dimanche, décembre 06, 2009

Là où il y a du gène, y a-t-il du business ?


Alors que se termine le Téléthon français entamé dans une sordide polémique lancée par les propos de Pierre Bergé dans l'émission « Parlons net » sur France Info, le 20 novembre, le climat général de méfiance — exacerbé sans doute par la campagne en cours de vaccination contre la grippe H1N1 — fait rapidement oublier que c'est grâce à cette collecte qu'en 1992 furent publiées les premières cartes du génome humain (Généthon). En 1997, cependant, le Généthon était réorienté vers des activités de mise au point de thérapeutiques et l'on créait, l'année suivante, Génopole à Evry avec l'objectif de réunir en un même lieu des laboratoires de recherche académiques et privés, des entreprises de biotechnologies et un enseignement de haut niveau — un pôle de compétitivité avant l'heure. D'après la plaquette de présentation, à fin 2008 Génopole comptait 22 laboratoires de recherche académique, dont un institut national, 16 plateformes et plateaux techniques, dont 5 labellisés IBiSA (Infrastructures en Biologie Santé et Agronomie), 64 entreprises de biotechnologies, avec 448 brevets déposés et 25 molécules ou biothérapies, dispositifs médicaux ou diagnostiques de la phase préclinique réglementaire à la phase de lancement commercial et 180,78 millions d'euros d'investissement levés au cours des dix premières années.

 



Cette même semaine, c'est en Islande que se jouait un nouvel acte de l'évolution du business de la génomique. Alors même que le public français est appelé à faire des dons pour soutenir financièrement la recherche et de développement de cette industrie naissante, la startup de génomique deCODE, emblème de l'innovation islandaise basée à Reykjavik, se déclarait en cessation de paiements. Son destin semble particulièrement illustratif de l'enchevêtrement entre politiques industrielles et politiques de santé publique, recherche et innovation et grands mouvements économiques. deCODE a été fondée en 1996 par Kári Stefánsson, un neurologue charismatique d'origine islandaise et formé aux meilleures universités américaines. Avec la mise au point des techniques modernes de séquençage et de cartographie du génome — celles-là mêmes qui firent les premiers succès du Généthon sous nos latitudes — le Dr Stefánsson eût l'idée de se mettre en chasse des origines génétiques de maladies communes, de la schizophrénie ou du cancer par exemple, en exploitant un vivier extraordinaire dont il était lui-même issu : la population islandaise ! En effet, sa superbe insularité ayant isolé cette population depuis des millénaires, son patrimoine génétique collectif se trouve être particulièrement homogène, des données généalogiques et les dossiers médicaux de la population sont disponibles depuis le début du XIXe siècle, et les maladies communes y sont prévalentes dans les mêmes moyennes que dans la population mondiale. (Critères à méditer en ces temps de conceptualisation hexagonale de « l'identité nationale », dont on verra que le remugle n'est pas étranger aux événements qui ont affecté le développement de la startup.)

 



Avec de tels atouts, deCODE devint le pionnier des études génétiques à grande échelle qui inspirèrent nombre de travaux de recherche sur la médecine personnalisée depuis lors. Son IPO, fort attendue, se déroula dans l'oeil du cyclone de la Bulle, en juillet 2000, la valorisant à un plus d'un milliard de dollars. À cette époque déjà, deCODE s'était alliée au géant de l'industrie pharmaceutique Roche (en 1998) pour l'exploitation de sa base de données génétiques unique dans la recherche des facteurs génétiques d'une dizaine de maladies. Roche était à l'occasion devenu actionnaire de la société, en application d'une stratégie industrielle explicite. Cependant, et malgré un accord exclusif avec le sourcilleux ministère de la Santé du gouvernement islandais pour créer la base de données génétique de la population insulaire, deCODE était rapidement confrontée à des difficultés de tous ordres. Aux termes de l'accord, deCODE n'avait pas besoin du consentement individuel de chacun pour l'utilisation de ses données médicales privées, pourvu que la base de données ainsi constituée satisfît les conditions posées par la Commission gouvernementale sur la protection des données — l'équivalent de notre CNIL. D'atermoiements en repentirs, de changements de cap en rétractions, le contexte juridique s'épaississait alors de jour en jour, souvent dans un climat de polémique entre praticiens de Santé et management de deCODE.

