samedi, novembre 14, 2009

HP veut aussi contrer Cisco


Alors que l'on spéculait plutôt sur une acquisition dans le secteur du Business Intelligence, HP vient d'annoncer son intention d'acquérir le vénérable équipementier réseau 3Com, le valorisant à 2,7 milliards de dollars.



En effet, toute l'année 2008 HP avait réorganisé de fond en comble son offre Neoview — avec en ligne de mire directe le rival Teradata, dont Mark Hurd, le CEO actuel de HP, fut président pendant 3 des 25 années qu'il passa chez NCR — l'intégrant à un nouvellement créé Business Intelligence Group, débauchant même Ben Barnes, patron de la division Business Intelligence chez IBM Global Services pour le diriger. La transformation de NonStop SQL Database, à l'origine développée par Tandem et transmise en 2001 à HP via son acquisition ($25bn) de Compaq qui venait lui-même d'acquérir Tandem (en 1997 pour $3bn), en Neoview s'accompagna de partenariats de plus en plus resserrés avec des éditeurs comme MicroStrategy pour l'analyse et le reporting, ou encore Quadrant dans les secteurs de la finance et de l'assurance. On s'attendait naturellement à une acquisition rapide de ces cibles pour renforcer le positionnement concurrentiel de HP dans un domaine où les consolidations sont allées bon train : acquisition de Business Objects par SAP, de Cognos par IBM, d'Hyperion par Oracle et celle, plus modeste et plus discrète, de Datallegro par Microsoft, par exemple. Il faudra donc attendre encore un peu pour que se déploie la stratégie offensive de Mark Hurd.



Comme l'ont immédiatement analysé tous les observateurs de l'industrie, avec le rachat de 3Com c'est plutôt Cisco que HP a aujourd'hui dans le collimateur. Et précisément au moment où John Chambers, l'énergique CEO de Cisco est distingué par US NEws World and Report comme dirigeant de l'année 2009, héraut du retour triomphant de la high tech américaine après le hiatus de la crise (the biggest comeback of modern times !). Cisco est notoirement connu pour avoir déployé une stratégie agressive de croissance externe depuis sa création en 1984 jusqu'à devenir le géant de 2009, projetant un chiffre d'affaires de plus de 36 milliards de dollars — le dernier exemple en date, fin octobre, étant l'acquisition du spécialiste de la sécurité Web en mode Saas ScanSafe.

Même s'il n'atteint pas au statut de grand ancêtre fondateur et à l'âge de HP — et de son fameux garage, à l'origine de la mythologie fondatrice de la Silicon Valley toute entière et fondé en 1939 — l'aventure de 3Com remonte elle aussi assez loin dans l'histoire des réseaux. 3Com a été fondée par le médiatique Bob Metcalfe, célèbre inventeur d'Ethernet, en 1979. Après une IPO record en 1984, puis l'acquisition de Bridge Communications en 1987, une startup fondée par le français Eric Benhamou — grand employeur des jeunes stagiaires ingénieurs des Télécoms de la génération (vieillissante) de votre serviteur au début des années 80 — c'est lui qui en prenait la tête en 1990 et qui mena l'entreprise durant une décennie. 3Com s'illustrait par le rachat de US Robotics (en 1997 pour $7,3bn) le fabricant historique de modems et acquéreur de Palm deux ans auparavant. Après des tentatives et des repentirs stratégiques nombreux, Palm sera essaimé et retrouvera son autonomie en 2000. Dans le même temps, 3Com cherchera à nouer des liens avec les géants chinois naissants des secteurs du réseau et du téléphone, culminant avec la création en 2003 d'une joint venture avec Huawei, finalement rachetée par 3Com en 2006 ($882m) après une lutte acharnée avec les offres concurrentielles de plusieurs fonds d'investissement et de Huawei lui-même. L'année suivante, ces fonds, dont Bain Capital, et Huawei s'alliaient pour une OPA revancharde sur 3Com (pour une valorisation de $2bn). Las, devant la réticence des autorités américaines et en particulier celle de la commission sur les investissements étrangers, l'offre est retirée au printemps 2008. Patriotisme économique et impact sur la trésorerie des fonds d'investissement de la crise immobilière qui battait déjà son plein aux USA en 2007-2008 étaient passés par là... La réputation de 3Com déjà passablement ébréchée après l'explosion de la Bulle Internet par les atermoiements de son management en prenait encore un coup.



Mais avec 3Com, HP acquiert donc immédiatement une position dominante en Chine (via les développements de l'ancienne joint venture H3C) dans les équipements de réseaux de données, le coeur du métier de Cisco. De son côté, Cisco avait signé début novembre une alliance avec EMC et, en particulier, avec sa division VMWare pour la fourniture de serveurs et de produits destinés aux datacenters, les fers de lance de HP.



L'Europe est notablement absente sur ces sujets. L'appel de Didier Lamouche, PDG de Bull, à l'occasion du séminaire gouvernemental sur le Numérique de septembre dernier, à consacrer une partie du décidément fort convoité Grand emprunt au HPC et aux datacenters français — qui n'a guère été entendu si l'on en croit les premières « fuites » sur le rapport Juppé-Rocard (lire d'ailleurs la petite mise au point de sémantique appliquée d'Alain Juppé) — paraît en effet bien pâlichon au vu des enjeux de la bataille planétaire qui s'engage pour le déploiement de l'Internet du futur.



jeudi, octobre 08, 2009

Le difficile équilibre entre personnalisation et transparence à l'heure du cloud computing


Les Assises de la Sécurité et des Systèmes d'information, discrètement tenues à Monaco du 7 au 10 octobre — mais la principauté ne s'est elle pas déclarée, en mars dernier, « prête à accroître sa coopération dans le domaine de la lutte contre la fraude fiscale » ?— fournissent à nouveau l'occasion de s'interroger sur le discours sécuritaire qui prévaut aujourd'hui dans la réflexion sur l'évolution des systèmes d'information.



Dans la droite ligne des « partenariats public-privé » qui font actuellement, et dans tous les secteurs, figure de panacée miraculeuse dans notre France impécunieuse, Patrick Pailloux, directeur de la toute récente Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d'Information et Webmaster de securite-informatique.gouv.fr lancé l'année dernière pour « protéger » les PME et les particuliers (une sorte de « la sécurité informatique pour les nuls » républicain, laïc et citoyen), en appelait, dans une allocution qualifiée de « musclée » à la collaboration — terme, ô combien, élégamment choisi — des RSSI des entreprises, petites et grandes. Cet appel aux échanges vise notamment à affiner une approche opérationnelle des nouvelles missions de l'Anssi (250 personnes quand même !), à commencer par la communication et la sensibilisation aux problématiques de sécurité informatique, une chose « qui n'est pas dans notre culture, mais on se soigne », concède Patrick Pailloux.



La cure menacerait-elle d'être pire que le mal ?



On peut se poser la question en ces temps, orageux en fin de journée, d'Hadopi 2, de paquet Telecom, de filtrage du Net pour la « protection des joueurs » (mineurs et victimes de l'assuétude aux jeux d'argent) dans le cadre du projet de loi « Jeux en ligne » (Article 20), et de la bienveillante Lopsi 2 ?



Il est difficile de résister à l'illustration le plus pur style Stasi du projet de texte en citant in extenso quelques articles choisis dans la section 6bis :



« Lorsque les nécessités de l'information concernant un crime ou un délit entrant dans le champs de l'article 706-73 l'exigent, le juge d'instruction peut, après avis du procureur de la République, autoriser par ordonnance motivée les officiers et agents de police judiciaire commis sur commission rogatoire à mettre en place un dispositif technique ayant pour objet, sans le consentement des intéressés, d'accéder, en tous lieux, à des données informatiques, de la enregistrer, les conserver et les transmettre, telles qu'elles s'affichent sur un écran pour l'utilisateur d'un système de traitement automatisé de données ou telles qu'il les y introduit par saisie de caractères. Ces opérations sont effectuées sous l'autorité et le contrôle du juge d'instruction. »



Rappelons — pour rire — que dans le même temps Nicolas Sarkozy souhaite précisément la disparition du juge d'instruction. Notons néanmoins qu'il s'agit, tout d'abord, d'un cadre judiciaire et non pas administratif — ce qui avait, à l'époque provoqué une bronca à la lecture du premier texte Hadopi 1 : inspiré du texte de Denis Olivennes, le contrôle judiciaire y était inexistant, en fait, entièrement sous-traité à des officines privées. Dans le cadre d'une information judiciaire, l'installation du dispositif de surveillance suppose naturellement l'ordre du juge. Et dans le cas où elle supposerait l'introduction (sans consentement des intéressés !) dans un lieu d'habitation ou un véhicule, l'autorisation du juge des libertés est (heureusement) requise. Autrement dit, ici, la mesure vise exclusivement à la découverte et non à la prévention d'infractions. Ceci, probablement, pour éviter les tentations gouvernementales de contrôle de la population... Voire ! Car si le dispositif est limité à la recherche d'infractions spécifiques, il peut également servir à la poursuite d'autres infractions lorsqu'il a permis de les découvrir. (Exemple : Un juge autorise captation de données informatiques pour actes de terrorisme. S'il apparaît à cette occasion que la personne a procédé au téléchargement illicite de fichiers soumis à droits d'auteurs, elle pourra être poursuivie pour contrefaçon, alors même que l'information en matière terroriste n'aurait pas eu de suite. Pourquoi aller au Palais de justice, alors que vous pouvez faire votre propre Clearstream à domicile ?)



Mais, après tout, est-ce si grave que ça ?



Faut-il en effet se soucier de ces Clearstream 2.0 au petit pied, tout compris, dans le bouquet de votre fournisseur d'accès favori en ces temps de Facebook, et autres Twitter, où circulent déjà informations personnelles, privées, confidentielles ou diffamatoires dans une joyeuse et bruyante parade ?



Où en est le fameux « droit à l'oubli » que la secrétaire d'État à l'Économie numérique était venue, la main sur le coeur présenter à la CNIL en juillet dernier ? Google lui-même avait lâché un peu de lest sur la durée de conservation et le caractère anonyme des données personnelles que le moteur de recherches collectait. Sur nos rives, Viviane Reding, commissaire européenne chargée de la société de l'information et des médias, reste très vigilante sur ce sujet.



