis plus de vingt ans, que le prestigieux Prix Turing vient récompenser pour 2010.

 



Dès la naissance de la discipline du Machine Learning, Valiant lui donnait donc un fondement théorique novateur, connu depuis sous le nom singulièrement curieux d'algorithmes probablement approximativement corrects (PAC). L'idée directrice étant de se concentrer sur l'amélioration de l'efficacité (en temps et mémoire) des algorithmes d'apprentissage automatique, l'approche PAC s'attache à donner une caractérisation approximative, mais précise, des concepts à apprendre et mesure (pour l'améliorer) la probabilité d'atteinte de la cible, dans cette marge d'approximation, par l'algorithme en question. Saluée comme révolutionnaire à l'époque, cette conception théoriquement fondée a démontré depuis sa validité pratique dans de nombreuses applications dans autant de domaines industriels.

 



Pour retracer à grandes lignes l'évolution du programme de recherche du Machine Learning, de relativement informels qu'étaient les premiers travaux de recherche avant Valiant — souvent des exposés commentés de quelques applications d'une méthode d'apprentissage à de petit jeux de données ou à des problèmes volontairement simplifiés — les papiers, postérieurs à la théorie de Valiant, se caractérisèrent par un formalisme plus recherché. L'idée centrale qui s'imposait alors, déjà proposée par Herbert Simon (1916-2001) dans Why Should Machines Learn? (encore un titre somptueux !), voulait que l'objectif de l'apprentissage soit l'amélioration effective de l'exécution d'une tâche donnée. Dès lors toute recherche algorithmique sur l'apprentissage automatique devait également prendre en compte une ou plusieurs tâches et un système d'exécution de ces tâches, pompeusement nommé système performatif (performance system). Un second courant, venu des recherches expérimentales menées en psychologie, porté par Dennis Kibler et Pat Langley dans Machine Learning as an Experimental Science, précisait ensuite les techniques d'expérimentation contrôlée à appliquer aux problèmes d'apprentissage automatique.

 



Ce mouvement expérimental, auquel la constitution progressive par David Aha d'un référentiel de jeux de données standardisés, le Machine Learning Repository de UC Irvine, a également fortement contribué en permettant de comparer les algorithmes sur les mêmes jeux de données, était aussi caractérisé par l'accent mis sur les méthodes dites symboliques. Par contraste avec les méthodes numériques, elles visaient à apprendre des connaissances dont la représentation naturelle était directement intelligible : règles de production, arbres de décision, formules de logique, etc.

 



Mais au fur et à mesure que croissait l'accent mis sur l'importance du système performatif, les études de Machine Learning visèrent de plus en plus large et inclurent progressivement toute méthode permettant, avec l'expérience, d'améliorer la performance. Ainsi d'autres idées issues de la reconnaissance des formes et des images, des approches probabilistes et statistiques, ou à base de cas (instance-based learning) poussèrent petit à petit les idées de Valiant vers le fond de la scène. Paradoxalement, la formalisation des jeux de données aidant, la variété des méthodes employées entraînait également une simplification des tâches auxquelles elles étaient appliquées — ce qui en facilitait certes la comparaison, mais donnait une importance hors de proportion aux tâches de classification et de régression. Aujourd'hui encore, l'algorithme AdaBoost de Yoav Freund et Robert Schapire (1999) et la prolifération de ses déclinaisons, par exemple, a donné naissance à une branche entière de recherches très active sur ce qu'il est convenu d'appeler les systèmes collectifs d'apprentissage (Ensemble-Based Learning). Dans le même temps, la représentation des données et des connaissances apprises s'appauvrissait : les listes attribut-valeur et les formules du calcul propositionnel devenaient le modèle formel prépondérant dans les implémentations. Cette opacification progressive des connaissances reflétait aussi leur rôle décroissant dans l'élaboration et la mesure des algorithmes d'apprentissage automatique.

 



La reconnaissance actuelle de l'importance des travaux de Valiant jette un nouvel éclairage sur cette évolution, parfois radicale, par rapport aux premiers objectifs du Machine Learning. À l'heure ou l'hypercroissance des volumes de données liées au Web pose avec une nouvelle acuité la question de faire sens — courant de réflexion identifié sous la dénomination de Big Data et mené tambour battant, entre autres, par Microsoft, Google, et la communauté Hadoop — la théorie de Valiant prend alors un relief nouveau. Terrence Sejnowski du Salk Institute, dans son allocution Graeme Clark, hier encore, appellait de ses voeux à une intensification de la recherche sur les nouvelles architectures parallèles — matérielles et logicielles — pour percer la barrière calculatoire que représente encore le cerveau humain malgré le succès récent de Watson ou les 2,57 petaflops/s de Tianhe-1A.

 



Comme il y a vingt cinq ans, exactement les sujets de prédilection du Prix Turing 2010.

 



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