 



La société ne fut non plus pas exempte de critiques issues du monde scientifique. Alors qu'elle concentrait ses efforts sur des études à large spectre (GWAS pour Genome Wide Association Studies), elle aurait ignoré les avancées technologiques, comme les SNP-chips (puces dédiées à l'analyse ultra-rapide des variations d'une seule paire de base du génome — ou SNP, Single Nucleotide Polymorphism). D'autres critiques mettent les difficultés récurrentes de deCODE sur le compte de sa transformation à marche forcée en société de recherche pharmacologique (drug-discovery) devant les réticences des autres industriels à s'abonner à sa base de données. deCODE avait même lancé un service de génomique personnelle, deCODEme, dans la même veine que 23andMe, l'icône du DTC, Direct-To-Consumer genomics.

 



La déconfiture de deCODE, alors que l'Islande voit l'effondrement de son système bancaire, victime de la crise économique, remet aujourd'hui sous les projecteurs les questions de confidentialité. L'intention étant de vendre la propriété industrielle — essentiellement la base de données, donc — au fonds Saga Investments, créancier de la société, on s'interroge sur le sort des données privées, soit des dossiers médicaux de milliers d'individus, qu'elle contient. (Saga Investments appartient aux fonds Polaris Venture Partners et ARCH Venture Partners, actifs dans les biotechnologies depuis longtemps.)

 



Quant à l'enfant chéri de la biotechnologie personnalisée de la Silicon Valley, 23andMe, elle est également confrontée à quelques difficultés en son jeune âge — la startup a été fondée en 2006 par Linda Avey et Anne Wojcicki qui devait devenir l'épouse de Sergueï Brin le cofondateur de Google, dans le mariage le plus médiatisé de la Vallée avant celui, cette semaine, de Marissa Meyer, employée n°3 chez Google, autrefois dit-on très proche de Larry Page, l'autre cofondateur de l'ogre de Mountain View, avec Zach Bogue, l'incroyablement bien nommé à nos oreilles françaises !). Brin avait certes investi à titre personnel dans 23andMe — « Il est vrai: cela ferme la bouche à tout, sans dot. Le moyen de résister à une raison comme celle-là ? » —, suivi par Google et le fonds NEA. Mais le prestige de ces actionnaires n'a pas empêché sa cofondatrice, Linda Avey, de quitter la startup en septembre dernier pour créer une fondation dédiée à la lutte contre la maladie d'Alzheimer, ni la société d'annoncer les premiers licenciements de son histoire en octobre.

 



TruGenetics, un autre représentant de ces sociétés innovantes du DTC genomics, avait jeté l'éponge en août dernier, ayant échoué à se refinancer.

 



La succession rapide de ces événements pousse évidemment à se reposer la question de la viabilité du business model de la DTC genomics. Des bases de données génétiques constituées par le seul appel au grand public, sur un plan marketing-communication « génomique récréative et amusante », peuvent-elles réellement servir de base à des études scientifiques de valeur pour la santé publique ? Question scientifique mais également éthique bien sûr. Sans parler du labyrinthe de la protection des données privées individuelles, en particulier celles du dossier médical et de la généalogie, en cas de changement de contrôle des sociétés gérant ces bases de données. En France, l'arlésienne du DMP est remise à 2013, on verra d'ici là !

 



dimanche, novembre 29, 2009

Go, Go, Google, Go!