Deux événements récents viennent cependant tempérer les effets espérés de ces vertueuses invocations. À la grande surprise de ses concepteurs, à l'Université de Washington, le système de protection des données privées, Vanish, fondé sur l'utilisation de clés d'encryption à durée limitée (qui s'auto-détruisent, comme dans Mission Impossible), dans un réseau pair-à-pair de surcroît, a été cassé avant même d'être publié à la conférence Usenix Security à Montreal ! Le butineur spécialisé mis au point par l'Université du Texas, à Austin, est en effet capable de traquer ces clés cryptographique dans un flot de bittorrents comptant un million de noeuds avant leur autodestruction. (On ne saurait trop engager l'Anssi à se rapprocher d'Austin.) Si même les hashtables massivement distribuées sont vulnérables...



Sur un autre sujet en apparence plus anodin, l'échec de l'anonymisation semble également démontré. Quand Netflix, le loueur de films par internet américain, a rendu disponible sa base de données de recommandations de films — soigneusement anonymisée là encore — pour lancer son concours d'amélioration de son moteur de recommandation, gagné en août dernier par un équipe de ATT, des scientifiques ont combiné ces données avec d'autres données de recommandation sur le Web, leur permettant de réidentifier un grand nombre d'utilisateurs. Le fait de poster de simples avis sur des films peut donc aussi permettre de vous identifier, expliquent ainsi Arvind Narayanan et Vitaly Shmatikov.



Paul Ohm, de la Law School de l'Université du Colorado, essaye de tirer les conclusions de ce qu'il qualifie « d'échec de l'anonymisation » dans un papier fondateur. Le prix à payer pour les avantages indéniables de la personnalisation des produits et des services — quel que soit le secteur: commercial, santé (Google Health, Microsoft Health Vault, etc.), culturel... — est une transparence absolue : toute donnée devient personnelle et toute personne devient donnée (23andMe).



Netflix s'apprêterait d'ailleurs à relancer son concours en élargissant encore l'éventail des données mises en ligne (Netflix Prize 2) : les voix s'élèvent déjà contre les dangers de cette divulgation, même anonyme, d'information privée.



Alors, pour sauver la planète et protéger vos données privées, faîtes comme le recommande l'Ademe (« un ordinateur éteint a une durée de vie plus longue qu'un ordinateur mis en veille et consomme moins d'énergie » sic), éteignez maintenant votre ordinateur !



samedi, octobre 03, 2009

L'Open Source dans tous ses éclats.


Pourrait on dire qu'un certain degré de maturité d'une industrie devient reconnaissable lorsque qu'apparaissent les premiers appels à la consolidation et à l'unité ? La conférence LinuxCon, organisée à Portland du 21 au 23 septembre dernier, et l'Open World Forum à Paris, le 1er et 2 octobre, présentaient un fascinant panorama du statut actuel de la variété foisonnante de l'Open Source.



Mark Shuttleworth — extraordinaire champion de l'Open Source, tour à tour entrepreneur rendu millionnaire par la bulle Internet en 1999, cosmonaute en 2002 (!), fondateur en 2005 de la distribution Linux Ubuntu et généreux bailleur de fonds de la fondation qui en assure le développement, « parrain » de KDE eV, l'organisation qui assure le développement de KDE —, invité aux deux manifestations condensait cette idée en trois mots: « cadence, quality and design » à propos de Linux pour les postes client.



Les annonces récentes d'Intel autour de Moblin, bien sûr, et la politique de communication de Google autour d'Android et Chrome OS ont en effet relancé un débat « Desktop Linux » qui s'était quelque peu étiolé. Mais Shuttleworth a fustigé les obstacles qui encombrent encore, selon lui, la vision irénique d'un Linux pour tous (for the rest of us, dirions nous si nous ne craignions les foudres juridiques d'Apple — lire plus bas !). Linux souffrirait d'un manque de coordination à grande échelle des livraisons des innombrables applications Open Source que leurs communautés respectives se retrouvent à développer et maintenir pour des distributions diverses et variées au prix de coûteux et laborieux efforts. Cadence dans les livraisons qui, respectée par l'orchestre des développeurs, serait, de plus, source d'une meilleure qualité de code globale. Enfin, d'après le dictateur d'Ubuntu auto-intronisé, il est plus que temps que « l'expérience utilisateur » prenne le pas sur les seules considérations technologiques et que le design des interfaces utilisateurs, par exemple, entre prioritairement en ligne de compte. (Une page, encore, tirée de l'historiographie d'Apple.)



Tout ne serait donc pas si simple dans les communautés ! Impression renforcée par les derniers émois causés par Google autour d'Android. L'année dernière, Google avait entraîné des équipementiers et des opérateurs téléphoniques à former avec elle l'Open Handset Alliance pour développer Android, « la première plateforme ouverte et libre de téléphonie ». Avec l'infrastructure OS issue du libre, Google livre avec les terminaux Android un jeu d'applications essentielles, mais propriétaires, comme, par exemple, la synchronisation des données, ou encore GMail, Market, YouTube, etc. Un groupe de développeurs s'était alors emparé de ce bouquet «  OS + applications » et en avait modifié la partie libre (OS) et ré-inclus les applications Googles intactes : Cyanogen améliorait ainsi la performance de l'ensemble. (D'ailleurs si Cyanogen n'avait pas inclus ces applications, son utilité devenait discutable puisque Google ne fournit apparemment pas de moyen d'installer ses applications sur un terminal ne disposant que de l'OS.) Au fur et à mesure que le succès de Cyanogen croissait, Google s'inquiétait de voir ainsi distribuées ses applications propriétaires et sous copyright. Fin septembre Google passait en mode Microsoft et faisait parvenir les fameuses « cease and desist letters » à Cyanogenmod. La communauté s'en est évidemment émue, mais amenée à réfléchir sur les architectures technique et juridique de ses développements, elle semble aujourd'hui vouloir composer et afficher une attitude réfléchie et raisonnable.



Micro-débat peut-être, mais exemplaire, dans une discussion plus large sur le contrôle effective du terminal téléphonique : peut-il et/ou doit-il être une plateforme ouverte ? En toile de fond : Google et Apple ont maintenant porté leur dispute sur l'(in)disponibilité de l'application Google Voice sur l'AppStore devant la FCC. Histoire d'ajouter à la confusion, AT&T vient de déclarer à la FCC que, selon elle, Google Voice fonctionnerait en violation de la « Neutralité du Net » — ce qui dénote un certain aplomb chez l'ancien monopole des télécommunications, par ailleurs lié à Apple, lui même attaqué sur l'interopérabilité, par des accords d'exclusivité sur l'iPhone. (Google contre-torpille l'attaque d'AT&T dans une réponse rendue publique il y a quelques jours.)



Bref, le mélange libre/propriétaire, qui constitue l'un des modèles importants de diffusion commerciale de l'Open Source, reste toujours aussi délicat et sujet à effervescence rapide ! Nous n'en avons d'ailleurs pas fini avec le débat sur la bonne position de la frontière entre libre et propriétaire dans les modèles hybrides de commercialisation, nous annonçait Matthew Aslett du 451 Group à l'Open World Forum. Au-delà des vitupérations colériques de Stallman contre le cloud computing, le succès annoncé de cette réincarnation contemporaine du modèle client-serveur posera à nouveau la question des frontière entre Open Source et propriétaire. Les plateformes cloud computing peuvent-elles et/ou doivent-elles être complètement ouvertes ?



L'autre question sous-jacente aux précédentes, qui puisqu'elles pourraient finalement mettre en jeu l'équilibre de pans entiers de l'industrie des technologies de l'information relèvent peut-être à ce titre d'une politique industrielle, est bien alors celle du rôle de l'Etat dans l'orientation vers leurs éventuelles solutions. Au moment où l'ICANN réussissait à redéfinir ses liens d'inféodation au Département du Commerce américain en laissant une plus grande place aux organisation non-lucratives et aux autres pays (lire l' « Affirmation of Commitments » qui s'y substitue), le gouvernement français apparaît plus qu'empêtré dans le lacis qu'il a lui-même tissé de loi Hadopi 2, de défense du patrimoine culturel et de la question de sa numérisation (BNF contre Google ? Le livre numérique français, alternative au démon américain ?), de sa position sur le « paquet Telecom » et la Neutralité du Net à Bruxelles et de l'imminence du couvercle panoptique et carcéral, LOPPSI 2 — opportunément rappelée par la Quadrature du Net à l'Open World Forum — alors qu'en même temps il encourage ses administrations à passer à l'Open Source. (L'Open World Forum est sponsorisé notamment par la Mairie de Paris, la Région Ile-de-France, l’Agence Régionale de Développement de Paris Ile-de-France et la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, par exemple.) Exception culturelle française sans doute.



Mark Taylor de Sirius nous y expliquait que le gouvernement britannique avait adopté une politique volontariste d'encouragement et d'accompagnement de l'Open Source à tous les niveaux de ses administrations. Quant au Brésil, non content d'obtenir les Jeux Olympiques de 2016 au nez et à la barbe d'un Obama venu à Copenhague défendre les mérites sa ville de Chicago, il était récompensé à l'OWF en la personne de Corinto Meffe, du Ministère du Plan, comme le pays le plus favorable et ouvert à l'écosystème du libre. (Il est temps que je revisite Lua — à défaut de Rio de Janeiro...)



Ici, invité à s'exprimer par les organisateurs de l'OWF, Michel Cosnard, PDG de l'établissement public, a annoncé la création d'un Centre d'innovation et de recherche en informatique sur le logiciel libre (Cirill). Dans son communiqué, l'Inria explique que le logiciel libre a un rôle de plus en plus important à jouer dans le développement de la société numérique, mais qu'il faut l'étudier sous tous ses aspects : « Le logiciel libre est un objet complexe qui recouvre plusieurs dimensions aux logiques éventuellement contradictoires : il peut ainsi être à la fois un vecteur de la diffusion scientifique et un objet de recherche, un vecteur du transfert technologique et un objet industriel ». Eclats de rires : comme quoi on peut être dépositaire de la pensée neutraliste, puisque l'Inria avait antérieurement signé un partenariat mettant en place (et finançant !) un laboratoire commun de recherches avec Microsoft !