En juillet dernier Google, déjà connu pour le système d'exploitation Android destiné aux smartphones, annonçait travailler sur un autre système d'exploitation, Chromium OS. La semaine dernière, Google prenait de vitesse les observateurs en en mettant le code en Open Source. Prévoyant une disponibilité générale pour l'année prochaine, Google précise que cet OS à été conçu pour la population « qui passe le plus clair de son temps sur le Web ». La stratégie de contournement du poste client est évidente, dans un mouvement de confrontation explicite avec Microsoft — mais faisant également entendre sa petite note dissonante dans l'orchestre des Linux orientés poste de travail. Chromium OS s'articulera autour du navigateur renforcé pour servir de conteneur d'applications. (Profession de foi : « All apps are web apps. The entire experience takes place within the browser and there are no conventional desktop applications. ») Ce renforcement s'appuie sur des innovations dans le multithreading, dont les bases ont été jetées dans le navigateur maison de Google, Chrome, et dans la vitesse et la sécurité du modèle d'exécution. À ce sujet, Microsoft n'est pas en reste, et la division Microsoft Research travaille depuis le début de l'année à Gazelle, un nouveau navigateur mâtiné de système d'exploitation.



Pratiquement au même moment — et il est difficile de croire à l'indépendance totale de cette séquence d'annonces —, Google livre un nouveau langage de programmation, rien moins : Go. Fruit de l'esprit fécond de l'ancienne génération : Ken Thompson (Turing Award, co-inventeur d'Unix aux Bell Labs, d'UTF-8 et Plan 9 avec Pike), Rob Pike (Plan 9 et Inferno aux Bell Labs, UTF-8), et de la nouvelle : Robert Griesemer, Russ Cox, Ian Taylor, Jini Kim et Adam Langley, Go, se veut un avatar moderne, rapide, parallèle, sécurisé et Open Source de C++. Ce qui, pour l'anecdote, provoque le plus grand désespoir de Keith Clark et Francis McCabe qui avaient mis au point en 2003 un langage pour la programmation de systèmes multi-agents, appelé quant à lui Go! — noter le « ! » qui fait toute la Yahoo-esque différence. (Sans parler de l'éphémère tablette de Go Corp.)



Cette floraison soudaine de logiciels n'est pas anodine à l'heure où s'engage entre les titans du Web la bataille du cloud computing dans laquelle Microsoft jette ses forces derrière Windows 7. Contre-attaque brillante sur le terrain de l'Internet du futur, de ses langages et de ses systèmes d'exploitation, à l'heure où la récente promesse du magnat de la presse Rupert Murdoch de déréférencer tous ses sites de contenus de Google laisse à penser que la messe n'est peut-être pas tout à fait dite sur les moteurs de recherche et la publicité en ligne malgré la prévalence de Google (63,5% de toutes les recherches en 2008, toujours en croissance).



Pourquoi mettre ainsi une croix sur près de 25% du trafic Web sur le trésor de la couronne, le site du Wall Street Journal ? En dépit des présomptions du contraire, le Citizen Kane australien n'est peut-être pas affecté de gâtisme mais bien plutôt illuminé d'un redoutable machiavélisme. L'idée diabolique ne consisterait-elle pas à attirer un Microsoft par les news alléché et à tenir à Bing à peu près ce langage : pourquoi ne vous vendrais-je pas le droit exclusif d'indexer le contenu de mes sites de média ? Ne seriez vous point prêt à payer espèces sonnantes et trébuchantes, et au denier douze, pour un tel privilège ? Ceci mielleusement adressé à un Bing, en position de challenger, qui cherche à se développer tous azimuts, comme en témoigne le récent accord avec Wolfram Alpha...



Imaginons un instant que tous les autres acteurs des médias suivent Murdoch et s'avisent de mettre aux enchères le privilège d'indexer leurs précieux contenus et leurs flux d'actualités, comme dans le modèle actuel de la publicité en ligne où Google règne en maître. La suprématie de Google, contre laquelle fusent aujourd'hui certaines critiques — notamment sur le règlement Book Search, et pas qu'en notre douce France — en serait peut-être ébranlée au prix de l'incommodité pour les internautes de savoir sur quel moteur chercher quel contenu au gré des alliances ainsi scellées.



Le PDG de News Corp. espère-t-il renverser le modèle qui conduisit Google à sa première place actuelle ? Il n'a certainement pas oublié, en revanche, qu'échoit par ailleurs en juin 2010 l'accord exclusif de 2006 entre MySpace — autre site phare du groupe — et Google sur la recherche et la publicité en ligne, aux termes duquel Google garantissait $900m de revenus à News Corp !



Quant à Microsoft, quelle meilleure occasion de se saisir de ce moment opportun où toute la presse et les médias traditionnels sont contraints à une remise en question, parfois dramatique, de leur identité et de leur entreprise, pour les armer de Bing en vue d'un ultime et héroïque baroud de résistance à l'envahisseur numérique de Mountain View ? À l'occasion du lancement du moteur de recherche onomatopée en Angleterre, Peter Bale, producteur exécutif de MSN UK aurait rencontré discrètement des représentants du Financial Times, de News International, d'Axel Springer, d'Associated Newspapers et de quelques autres médias européens. On imagine aisément la teneur des conversations.



Alors urgence à réagir de la part de Google ou déploiement inflexible d'une stratégie froidement élaborée ? Chromium OS, Chrome et Go, un contre-feu au coeur même des plates-bandes du géant de Redmond avec la perspective de rééditer le « coup » Android ? En effet, les opérateurs se ruent sur le système d'exploitation pour smartphone, qu'ils considèrent comme le moindre des deux maux, comparés au succès croissant de l'iPhone et du Blackberry qui leur fait effectivement perdre le contrôle de l'interface graphique utilisateur — qui figure la promesse de nouveaux services payants. En préférant l'interface graphique Open Source de Google ils voient une échappatoire salutaire à cette nouvelle menace. Du coup, peut-on s'interroger, pourquoi les opérateurs paieraient ils un jour Google pour la version non Open Source d'Android ? Aha ! nous dit Bill Gurley. Peut-être parce que Google est prêt à les payer pour ce faire en rétrocédant une partie des revenus de la recherche sur la version payante de la plateforme — une marge arrière illustrative d'un modèle inédit : « moins cher que gratuit » ! Et pourquoi s'arrêter là ? Si un HP, un Acer ou un Dell s'engageait à construire des netbooks basés sur Chromium OS et le navigateur Chrome, ils bénéficieraient dans le modèle « moins cher que gratuit » d'un partage de revenus sur chaque recherche effectué sur leurs machines... et renforceraient au passage Google, clic après clic ! Inversion fascinante du modèle traditionnel de Microsoft qui lève la taille et la gabelle Windows sur les constructeurs et pour qui le débat sur le prix de Windows pour les netbooks est toujours un problème.



samedi, novembre 14, 2009

HP veut aussi contrer Cisco


Alors que l'on spéculait plutôt sur une acquisition dans le secteur du Business Intelligence, HP vient d'annoncer son intention d'acquérir le vénérable équipementier réseau 3Com, le valorisant à 2,7 milliards de dollars.



En effet, toute l'année 2008 HP avait réorganisé de fond en comble son offre Neoview — avec en ligne de mire directe le rival Teradata, dont Mark Hurd, le CEO actuel de HP, fut président pendant 3 des 25 années qu'il passa chez NCR — l'intégrant à un nouvellement créé Business Intelligence Group, débauchant même Ben Barnes, patron de la division Business Intelligence chez IBM Global Services pour le diriger. La transformation de NonStop SQL Database, à l'origine développée par Tandem et transmise en 2001 à HP via son acquisition ($25bn) de Compaq qui venait lui-même d'acquérir Tandem (en 1997 pour $3bn), en Neoview s'accompagna de partenariats de plus en plus resserrés avec des éditeurs comme MicroStrategy pour l'analyse et le reporting, ou encore Quadrant dans les secteurs de la finance et de l'assurance. On s'attendait naturellement à une acquisition rapide de ces cibles pour renforcer le positionnement concurrentiel de HP dans un domaine où les consolidations sont allées bon train : acquisition de Business Objects par SAP, de Cognos par IBM, d'Hyperion par Oracle et celle, plus modeste et plus discrète, de Datallegro par Microsoft, par exemple. Il faudra donc attendre encore un peu pour que se déploie la stratégie offensive de Mark Hurd.