Là, les consortium OW2 et Open Solutions Alliance annonçaient dans des éclats de joie leur mariage. Ailleurs, Jim Zemlin de la Linux Foundation, appelait les audiences de l'OWF à plus d'interopérabilité pour éloigner la menace de fragmentation et d'éclatement qui pèserait selon lui sur la communauté FOSS. Ailleurs encore, les querelles internes éclataient dans la presse et s'épanchaient au grand jour, le quotidien financier La Tribune reprenant les déclarations, aux Assises du Numérique (tenues le même jour que l'OWF !), de la SSLL Linagora, ostensiblement absente de l'Open World Forum...



Pour conclure, c'étaient plutôt les éclats scintillants des awards pour les plus méritantes startups de l'Open Source dont on préfèrera se souvenir. Cinq furent distinguées mais toutes venues du monde entier méritaient de l'être :




  • Univention pour son serveur applicatif à destination des PME ;

  • Kerlabs pour la mise en cluster de Linux ;

  • Sonar Source (*) pour ses outils de contrôle-qualité du code source ;

  • Ulteo (*) pour son bureau virtuel libre multi-OS ;

  • MindTouch pour ses réseaux sociaux d'entreprise ;

  • PrestaShop pour ses composants libres d'e-commerce ;

  • Avalpa pour ses solutions de TV numérique ;

  • ActiveEon pour sa parallélisation libre ;

  • Kaltura (*) pour sa plateforme vidéo libre ;

  • BonitaSoft (*) pour sa plateforme Business Process Management (BPM) ;

  • Ecocube pour son IPBX virtuel et ouvert ;

  • Agiletec pour sa plateforme de publication de portails/intranets ;

  • XWiki pour sa plateforme de collaboration ;

  • The Learning Machine pour ses certifications et ses programmes d'e-learning ;

  • Sociatom pour ses réseaux sociaux d'entreprise ;

  • Many Designs pour son IDE Model Driven Architecture (MDA) ;

  • Maarch pour sa gestion documentaire ;

  • ScaleDB (*) pour son clustering de MySQL ;

  • Weelya pour son moteur de communication temps réel sur le Web ;

  • Linutop pour ses mini-PC Linux embarqués tout-en-un ;



Félicitons également les nombreux autres projets candidats qui sont parvenus à l'OWF pour cette première édition de l'Open Innovation Summit : rendez-vous l'année prochaine !



Jean-Pierre Laisné de Bull et OW2 inclinait au développement durable et donnait dans la préservation de la biodiversité : dans l'analogie qu'il tirait, le libre est comme la forêt primaire, sa canopée héberge une fantastique diversité de projets Open Source dont l'entrelacs des branches qui se croisent et s'entrecroisent représentent leur processus de développement organique. De ce bois dont l'Open Source serait métaphoriquement fait on distingue déjà les forêts primordiales, comme GCC, Linux ; les forêts cultivées, comme MySQL ; les pépinières et les jardins botaniques comme la fondation Apache ; enfin les IKEA comme Canonical ou Red Hat. Mais, s'interrogeait-il, où sont les grands parcs nationaux encore à constituer pour encore et toujours pousser et diffuser plus largement l'Open Source ?



(Dans l'histoire des National Parks américains, c'est en 1874 que le Congrès établit le Yellowstone après avoir, quelques années avant, fait la donation de la Yosemite Valley à la Californie en 1862, pour la préservation de la nature et de la vise sauvage. La période qui s'étend de 1850 à 1920 vit ainsi, aux Etats-Unis, la sensibilisation progressive de l'opinion publique à la préservation de l'environnement naturel au moment ou l'urbanisation et l'industrialisation rapides du pays changeait irréversiblement le mode de vie. Il y a certainement des leçons sur la gouvernance, individuelle et collective, progressiste et conservatrice, à tirer de l'étude de l'histoire des débuts des National Parks. Comme de celle, disait Jim Bessen, qui intervenait avant Jean-Pierre Laisné, de l'intelligence et l'invention collectives des matériels et processus qui firent naître et accompagnèrent la révolution industrielle. L'éclat du passé illumine toujours l'avenir...)



samedi, septembre 12, 2009

Une tentative de hold-up déjouée rue Saint-Dominique


La Maison Poulaga filait la borgnote à la fraîche, ce jeudi matin, rue Saint-Dominique. Rencardés par un condé tout ce qu'il y a de plus officiel du Centre d'analyse stratégique, les pandores avaient eu vent d'un braquage à la carre qui se préparait au 28 bis, à la Maison de la Chimie. Le « Gang des numériques », mené par l'as de coeur NKM et ses barons Frédéric Mitterrand, Michel Mercier et Hervé Novelli s'attaquait aux coffiots de la bande rivale du Grand emprunt national. Avec la complicité d'une salle comble pour ce Séminaire emphatiquement intitulé : « Numérique : investir aujourd'hui pour la croissance de demain. ».



On fera observer que l'artiche n'est même pas encore collecté que tous se bigornent pour étouffer la becquetance. Mais comme le remarquait l'impérissable Fernand Naudin : « je reconnais que c'est jamais bon de laisser dormir les créances. Et surtout de permettre au petit personnel de rêver ». Il a donc fallu l'intervention expresse du gusse de Bordeaux et du fondu du Groenland, les capi di tutti capi Alain Juppé et Michel Rocard, pour calmer les ardeurs numériques du petit gotha des digital natives parisiens.



Malgré l'insistance de NKM à qualifier le séminaire de « nos débats » et de « nos travaux », la conférence fut plutôt constituée de trois tables rondes assenées magistralement. Chacun des nombreux orateurs délivrait en un temps minuté quelques pensées définitives sur l'usage indispensable de la future manne du Grand emprunt à ses sujets immédiats de préoccupation.



Infrastructures et réseaux



La matinée s'ouvrait sur l'exercice — en France devenu inévitable, mais aussi imité maintenant aux Etats-Unis — de la réconciliation de la ruralité revendiquée de notre pays et de l'égalité républicaine d'accès aux merveilles promises du Numérique. D'aucuns cherchent à hisser l'accès à Internet « partout et tout le temps » à la hauteur constitutionnelle du Principe de précaution ou du droit opposable au logement : pas de vie sociale et citoyenne sans accès à Internet, éviter à tout prix horresco referens la « Fracture numérique », nouvel épouvantail de la doctrine. (NKM, prompte aux barbarismes, évoquait ainsi les « espaces d'abandons » qui menacent et nous enjoignait « d'être attentifs à faire en sorte que » après avoir invité toute l'audience sur Twitter avec #emprunt.)



Michel Mercier, solidement secondé par Jacques Pélissard, Président de l'Association des maires de France, réclamait des milliards pour un déploiement de la fibre optique « jusqu'au pied de chaque clocher » sous le regard noir d'Augustin de Romanet, Directeur général de la Caisse des dépôt et consignations qui voyait bien qui devrait mettre la main au portefeuille. La Caisse, rappelons-le, devrait pour la première fois de son histoire plus que centenaire, afficher des pertes, estimées à 1,5 Mds d'euros, pour l'année 2008. Il dut donc remettre les pendules à l'heure en rappelant d'abord que, par contraste avec le haut débit, le très haut débit ce n'était plus de la roupie de sansonnet : les misérables 2 Mds d'euros du déploiement de l'ADSL faisaient petite monnaie devant les 40 Mds auxquels sont estimés le déploiement et la généralisation du « très haut débit pour tous ». Yves Gassot, Directeur général de l'IDATE, rappelait à ce sujet dans une intervention enfin ouverte sur le monde, bien loin du nombrilisme parisien, que le plan Obama consacrait $7,2bn au déploiement du très haut débit aux USA là où plus de $40bn seraient consacrés à la Santé et qu'en Australie, 20 Mds d'euros étaient alloués à la création d'une infrastructure mutualisée de très haut débit, joint venture entre tous les opérateurs de télécommunications et l'Etat australien.



Au vu de l'état des finances publiques, le colbertisme reprenait vite le dessus. M. de Romanet préconisait ainsi un schéma de financement à la portée de nos moyens — où plutôt de leur absence patente — diversifié en fonction de trois zones : urbaines/denses — les très grandes agglomérations —, les villes de taille moyenne et les zones rurales, dites « zones 1, 2 et 3 » pour ne froisser personne.



En zone 1, ce sera le renoncement immédiat et irréversible. Au motif que la rentabilité pour les opérateurs télécoms est de facto assurée par le nombre et la densité des abonnés, on la livrera à la foire d'empoigne qui se prépare pour le câblage en fibre optique jusqu'au pas de porte. Compte tenu du rôle et des méthodes juridico-psychologiques — dont il est hélas beaucoup question, comme par hasard, aujourd'hui — de l'opérateur historique et de l'avidité des opérateurs privés, le spectacle devrait être sanglant !



En zone 3 qui, en dehors de Michel Mercier cumulant — rappelait-il lui-même — le ministère (de l'Espace rural et de l'aménagement du territoire) et la présidence du Conseil général du Rhône, — il fut longtemps maire de Thizy, capitale mondiale de la matelasserie pour ceux qui l'ignoreraient encore —, n'inspire pas grand monde, c'est forcée et contrainte que la CDC bâtirait des nouveaux « réseaux d'initiative publique » sur le modèle actuel, lancé par la loi de juin 2004.



En zone 2, c'est plus délicat... Il faudra —
Augustinus dixit — attirer les fond privés par l'initiative publique et « libérer l'investissement ». Voilà qui rappelle furieusement le rafraîchissant Rapport Attali pour « libérer la croissance française » au timing (26 janvier 2008) particulièrement réussi, à six mois d'une crise majeure, financière et économique. (C'est sans doute aussi ce qu'on appelle la « chronologie des médias » sur laquelle nous reviendrons plus bas.) S'élevant en démiurge de la mêlée numérique, la tutélaire CDC recommande qu'en zone 2 tous les opérateurs soient (fermement) invités à s'allier pour déployer une infrastructure mutualisée délivrant à tous les flux numériques devenus constitutionnellement indispensables. Ce qui présenterait également l'avantage de simplifier et de faciliter le contrôle des contenus qui y circulent.