Comme l'ont immédiatement analysé tous les observateurs de l'industrie, avec le rachat de 3Com c'est plutôt Cisco que HP a aujourd'hui dans le collimateur. Et précisément au moment où John Chambers, l'énergique CEO de Cisco est distingué par US NEws World and Report comme dirigeant de l'année 2009, héraut du retour triomphant de la high tech américaine après le hiatus de la crise (the biggest comeback of modern times !). Cisco est notoirement connu pour avoir déployé une stratégie agressive de croissance externe depuis sa création en 1984 jusqu'à devenir le géant de 2009, projetant un chiffre d'affaires de plus de 36 milliards de dollars — le dernier exemple en date, fin octobre, étant l'acquisition du spécialiste de la sécurité Web en mode Saas ScanSafe.

Même s'il n'atteint pas au statut de grand ancêtre fondateur et à l'âge de HP — et de son fameux garage, à l'origine de la mythologie fondatrice de la Silicon Valley toute entière et fondé en 1939 — l'aventure de 3Com remonte elle aussi assez loin dans l'histoire des réseaux. 3Com a été fondée par le médiatique Bob Metcalfe, célèbre inventeur d'Ethernet, en 1979. Après une IPO record en 1984, puis l'acquisition de Bridge Communications en 1987, une startup fondée par le français Eric Benhamou — grand employeur des jeunes stagiaires ingénieurs des Télécoms de la génération (vieillissante) de votre serviteur au début des années 80 — c'est lui qui en prenait la tête en 1990 et qui mena l'entreprise durant une décennie. 3Com s'illustrait par le rachat de US Robotics (en 1997 pour $7,3bn) le fabricant historique de modems et acquéreur de Palm deux ans auparavant. Après des tentatives et des repentirs stratégiques nombreux, Palm sera essaimé et retrouvera son autonomie en 2000. Dans le même temps, 3Com cherchera à nouer des liens avec les géants chinois naissants des secteurs du réseau et du téléphone, culminant avec la création en 2003 d'une joint venture avec Huawei, finalement rachetée par 3Com en 2006 ($882m) après une lutte acharnée avec les offres concurrentielles de plusieurs fonds d'investissement et de Huawei lui-même. L'année suivante, ces fonds, dont Bain Capital, et Huawei s'alliaient pour une OPA revancharde sur 3Com (pour une valorisation de $2bn). Las, devant la réticence des autorités américaines et en particulier celle de la commission sur les investissements étrangers, l'offre est retirée au printemps 2008. Patriotisme économique et impact sur la trésorerie des fonds d'investissement de la crise immobilière qui battait déjà son plein aux USA en 2007-2008 étaient passés par là... La réputation de 3Com déjà passablement ébréchée après l'explosion de la Bulle Internet par les atermoiements de son management en prenait encore un coup.



Mais avec 3Com, HP acquiert donc immédiatement une position dominante en Chine (via les développements de l'ancienne joint venture H3C) dans les équipements de réseaux de données, le coeur du métier de Cisco. De son côté, Cisco avait signé début novembre une alliance avec EMC et, en particulier, avec sa division VMWare pour la fourniture de serveurs et de produits destinés aux datacenters, les fers de lance de HP.