Au final, sont donc reprises les grandes lignes de la proposition de loi relative à la lutte contre la fracture numérique du sénateur Xavier Pintat, dont Bruno Retailleau, nommé rapporteur sur la saisine de la Commission de l’économie, du développement durable et de l’aménagement du territoire, était sur l'estrade pour vanter la mesure et la sagesse — malgré un formidable lapsus qui m'enchante, et qui lui fit appeler un instant le « Rapport Pintat », le « Rapport Pétain ». Le Directeur général de la Fédération française des télécommunications, le Président de l'ARCEP, le Président de l'Association des fournisseurs d'accès et de services Internet, étaient priés d'acquiescer.



Tous en revanche prêchent à l'unisson pour que, d'une part, le déploiement dans les zones 1, 2 et 3 soient simultanés et pas séquencés (luttons contre la fracture) et que le wireless très haut débit ne soit pas oublié, d'autre part. (Même s'il faudra préventivement desceller toutes les antennes à peine installées au motif du Principe de précaution du Grenelle des antennes !)



Logiciels et services



Bien décevante ensuite la table ronde « logiciels et services : renforcer la compétitivité des entreprises françaises ». Sur le refrain éculé lancé par Hervé Novelli « Pourquoi les grands éditeurs sont-ils américains et n'en dénombre-t-on que si peu en France ? » (Un au dernier décompte, je crois !), on aurait eu envie de plagier Joe Dassin :




Mes amis, je dois m'en aller

Je n'ai plus qu'à jeter mes clés

Car il m'attend depuis que je suis né

L'Numérique



J'abandonne sur mon chemin

Tant de choses que j'aimais bien

Cela commence par un peu de chagrin

L'Numérique



L'Numérique, l'Numérique, je veux l'avoir et je l'aurai

L'Numérique, l'Numérique, si c'est un rêve, je le saurai

Tous les sifflets des trains, toutes les sirènes des bateaux

M'ont chanté cent fois la chanson de l'Eldorado

Du Numérique



Mes amis, je vous dis adieu

Je devrais vous pleurer un peu

Pardonnez-moi si je n'ai dans mes yeux

Que l'Numérique



Je reviendrai je ne sais pas quand

Cousu d'or et brodé d'argent

Ou sans un sou, mais plus riche qu'avant

Du Numérique



L'Numérique, l'Numérique, je veux l'avoir et je l'aurai

L'Numérique, l'Numérique, si c'est un rêve, je le saurai

Tous les sifflets des trains, toutes les sirènes des bateaux

M'ont chanté cent fois la chanson de l'Eldorado

Du Numérique



L'Numérique, l'Numérique, si c'est un rêve, je rêverai

L'Numérique, l'Numérique, si c'est un rêve, je veux rêver



Passons sur les interrogations que pourraient susciter la représentation du secteur par les seules sociétés Meetic, Berger-Levrault et Mandriva. Marc Simoncini déclenchait quelques applaudissements d'une audience par ailleurs hébétée, en se demandant à quoi servait de construire aux frais du contribuable une infrastructure si c'était pour « que Google y vende plus de trafic, eBay plus d'armoires et Amazon plus de livres ». Jolie formule qui nous amènera au débat de l'après-midi sur le poncif du « patrimoine numérique et des industries culturelles ».



Didier Lamouche, PDG de Bull, s'enorgueillissait d'avoir accompagné Nicolas Sarkozy au Brésil pour tenter de fourguer ses pétaflops « éco-efficaces, ultra-denses et ultra-performants » à Lula. Au point d'imaginer le HPC et l'extreme computing comme nouveaux domaines d'excellence française. (Après s'être vanté que seuls IBM et Bull pouvaient être comptés au rang des survivants de la naissance de l'informatique moderne — je ne suis pas certain que le positionnement « ancien combattant » ne soit très heureux, remugle d'une époque pas si lointaine où l'Etat se mêlait d'informatique.) Dans le même ton, Pierre Hermelin, Directeur général de Cap Gemini, avait eu un peu plus tôt le privilège d'inaugurer la journée, succèdant à NKM au podium pour un long quart d'heure de réclame sans vergogne pour Cap Gemini qui n'avait, au fonds, rien à faire dans ce séminaire — il est vrai que polytechnicien énarque, il fut à la direction du Budget, ensuite directeur de cabinet d'Hubert Curien puis de Dominique Strauss-Kahn, à la Recherche, et à l'Industrie et au Commerce extérieur : doublement auréolé de la fonction publique et du pantouflage dans l'industrie informatique on imagine sans peine l'autorité qu'il peut figurer. Ceci dit, son quart d'heure écoulé, réduit de surcroît par un slideshare vidéo ressassant quelques banalités d'usage, il devait rapidement s'éclipser sans assister aux autres présentations.



Dans la pantomime, l'indispensable professeur d'université américaine était joué avec conviction par Eli Noam de la Columbia University. (La « sérénité bucolique » de sa résidence secondaire à China Pond a fasciné le New York Times l'année dernière.) Il s'est dit surpris par l'envie que suscitaient les Etats-Unis chez nos compatriotes alors que le maigre 1% des plans de relance américains consacré au broadband s'enkystait déjà dans une lourdeur bureaucratique qui en contredisait l'objectif même. Il rappelait, en revanche, le Small Business Act exemplaire du rôle renforcé du secteur public dans l'usage et l'achat de nouvelles technologies. Un point dont on pourrait peut-être enfin s'inspirer en France où l'on a l'impression au contraire que tout le poids est mis du côté de l'Etat, et du public, actionnaire ou guichet à subventions.



En France, par exemple, les FCPI et les FIP, puis maintenant les fonds dits ISF se sont progressivement substitués aux fonds privés dans le financement des jeunes pousses — issues des subventions variées, crédit d'impôt recherches et autres incubateurs et business angels mais pas encore parvenues au stade, aujourd'hui regrettablement déserté de la grosse PME. La première conséquence est que l'argent consacré au financement des jeunes entreprises de high tech est presque majoritairement public, directement de l'Etat (via la Caisse des dépôts ou OSEO) ou, après validation par OSEO, via les FCPI/FIP — qui n'ont d'ailleurs pas qu'une vocation technologique. Les montants déjà faibles, à comparer aux Etats-Unis, souffrent évidemment de cette attrition des fonds privés. De plus le déplacement de l'épargne des FCPI vers les fonds ISF (et en particulier les holdings ISF) dévoie le système vers l'effet d'aubaine. Les investissement directs comptent à ce titre pour une réduction fiscale de 75%, alors qu'elle est de 50% pour FCPI et FIP : investir avant le 15 juin dans une pizzeria familiale est donc plus rentable que d'essayer, sur le long terme qui plus est, de financer la jeune pousse innovante. Enfin — il faut le marteler — le financement de l'innovation ne se conçoit que dans la durée : une startup a non seulement besoin de financement initial mais de refinancements ultérieurs pour accompagner son développement commercial — et au passage, ne pas diluer ses actionnaires de la première heure. À ce propos, l'amendement proposé par le sénateur Arthuis qui viserait à imposer aux FCPI et fonds d'investissements d'investir leurs fonds en totalité avant 6 mois, plutôt que les 24 mois actuels, est une offense au bon sens, reflètant l'incompréhension persistante qui entoure toujours l'entrepreneuriat dans notre doux pays.



Dans cet esprit, la suggestion à peine évoquée, en particulier par la députée d'Eure-et-Loir, Mme de La Raudière, de consacrer un nouveau FSI (Fonds stratégique d'investissement) au secteur français du logiciel et des services n'a que peu de chances de passer à la Commission du Grand emprunt.



Patrimoine et industries culturelles



Mais c'est peut-être de la table ronde de l'après-midi que l'on attendait le plus d'étincelles. Présidée par notre Frédéric Mitterrand national, elle réunissait en effet Google Europe, Mats Carduner, et Warner France, Iris Knobloch, d'un côté ; Michel Boyon, Président du CSA, Alain Kouck, PDG d'Editis — maintenant espagnol —, Vincent Marcatté, Président du Pôle de compétitivité (à vocation mondiale le dira-t-on jamais assez !) Images et Réseaux, Claudie Haigneré, Présidente de la Cité des sciences et de l'industrie et du Palais de la découverte, Michèle Tabrot, députée des Alpes-Maritimes, de l'autre ! On se réjouissait d'avance, dans le contexte délétère du second passage imminent de la loi Hadopi et de la levée de boucliers internationale — mais certainement d'inspiration française au nom de l'exception culturelle — contre le programme Google Books et surtout contre le Google Books Settlement.



On sentait d'abord Frédéric Mitterrand sur la défensive, invoquant Edgar Poe et Guy Debord pour affirmer qu'il « a identifié la révolution numérique comme l'enjeu central du minitère de la culture et de la communication ». Mais comme le disait le regretté Mao, « la révolution n'est pas un diner de gala » ! Le Ministre récitait la litanie des louables et méritoires efforts de « nos établissements », le Louvre, le Musée d'Orsay, la RMN, la CNC, l'INA — brosse à reluire généreuse pour Emmanuel Hoog au passage — pour numériser les collections dont ils sont dépositaires. Mais, las, même dressés sur ses ergots, Gallica et ses plus de 300.000 documents numérisés en mode texte fait pâle figure devant les 10 millions (!) de livres numérisés par Google.



Au point qu'alors que le secret de discussions entre la BNF et Google était récemment éventé et qu'on prétendait le nouveau Ministre à peine nommé déjà déstabilisé par ce contre-pied aux cris d'orfraie poussés naguère par Jean-Noël Jeanneney — statue du Commandeur de l'Exception culturelle, s'il en est — il a fallu que François Fillon, qui concluait la journée, vînt à sa rescousse. « Pour moi Google n'est pas un problème mais un défi » nous assurait-il ; « on s'est récemment ému que la BNF ose discuter avec Google au sujet de la numérisation de son fonds d'ouvrage. Mais ce qui serait choquant, c'est qu'elle ne le fasse pas ! » poursuivait-il. D'ailleurs Frédéric Mitterrand n'avait-il pas insisté sur le fait que « le Ministère n'est pas dans une position défensive. Il n'est pas opposé, en soi, à l'idée de recourir à des prestataires privés. » Bref, ne nous fâchons pas !



Il faut dire qu'en face, quand on parle d'éducation culturelle et artistique ou d'enseignement de l'histoire des arts on sort les revolvers. Avec un aplomb invraisemblable, Iris Knobloch, de Warner France, commençait par remercier le Ministre pour la « très bonne loi Hadopi » — à peine un vague « Hou ! » se fit-il entendre vite réduit au silence, quelle tristesse ! — et fustigeait ce pays où le « consommateur » n'est pas encore très au fait de tout ce que peut lui apporter Internet ! Idem de la part de Mats Carduner, de Google Europe, qui nous professait que l'important était d'équiper les français pour accéder à Internet — et contribuer au trafic du moteur de recherches, sans doute. Que l'on renvoie donc ces brillants dirigeants à l'étude des statistiques d'équipement et d'usages en France, par exemple celles très nourries et analysées en profondeur que publie régulièrement l'IDATE.



Si l'on était d'ailleurs sérieux sur « l'affaire de la numérisation » la volonté politique règlerait rapidement la question. Michel Rocard, qui s'exprimait dans un discours impromptu, ne mettait-il pas sa priorité sur l'économie des savoirs bien plus que sur le numérique, particulièrement irrité, semblait-il, par la chute de l'Université française dans les classements internationaux des établissements d'éducation. Dans les pages du Monde de vendredi dernier, la Bibliothèque municipale de Lyon expliquait son adhésion au programme Google Books par l'obstacle insurmontable que représentaient les 60M d'euros estimés pour la numérisation de 100 millions de pages. Dans le même temps le FSI en investissait plus du double dans les équipementiers automobiles au bord du dépôt de bilan — préserver les emplois ou le patrimoine culturel, cruel dilemme...



Estimant avoir apaisé l'odieuse pieuvre Google, Frédéric Mitterrand pouvait alors se livrer à quelques effets d'annonce : « une porte d'entrée unique du patrimoine culturel français sur Internet » (je suggère : patrimoineculturelfrancais.google.com sur un serveur offshore, puisque les relations sont au beau fixe, avec un stockage S3 chez Amazon). Ensuite, pour l'utilisation du Grand emprunt, on verrait d'un bon oeil : la numérisation des imprimés, la numérisation des salles de cinéma en HD, et, surtout, la mise en place de la radio numérique terrestre et de la télévision mobile personnelle. En quoi élever le suivi impérieux de Secret Story sur son mobile au rang de priorité nationale est-il « un enjeu éthique, politique et déontologique », pour reprendre le dithyrambe frédomiterrandien, voilà qui m'échappe quelque peu...



Au passage, le Ministre indiquait, devant un Michel Boyon, Président du Conseil supérieur de l'audiovisuel, qui faisait la chattemite et n'en pouvait mais à de tel propos, que la RNT et la TMP n'échapperaient plus aux garanties de l'autorité du CSA, qui se chargerait d'y faire respecter le droit et la civilisation !



Et c'est bien de « civilisation numérique » que Claudie Haigneré nous entretint à son tour. Dans un très curieux monologue utopique, Mme Haigneré — qui n'a d'évidence pas d'adolescents à la maison — s'inquiète de la nécessité « d'alphabétiser » la jeune génération à l'usage d'Internet. (Cette génération Y ne serait-elle pas, au contraire, en avance de plusieurs métros sur nous ? Pour ceux qui seraient tout juste revenus au pays après une longue expatriation fiscale, rappelons que c'est cette génération que nous vilipendons par la « riposte graduée » dont les vertus pédagogiques sont indiscutables et que le monde entier nous envie, refrain etc. Et que l'on s'apprête à criminaliser sous la pression de certains lobbies industriels.) Elle imagine alors des sortes de « living labs » pour éduquer au numérique dans l'Hexagone, des expérimentations in silico, des formations par le serious gaming, des universités numériques citoyennes (Syndrome du burn-out ? Ivresse de l'espace ?).



En l'écoutant, cependant, les accents de Jean-Jacques Servan-Schreiber annonçant en juin 1983 le « grand défi de l'été : l'ordinateur fait surgir la ressource humaine » me revenaient en mémoire. Flanqué de Samuel Pisar et de Raj Reddy sur une photo jaunie du Centre Mondial, Informatique et Ressource Humaine, il déclarait : « Nous avons une occasion unique. Une révolution des esprits, des rapport sociaux et des vocations de demain ». Plus loin dans ce plaidoyer précurseur : « La passion des jeunes est évidente : leur talent à la maîtrise de l'informatique, sans exception » ; il convainquait pas moins de septs ministères, les administrations régionales, la Datar de l'époque et l'Agence de l'informatique — que tout cela fleure encore bon la planification nationale — d'avoir réuni un premier lot de 2.000 ordinateurs pour l'opération « un été pour l'avenir », des centres d'accueil et d'initiation à l'informatique dans toute la France. Une envolée lyrique qui a un peu plus de souffle, même vingt-six ans après, que le mauvais pilot de la saison 1 de « France Numérique 2012 » diffusé l'année dernière !



Plutôt que ces mièvreries bien sympathiques au demeurant, on eut aimé que soit évoquée l'imminente « catastrophe des métadonnées », au rang des soucis immédiats de la numérisation massive du patrimoine culturel. Des bibliothécaires professionnels s'inquiètent publiquement de la méthode de numérisation entamée par Google. Selon eux, les méta-données, c'est-à-dire finalement la fiche descriptive qui accompagne chaque ouvrage dans une bibliothèque (auteur, éditeur, classification, etc.), seraient dans un tel état de chaos dans Google Books qu'elles rendent d'emblée inexploitable même cette bibliothèque numérique. Illustré par des exemples savoureux, parfois hilarants, cet inventaire signale et rappelle que sans contexte il n'est pas de valeur, et que les classifications, d'apparence absconse et parfois fourmillante, laborieusement mises au point et affinées par des générations de bibliothécaires (Lectures de rentrée obligatoires : The Intellectual Foundation of Information Organization après, bien sûr, La Bibliothèque de Babel de Borges — mais vous le saviez déjà) sont indispensables et constitutives de la Bibliothèque numérique.



Les papis font de la résistance



François Fillon venait clôturer ces discussions « passionnantes et passionnées » en fin d'après-midi. Dans le filage sans scrupule du story telling gimmick de sa technophilie « révélée », François Fillon nous confiait qu'il eut « dans sa carrière la chance de connaître Internet à ses balbutiements, c'était en 1993 avec le premier navigateur de la NCSA ». (Ce qui, entre nous, le mettrait parmi les quelques dizaines de personnes qui eussent pu chiper l'idée à Marc Andreesen et Eric Bina avant Jim Clark et devenir milliardaire !) On est pas loin d'Al Gore qui en 1999 déclarait qu'il avait créé Internet.



Michel Rocard avait très brillamment déminé le terrain avant le buffet dans les jardins de l'Hôtel de Broglie. Le Grand emprunt « ne le sera pas par son montant, mais par son exemplarité » avertissait-il. Ses priorités qui iraient plutôt à la croissance verte et à l'éducation sortaient renforcées de son observation qu'au Groenland — dont les cinquante sept mille habitants sont connectés en haut débit — « le passage en cinquante ans de la chasse au phoque à un équipement haut débit pour tous est une merveille socioculturelle ». De là à ce qu'on gèle les investissements...



Ce n'était pas le propos d'Alain Juppé, qui liait — parcours de NKM oblige — écologie et numérique et réitérait : « le Grand emprunt n'est pas un emprunt comme les autres ». « Nous voulons que les projets à financer participent de la création d'une croissance différente » — positive et orientée plutôt à la hausse pourrait-on souhaiter ? Quelques indications : « si nous décidons d'investir sur des infrastructures, les infrastructures numériques seront prioritaires » nous susurrait-il malicieusement.



Et pour conclure ce songe d'une nuit d'été, Alain Juppé laissait espérer : « dans le cadre du Grand emprunt, le numérique à toutes ses chances ! ». (Fin de la Saison 2 de France Numérique 2012.)



mercredi, août 26, 2009

Le papier électronique sera-t-il aussi chinois ?


Si la normalisation de la production du papier est codifiée vers 105 après J.C. dans les Annales du Céleste Empire par le ministre de l'Agriculture, Tsaï Lun, son utilisation est attestée depuis la formation de l'Empire Han au IIème siècle avant J.C. Tsaï Lun introduisit peut-être un nouveau procédé, le papier de linge, préconisant en plus du traditionnel chanvre, l'usage du lin, de fibres de bambou et de l'écorce de mûrier. L'art de la fabrication du papier restera chinois et japonais jusqu'au VIIème siècle, où il passe chez les arabes qui petit à petit le diffuseront en Occident.



Avec le papier, les monopoles économiques de la Mésopotamie (plaquettes d'argile et invention de l'écriture) et de l'Egypte (rouleaux de papyrus, ou volumen, et invention de l'alphabet) s'écroulent définitivement. Le parchemin, premier support totalement construit, fabriqué à partir de peau de mouton ou de chèvre dont la souplesse permet l'assemblage en codex, résiste jusqu'au Moyen-âge en Occident.



Le succès du papier est d'emblée lié au prosélytisme. Le monde arabe y reconnaît un instrument de propagation de l'Islam. On trouve des moulins à papier à Bagdad en 793, au Caire en 900, en Espagne en 1056 puis en France au début du XIVème siècle. Vers 1440, nouvelle révolution avec l'invention — en Europe — de l'imprimerie typographique par Johannes Gutenberg. L'augmentation de la demande de papier, en particulier pour assurer la propagande de la nouvelle Eglise réformée, conduit à la généralisation des piles à maillets actionnées par des moulins hydrauliques. La France devient jusqu'à la révocation de l'Édit de Nantes l'une des première nations papetières.



La trituration des chiffons — première étape de la fabrication du papier — bénéficie alors de l'innovation venue des Pays-Bas, le cylindre hollandais, qui se répand en Europe au début du XVIIIème siècle. Cependant, l'innovation diffuse plutôt laborieusement en France, où l'on cherche plutôt des alternatives à la « chiffe » comme matière première. Une étape vers d'autres solutions est franchie par l'introduction du colophane (résine obtenue par gemmage) comme agent de collage, puis par l'introduction de copeaux de bois dans la pâte. Le papier, de qualité médiocre, suffit néanmoins pour l'impression des gazettes et journaux du début du XIXème siècle.



Dans le même temps les glorieux ingénieurs français mettent les arts mécaniques où ils excellent au service de la machine à papier, capable de produire en continu. Louis-Nicolas Robert, jeune inspecteur de la papeterie d’Essonnes, construit en 1798 un prototype. Le procédé consiste à mélanger eau et fibres de cellulose, à rapprocher les fibres en une feuille plate puis à en éliminer l'eau avant de détacher la feuille, de la sécher et de la lisser. Encouragé par le gouvernement — la plus grande partie du papier utilisé par le ministère des finances est fabriqué dans cet établissement et, en 1798, la Convention a de telles difficultés pécuniaires qu’elle pousse à la production intensive des assignats — Louis-Nicolas Robert obtient un brevet le 18 janvier 1799, et une subvention de 3000 francs. (Toute ressemblance à une subordination d'OSEO à Bercy dans un plan de relance économique est évidemment parfaitement fortuite.) Il installe, l'année suivante, près de Rouen une machine qui fabrique 80 feuilles de papier par jour, d’une longueur de près de 6 mètres.



Las ! Apparemment peu au fait des dernières méthodes de marketing ou des rudiments du management de l'innovation, sans pôle de compétitivité sur lequel s'appuyer, notre entrepreneur doit céder l’exploitation de son brevet à M. Didot Saint-Léger, propriétaire de la papeterie d’Essonnes. Ce dernier présente un modèle de la machine en Angleterre. Avec l’ingénieur Bryan Donkin et le financement des frères Fourdrinier, il construit la première machine anglaise à Dartford. Connue sous le nom de « Fourdrinier » ou « machine Didot », elle fonctionnera à Frogmore (Kent) dès 1803. Malgré un procès contre Didot en 1810 à l'issue duquel il obtient la rétrocession tardive de son brevet, ce sont les autres qui tireront profit de son invention.



Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, des procédés chimiques sont mis au point pour obtenir des fibres à partir du bois, les pâtes chimiques. Ils permettent d'augmenter considérablement la solidité des papiers et par la même leur vitesse de production. Des développements sont rendus possibles par les travaux des chimistes de l'époque, dont le Français Anselme Payen, qui extrait du bois les fibres cellulosiques à partir desquelles on fabrique du papier. Les fibres de coton ont vécu, l'industrie papetière peut devenir une industrie lourde.



Curieux bégaiement de l'Histoire, le nouvel avatar moderne du papier, l'e-paper, et le contrôle de sa production mondiale, seraient l'objet d'une féroce bataille entre titans asiatiques.



Deux considérations de marché tout d'abord. Le succès indiscuté du Kindle, le lecteur électronique lancé par Amazon fin 2007, a montré aux grincheux — dont certains échaudés par les premières tentatives hasardeuses du milieu des années 1990 — que l'avènement d'Internet et du e-commerce était l'ingrédient manquant des recettes antérieures. Notons que ce succès provoque déjà des interférences intéressantes dans la sphère des contenus et des droits qui leur sont attachés, où l'on a en France des idées fort arrêtées. En juillet 2009, Amazon a décidé, sans accord préalable, de reprendre tous les e-Books de « 1984 » et de « The Animal Farm », de Georges Orwell, installés dans les Kindle de ses clients. (Fascinante collision d'événements, ici aussi, avec l'utopie totalitaire de « 1984 » !) À l'origine de l'opération : ces e-livres avaient été vendus par un marchand n'ayant pas les droits sur les ouvrages. Les clients ont été remboursés mais ce geste a causé un large mouvement de protestation. En filigrane — si on ose dire — la question de la légalité de l'effacement des livres par Amazon s'est même posée, cette action pouvant s'apparenter à une intrusion illégale dans un système informatique. Jeff Bezos, président d'Amazon.com, a présenté quelques jours plus tard ses excuses en vidéo et promis-juré de mieux agir dans le futur...



Second marché en perspective, l'e-paper pour des écrans secondaires intégrés à la coque des téléphones mobiles et des objets nomades ou communicants. Les grands comme Sharp, Nokia, LG Innotek, Samsung ont déjà des projets dans leurs cartons. Au-delà du marché des e-readers, validé par le Kindle, l'e-paper trouverait ainsi une place dans les produits portables.



Les mouvements récents de géants asiatiques, souvent peu connus du grand public, laissent à penser que l'hégémonie sur ces marchés importants à double titre —
devices et, à terme, contenus, comme on le sait depuis la leçon magistrale administrée par Apple avec ses iPod/iTunes et iPhone/AppStore — est devenu l'enjeu d'un « Tigre et Dragon » économique.



Prime View International, un très grand constructeur taïwanais d'écrans TFT-LCD, déjà fournisseur de Sony et d'Amazon pour leurs e-readers respectifs a fait l'acquisition de E-Ink pour $215m le premier juin dernier après avoir acquis la division e-paper du géant hollandais (encore !) Philips en 2005. Cette opération a secoué et continue d'agiter toute l'industrie : E-Ink est une des startups chéries du prestigieux MIT Media Lab, massivement financée depuis 1997 par le gotha du capital risque de la Côte Est et par les industriels asiatiques du LCD, elle fournit Sony, Amazon et Motorola.



La technologie de papier électronique d'E-Ink est un substrat flexible sur lequel est déposé une pellicule d'encre électronique constituée de microcapsules dont une charge électrique permet de contrôler la présence à leurs sommets de particules blanches (pixel blanc) ou sombres (pixel noir) — version réactualisée des travaux pionniers menés au PARC de Xerox dans les années 70.



L'autre technologie de papier électronique est, quant à elle, dominée par une PME française, abandonnée en déshérence dans le Mérantais, telle Louis-Nicolas Robert, ignorée des pôles, des fonds communs à risque ou dans l'innovation, des plans de relance, des fonds stratégique, souverain, ISF, unique interministériel — et j'en passe — du prétendu dispositif d'accompagnement de l'innovation hexagonale. À base de cristaux liquides particuliers, la technologie BiNem met en oeuvre un cristal qui possède deux états stables, l'état uniforme (U) et l'état gauchi ou twisté (T), chacun sélectionné par simple application d'un signal électrique. Une fois l'un ou l'autre état sélectionné (pixel blanc ou noir), il est conservé sans consommer d'énergie.



Le rachat d'E-Ink se produit quelque mois après la prise de contrôle de la société Sipix Imaging, fondée par des anciens de Polaroid et installée en Californie et en Chine, par le généralement peu connu AUO — le résultat de la fusion des producteurs taïwanais de TFT-LCD Unipac Optoelectronics et Acer Display Technology en 2001 (CA 2007 : $14,8 mds). Pour l'anecdote, l'un des pères fondateurs de la technologie d'encre électronique du Xerox PARC, précurseur de celle améliorée par E-Ink, avait rejoint Sipix Imaging en 2007. Un très petit monde.



Ces rapprochements industriels ainsi que le rôle des constructeurs chinois et taïwanais dans le financement des startups américaines du papier électronique indiquent clairement leur ambition de contrôler ce marché naissant de l'e-paper. Si le Japon semble vouloir tourner la page du LCD et se concentrer sur le 3D et les OLED (diodes électroluminescentes organiques) flexibles ou non, les constructeurs coréens sont, en revanche, prêts à en découdre sur le TFT-LCD et ses évolutions vers le papier électronique. Samsung et LG sont particulièrement actifs sur ces sujets : LG Display fournit Apple en écrans plats et pour l'iPhone, par exemple.



Le scénario de la diffusion du papier sera-t-il rejoué à quelques siècles d'intervalles dans une version électronique annonciatrice de bouleversements culturels comparables à ceux provoqués par la généralisation du papier de linge puis de bois ? La route du papier électronique doit-elle repasser par la Chine comme au précédent millénaire ? La sainte alliance contre le programme de numérisation des livres de Google, Open Book Alliance lancée la semaine dernière par le sulfureux avocat anti-trust Gary Reback, qui réunit déjà Microsoft, Yahoo! et Amazon (assagi, c'est promis !) présage en tout cas d'ardents combats pour la bibliothèque électronique universelle et son support e-paper.



jeudi, juillet 09, 2009

Le moteur de recherches


Segundo Funes s'étire sur son siège Zuo Modern, seul devant son écran bleuté dans la pénombre assourdie du grand open space. Il ferme un instant les yeux.


La mémoire, infaillible, l'assaille dans le même instant. Il reconnaît les formes des nuages austraux de l'aube du vingt septembre mille neuf cent quatre vingt cinq et peut les comparer aux volutes de la reliure ancienne d'un livre en papier du Japon, qu'il n'avait regardé qu'une seule fois, le jour de son admission au Mandarinat de Ramos Mejia.


Je me rappelle sa cigarette et comme loin derrière le visage laconique d'indien. Je me rappelle de sa chambre réduite et obscure de la rue Gaona toujours sombre et tapissée de livres, où il m'arrivait de le visiter il y a si longtemps. Je me rappelle distinctement sa voix, la voix aigrie et nasillarde de l'ancien va-nu-pieds des faubourgs. Je ne l'ai vu que deux ou trois fois depuis cette époque, mais il était alors encore un gars de ces faubourgs, fièrement ignorant et incurablement borné pour certaines choses.


À notre première rencontre, fortuite, il courait en pantalon bouffant et espadrilles sur les trottoirs étroits et défoncés de la ville, le visage déjà dur, fuyant l'orage qui commençait de gronder au-dessus des immenses nuages couleur d'ardoise qui avaient caché le ciel. Jeune étudiant, je logeais temporairement chez Maria Clementina Funes, qui élevait seule son deuxième fils, Borges Ireneo Néstor Gregorio Funes, surnommé Segundo Funes après qu'une congestion pulmonaire eût emporté son frère aîné, Ireneo, l'année précédente. On m'avait dit ensuite qu'il ne quittait déjà peu son lit, les yeux fixés sur la page du livre dans la lueur vacillante de la bougie. Au crépuscule, il permettait qu'on l'approchât de la fenêtre ; par deux fois je le vis ainsi derrière la grille forgée qui accentuait sa condition d'éternel prisonnier volontaire : une fois s'étirant puis immobile les yeux fermés, une autre, immobile aussi, plongé dans la lecture d'un petit ouvrage à la reliure craquelée.


Devant lui aujourd'hui, ce souvenir à la netteté cristalline — mais qui suis-je pour dire me souvenir ? — m'a à nouveau frappé. L'art de lire se scindait déjà en trois catégories.


La première, vaste et informe, devenue envahissante et inexorable, est celle de la lecture de distraction, celle du divertissement passager. Elle est aujourd'hui consubstantielle aux télétransmissions sur nos lecteurs électroniques personnels relancés naguère avec le Kindle. Je note qu'elle ne s'accomplit pratiquement plus jamais dans le silence et la concentration : pour une génération, à l'audition irréversiblement transmutée par la modulation des fréquences des codecs MP3, la lecture forcément ponctuelle, superficielle, est indissociable de l'étanchéité fragmentée du déversement musical et sonore direct de l'écouteur vissé à l'oreille. Et ce bruit de fond permanent, ces images d'un petit écran qui dansent au coin du champ de vision, sont mêmes indispensables à cette lecture : il est essentiel au renversement de l'alphabétisme. Cette demi-lecture, demi-perception morcellée, dans une ambiance de distraction doit rendre impossible certains actes essentiels à l'appréhension du texte et à la concentration. Segundo Funes, lugubre figure étique sur son galetas, evoquait ainsi le plus grand hommage qu'un être humain puisse rendre à un texte qu'il adore — rituel rendu non seulement impossible mais illégitime par cette forme contemporaine de lecture —
l'apprendre par coeur. Pas par l'intellect, par coeur : l'expression me sembla cruciale.


Le second type de lecture est d'information, celle que Thomas de Quincey appelait la « littérature de connaissance » pour la distinguer de la fiction, de la poésie et du théâtre. Le Web, le protéiforme Wikipedia, ont concrétisé cette bibliothèque ; ils ont déjà induit chez l'internaute un changement fondamental des structures de l'attention dont les perspectives sont presque incommensurables.


Mais enfin la forme silencieuse et privée de la lecture, jadis seule pratiquée depuis ses schismes innombrables d'avec l'oralité et la déclamation, depuis la Grèce athénienne jusqu'au Moyen-âge chrétien en Occident, constitue la troisième catégorie, évanescente et expiratoire, de l'art de lire. Sous le déferlement du Web, elle est devenue une compétence et une vocation spécialisée ; les Mandarinats Ray Bradbury du silence, ateliers et archives du livre écrit, sont aujourd'hui les lieux de retrait où l'on identifie, recrute et cultive la capacité, et surtout l'envie, de se mesurer à un texte difficile, de maîtriser la grammaire, d'incarner l'art de la mémoire et de la gestion du repos et de la concentration qu'exigent les grands textes. Rares sont les éclairés qui rejoignent leurs rangs.


Lorsque je revis Segundo Funes aujourd'hui, dans l'un des temples de la modernité en pleine Silicon Valley près de trente cinq ans après notre première rencontre, on me mena après un long couloir dans une grande pièce en open space et l'on me dit de ne pas être surpris de le trouver dans l'obscurité qui étouffait les lueurs isolées d'un rectangle au bleu électrique et du point rouge de la cigarette.


J'entendis soudain la voix haute et moqueuse de Segundo. Cette voix (qui venait des ténèbres) articulait avec une traînante délectation un discours, une prière ou une incantation. Les syllabes latines antiques résonnèrent dans l'immense bureau d'architecte ; ma frayeur soudaine les croyait indéchiffrables, interminables ; puis dans l'interminable dialogue de cette nuit artificielle, je sus qu'elles constituaient le dernier paragraphe du ving-quatrième chapitre du livre VII de la Naturalis Historia de Pline l'ancien ; elles s'éteignirent : somno quoque serpente amputatur, ut inanis mens quaerat ubi sit loci.


Sans le moindre changement de voix Segundo me dit alors d'entrer. Il avait les yeux fermés et il ne me semble pas avoir vu son visage avant l'aube. Je crois me rappeler la braise momentanée de la cigarette, le grouillement aléatoire et bref de son écran lorsque s'y affichent les requêtes, innombrables et désolées, comme tombent les feuilles recroquevillées de l'automne. La pièce, vaguement tiède, ronronnait ; je m'assis.


J'en arrive maintenant au point le plus délicat de mon récit. Celui-ci n'a d'autre sujet que ce dialogue vieux déjà de plusieurs mois et je n'essaierai pas d'en reproduire les mots irrécupérables maintenant. Je préfère essayer de résumer la foule de choses que me dit Segundo cette nuit-là. Que l'on me pardonne le style indirect, lointain, mais que l'on imagine les périodes entrecoupées de silence stupéfié qui m'accablèrent toutes ces longues heures.


Segundo avait attiré l'attention des prosélytes du Mandarinat de Ramos Mejia quelques mois à peine après que nous nous fûmes rencontrés il y a si longtemps. Maria Clementina, le coeur brisé, avait accepté de le laisser rejoindre cette adolescence monastique au milieu des livres alors que les bibliothèques privées devenaient aussi rares et exceptionnelles que du temps d'Erasme. Particulièrement doué, l'ignorant malhabile et grossier, y entama des années mutiques de lecture silencieuse. Il progressa, inculte et épais, au chapître de l'élite raréfiée capable de pratiquer une lecture silencieuse et personnelle.


Alors qu'hors les murs, le pouvoir bascule en faveur de ces hommes et de ces femmes, techniquement presque incapables de lire un livre sérieux, mais affranchis du lourd fardeau de l'alphabétisme réel et de ses constantes habitudes référentielles (du fait que presque toutes les grandes littératures se réfèrent à une autre grande littérature), et condamnés à toujours créer de toutes pièces, Segundo servait sans relâche une littérature exigeante, tragique et merveilleuse.


Il me dit : J'ai à moi seul plus de souvenirs que n'en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde. Et aussi, vers le milieu de la nuit : Mes rêves, Monsieur, sont comme votre veille.


La voix de Funes continuait à parler du fond de l'obscurité. Les scientifiques célèbrent dans les pages glacées de Nature et de Science la plasticité du système nerveux, comparable aux mille protocoles de la Toile, le réseau complexe et vivant qui finit d'emprisonner routeurs et surfeurs dans les mêmes rets. (Les titans du Web adaptent nos circuits neuronaux à la lecture rapide, au zapping d'une page Web à une autre, au cabotage au long des hyperliens ; la lecture tranquille ou une réflexion lente et concentrée sont bien les dernières choses que ces ogres désirent.)


Voilà les choses qu'il m'a dites ; ni alors ni depuis je ne les ai mises en doute. Locke au XVIIe siècle postula (et infirma) une langue impossible dans laquelle chaque chose individuelle eût un nom propre ; Funes projeta une fois une langue analogue mais il la rejeta parce qu'elle lui semblait trop générale, trop ambiguë. En effet le lecteur Funes se rappelait chaque mot, chaque page, chaque forme de chaque livre qu'il absorbait mais aussi chacune des fois qu'il l'avait vue ou imaginée. Il voulut, me dit-il, réduire chacune de ses journées de lecture à quatre vingt six mille quatre cent souvenirs, qu'il définirait ensuite par des chiffres. Il en fut dissuadé par la conscience que la besogne était interminable ; il pensa qu'à l'heure de sa mort il n'aurait pas même fini de classer les lieux communs de ses lectures d'enfance.


Ce projet de catalogue mental de toutes les images du souvenir est insensé mais révèle une certaine grandeur balbutiante et naïve. Il nous laisse entrevoir le monde vertigineux de Funes, presque incapable d'idées générales, platoniques, abstraites. Il est le lecteur solitaire et lucide d'un monde multiforme, volatil, instantané mais intolérablement précis. L'année deux mille sept il posta plus de vingt quatre mille critiques et commentaires d'autant de livres sur le site Amazon.com, imposant au géant du Web d'enfouir d'urgence un nouveau datacenter aux dimensions pharaoniques dans le verdoyant Oregon. L'année précédente il avait réécrit sept fois, dans son style agreste mais insoutenablement détaillé, de mémoire, la totalité du contenu de Wikipedia. Ces incroyables tours de force attirèrent l'attention d'un autre Titan qui vit dans le jeune homme décharné issu du faubourg sud-américain la révélation oraculaire d'une perpective propice.


Il lui était maintenant très difficile de dormir. Dormir c'est se distraire de la lecture pressante, infatigable, de tous les livres du monde qui convergeaient sur le malheureux Segundo. Il avait appris sans effort l'anglais, le français, le russe, le chinois et F#. Je soupçonne cependant qu'il n'est pas très capable de penser. Penser c'est aussi oublier des différences, c'est généraliser, c'est abstraire. Dans le monde livresque surchargé de Funes, il n'y avait que des détails presque immédiats.


La clarté craintive de l'aube perça faiblement d'un soupirail éloigné. Je vis alors furtivement le visage de la voix qui avait parlé toute la nuit. Segundo a quarante ans : il me parût monumental comme le bronze millénaire, plus ancien que l'Egypte, antérieur aux pyramides, aux prophéties.


Je distinguai sur son écran les requêtes, les quelques mots jetés sur les plages brillantes du monde lu de Funes par le ressac mécanique, cosmopolite et incessant des invocations sourde des internautes. Je restai stupéfié par la danse hystérique des doigts effilés de ses mains faméliques sur le clavier, chaque pression, brutale, rapide et sèche, noyant une requête sous la réponse des lieux communs que tant d'années de lectures silencieuses avaient infailliblement gravées dans sa mémoire. Je fus soudain engourdi par la crainte de multiplier les gestes inutiles et me retirai en titubant.


Aveuglé par la lumière blafarde du soleil maintenant levé, je quittais ce matin là le complexe Microsoft de La Avenida, hébété, désorienté. Pour ce monde, mosaïque agitée, peuplée du brouhaha des analphabètes, si matinal et si lumineux, le nocturne et sombre lecteur Segundo Funes n'est plus que BING.


jeudi, juillet 02, 2009

La Nouvelle surveillance


La plus grande confusion semble régner autour de la dérive « sécuritaire » orchestrée par maintenant deux gouvernements évidemment suspects de phobie d'Internet. Nous nous étions inquiétés dans cette chroniqueplusieurs reprises) des effets de cette dérive sur la libre circulation des idées sur le Net, mais, sujet tout aussi préoccupant à notre sens, sur la mise en place insidieuse des dispositifs privés de « Nouvelle surveillance ».



Le 10 juin dernier, le Conseil constitutionnel a censuré le texte de la loi Hadopi, lui ôtant sa partie portant sur les sanctions, que le gouvernement, piqué au vif, a choisi en urgence de reformuler. C'est ce nouveau texte qui crée aujourd'hui la polémique. Selon La Tribune, le Conseil d'Etat y aurait détecté de nouveaux risques d'inconstitutionnalité, faisant peser le risque d'une nouvelle censure par le Conseil constitutionnel.



Le texte original de la loi Hadopi, directement inspiré du rapport Olivennes, présentait notamment la procédure dite de « riposte graduée » — déjà abondamment critiquée par la Commission européenne à l'automne 2008 — qui, de toute évidence, a coûté son maroquin à Mme Albanel. (Quel splendide isolement du Conseil régional de l'Île de France et de la Mairie de Paris ces vingt dernières années, pour que l'ancienne nègre de Jacques Chirac déclare avec une charmante naïveté : « Internet, c'est compliqué, c'est tout nouveau » ?) Le principal reproche de la Commission portait sur le fait qu'une autorité administrative, et non judiciaire, puisse être à l'origine de ces poursuites contre les internautes.



Le projet initial du rapport Olivennes prévoyait également qu'un spyware, dûment estampillé « sécurité nationale » fut installé sur les machines des internautes pour en collecter les informations de trafic et de flux. Illustration parfaite de la Nouvelle surveillance : il était alors envisagé de sous-traiter ce logiciel à AdVestigo, l'une des startup essaimées de l'INRIA — d'ailleurs quelle preuve plus irréfutable d'objectivité dans cette conjonction favorable de l'excellence académique et universitaire française (que le monde entier nous envie, doit-on le rappeler ?) avec les liens anciens et tenaces au complexe militaro-industriel hexagonal ? En mars dernier, Hologram Industries, coté au Nouveau marché — maintenant Eurolist C — depuis 1998, annonçait le rachat de AdVestigo pour 4,5M Euros en numéraire.



C'est le même principe de spyware que celui retenu par l'administration chinoise pour « Green Dam Youth Escort » dont une directive du Ministère de l'industrie et des technologies de l'information exigeait qu'à partir du 1er juillet 2009 il fut installé sur tous les PC vendus en Chine, y compris ceux importés de l'étranger. (Notons que l'utilisateur n'était pas dans l'obligation de faire tourner le logiciel espion, mais de l'avoir installé, ou reçu pré-installé sur sa machine.) La justification — légitime — évoquée par le gouvernement chinois est la protection de la jeunesse et le contrôle parental ; l'inquiétude évidemment soulevée par le public, les éditeurs de logiciels et les constructeurs devant la matérialisation possible d'une censure bien plus radicale d'Internet a pour l'instant eu raison de l'initiative que le gouvernement chinois a retiré la veille de son entrée en vigueur — mais pour la remettre sine die.



On ne sait pas encore si ce retrait est définitif, la conviction que Green Dam pouvait présenter un danger technique ayant prévalu ou bien qu'il ne se soit agi, au final, que d'un coup d'essai destiné à jauger les réactions à une gouvernance plus explicitement totalitaire d'Internet en Chine. Dans « Réformons notre étude », en mai 1941, Mao déclarait : « Nous devons procéder à des enquêtes et des recherches systématiques et minutieuses sur la réalité environnante en appliquant la théorie et la méthode marxiste-léninistes. Dans notre travail ne nous fions pas à notre seul enthousiasme, mais agissons en unissant l'élan révolutionnaire et le sens pratique comme le dit Staline ».



En France, Green Dam s'appellerait plutôt LOPPSI 2. LOPPSI 2 contient une série de dispositions qui concernent aussi bien la vidéo-surveillance que la lutte contre l’insécurité routière, la protection des agents de renseignement ou encore la réforme de la compétence du préfet de police de Paris. Pour ce qui concerne la lutte contre la cybercriminalité (chapitre II), l’objectif de LOPPSI est de bloquer le contenu des sites pédo-pornographique. Le filtrage des sites sera mis en place par les fournisseurs d’accès à Internet sur la base de listes noires de sites interdits communiquées sous la forme d’un arrêté du ministère de l’Intérieur. La loi ne précise ni les modalités d’élaboration de la liste (administration, autorité indépendante, cabinet du ministre ?), ni les éventuelles possibilités de recours pour un site qui serait bloqué injustement. Les mêmes inquiétudes que celles soulevées par Green Dam devraient certainement agiter le public, les éditeurs de logiciels et les fournisseurs d'accès.



Le deuxième volet de la loi concerne le renforcement de la lutte contre la criminalité (chapitre V) en permettant la surveillance à distance des ordinateurs. L’objectif de cette mesure est de permettre la captation des données informatiques à distance. Concrètement, cela va permettre aux enquêteurs de capter en temps réel les données informatiques telles qu’elles s’affichent à l’écran d’un ordinateur ou telles qu’elles sont contenues dans le disque dur. Cette surveillance pourra s’effectuer à distance, à l’aide d’un logiciel mouchard. (« Art. 706-102-1. Lorsque les nécessités de l'information concernant un crime ou un délit entrant dans le champ d'application de l'article 706-73 l'exigent, le juge d'instruction peut, après avis du procureur de la République, autoriser par ordonnance motivée les officiers et agents de police judiciaire commis sur commission rogatoire à mettre en place un dispositif technique ayant pour objet, sans le consentement des intéressés, d'accéder, en tous lieux, à des données informatiques, de les enregistrer, les conserver et les transmettre, telles qu'elles s'affichent sur un écran pour l'utilisateur d'un système de traitement automatisé de données ou telles qu'il les y introduit par saisie de caractères. Ces opérations sont effectuées sous l'autorité et le contrôle du juge d'instruction »)



Si c'est bien l'autorité judiciaire qui contrôle ici la mise en place et l'exploitation du dispositif —
Pace Bruxelles — on peut cependant s'interroger sur la nature et le fournisseur du fameux « dispositif technique ». Impossible d'imaginer un spyware d'origine autre que française pour cette délation en peer-to-peer généralisée : ce serait faire le lit de l'étranger ! Mais, d'un autre côté, le moindre soupçon de compromission d’un éditeur de produits de sécurité peut rapidement se traduire par une sérieuse perte de chiffre d’affaires. (C'est ce qui se produisit il y a quelques années lorsque Symantec déclara ne pas filtrer l'hypothétique spyware Magic Lantern, attribué au FBI.) Pas fameux, ni pour les filiales françaises des géants américains des logiciels de sécurité, ni pour nos fragiles startups nationales tentant de survivre dans leur ombre étouffante.



Les technophiles imaginatifs échafaudent que les réactions aux premières rétorsions d'Hadopi 2 — Mme Albanel voulait du chiffre, 1 000 sanctions par jour, une toutes les 86 secondes 4 dixièmes ! — pourraient provoquer un recours massif au chiffrement systématique qui, à son tour, augmenterait singulièrement la difficulté à faire fonctionner le « dispositif technique LOPPSI 2 ». En stigmatisant une petite délinquance (celle du téléchargement) avec des moyens disproportionnés - -à supposer qu'ils soient effectifs —, Hadopi pousse les téléchargeurs et surtout les non-téléchargeurs (qui sont, aux termes de cette loi, responsables techniques et pénaux de leurs installations) qui prendraient soin de s'informer, à renforcer leurs protection et donc noyer les services d’écoutes sous un déluge de bruit crypté. Il y aurait un « avant Hadopi » où l’on pouvait distinguer les communications protégées des entreprises, des services d’Etat (aisément identifiables) et les autres, suspects par nature — comme c'est le cas aujourd'hui. Il y aurait, d'après cette argumentation, un « après Hadopi », où la confusion technique provoquée par la surprotection des informations interdirait alors toute discrimination des flux à surveiller, et renforcerait ainsi le camouflage des réseaux contre lesquels on voulait initialement lutter.



Malheureusement, à l'examen, ce scénario ne paraît pas très vraisemblable aujourd'hui. Le catastrophisme élevé au rang de science exacte qui sert d'alibi pour obtenir l'obéissance des foules, a le vent en poupe par les temps qui courent. Distillé abondamment dans tous les médias aussi bien qu'en ligne il n'éveille tout au plus qu'une vague confusion chez l'internaute-citoyen, tout affairé qu'il est à poster les photos de son dernier binge drinking sur Facebook. Bien moins en tout cas que l'interdiction de fumer dans les cafés ou que la baisse de la TVA sur le plat du jour. Il y a deux semaines encore, Vinton Cerf, l'un des vénérables pères fondateurs d'Internet, mythe vivant du réseau des réseaux, excellait dans cet exercice imposé : « Internet est incomplet, il lui manque la sécurité » proféra-t-il devant un auditoire gagné et durablement soumis. Maintenant avocat infatigable du projet de réinvention d'Internet Clean Slate (Table rase) — initiative opportunément bienvenue, très généreusement sponsorisée à Stanford par Cisco, Docomo, Deutsche Telekom, NEC, Ericsson, Xilinx et la NSF, tous grands dépositaires de la neutralité politique et industrielle que l'on imagine — Vinton Cerf est aujourd'hui employé de... Google. Capitalisme libéral 1 — Mao 0.



En attendant ces jours meilleurs, Rod A. Beckstrom vient d’être nommé Président de l’Icann (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), un des principaux organismes de gestion et de régulation d’Internet et notamment des grands « top level domains ». Beckstrom était précédemment cyber-patron du Department for Homeland Security, le DHS américain, puis directeur du National Cyber Security Center. Sa nomination a été saluée en termes dithyrambiques par Eric Schmidt et Vinton Cerf.



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