L'Europe est notablement absente sur ces sujets. L'appel de Didier Lamouche, PDG de Bull, à l'occasion du séminaire gouvernemental sur le Numérique de septembre dernier, à consacrer une partie du décidément fort convoité Grand emprunt au HPC et aux datacenters français — qui n'a guère été entendu si l'on en croit les premières « fuites » sur le rapport Juppé-Rocard (lire d'ailleurs la petite mise au point de sémantique appliquée d'Alain Juppé) — paraît en effet bien pâlichon au vu des enjeux de la bataille planétaire qui s'engage pour le déploiement de l'Internet du futur.



jeudi, octobre 08, 2009

Le difficile équilibre entre personnalisation et transparence à l'heure du cloud computing


Les Assises de la Sécurité et des Systèmes d'information, discrètement tenues à Monaco du 7 au 10 octobre — mais la principauté ne s'est elle pas déclarée, en mars dernier, « prête à accroître sa coopération dans le domaine de la lutte contre la fraude fiscale » ?— fournissent à nouveau l'occasion de s'interroger sur le discours sécuritaire qui prévaut aujourd'hui dans la réflexion sur l'évolution des systèmes d'information.



Dans la droite ligne des « partenariats public-privé » qui font actuellement, et dans tous les secteurs, figure de panacée miraculeuse dans notre France impécunieuse, Patrick Pailloux, directeur de la toute récente Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d'Information et Webmaster de securite-informatique.gouv.fr lancé l'année dernière pour « protéger » les PME et les particuliers (une sorte de « la sécurité informatique pour les nuls » républicain, laïc et citoyen), en appelait, dans une allocution qualifiée de « musclée » à la collaboration — terme, ô combien, élégamment choisi — des RSSI des entreprises, petites et grandes. Cet appel aux échanges vise notamment à affiner une approche opérationnelle des nouvelles missions de l'Anssi (250 personnes quand même !), à commencer par la communication et la sensibilisation aux problématiques de sécurité informatique, une chose « qui n'est pas dans notre culture, mais on se soigne », concède Patrick Pailloux.



La cure menacerait-elle d'être pire que le mal ?



On peut se poser la question en ces temps, orageux en fin de journée, d'Hadopi 2, de paquet Telecom, de filtrage du Net pour la « protection des joueurs » (mineurs et victimes de l'assuétude aux jeux d'argent) dans le cadre du projet de loi « Jeux en ligne » (Article 20), et de la bienveillante Lopsi 2 ?



Il est difficile de résister à l'illustration le plus pur style Stasi du projet de texte en citant in extenso quelques articles choisis dans la section 6bis :



« Lorsque les nécessités de l'information concernant un crime ou un délit entrant dans le champs de l'article 706-73 l'exigent, le juge d'instruction peut, après avis du procureur de la République, autoriser par ordonnance motivée les officiers et agents de police judiciaire commis sur commission rogatoire à mettre en place un dispositif technique ayant pour objet, sans le consentement des intéressés, d'accéder, en tous lieux, à des données informatiques, de la enregistrer, les conserver et les transmettre, telles qu'elles s'affichent sur un écran pour l'utilisateur d'un système de traitement automatisé de données ou telles qu'il les y introduit par saisie de caractères. Ces opérations sont effectuées sous l'autorité et le contrôle du juge d'instruction. »



Rappelons — pour rire — que dans le même temps Nicolas Sarkozy souhaite précisément la disparition du juge d'instruction. Notons néanmoins qu'il s'agit, tout d'abord, d'un cadre judiciaire et non pas administratif — ce qui avait, à l'époque provoqué une bronca à la lecture du premier texte Hadopi 1 : inspiré du texte de Denis Olivennes, le contrôle judiciaire y était inexistant, en fait, entièrement sous-traité à des officines privées. Dans le cadre d'une information judiciaire, l'installation du dispositif de surveillance suppose naturellement l'ordre du juge. Et dans le cas où elle supposerait l'introduction (sans consentement des intéressés !) dans un lieu d'habitation ou un véhicule, l'autorisation du juge des libertés est (heureusement) requise. Autrement dit, ici, la mesure vise exclusivement à la découverte et non à la prévention d'infractions. Ceci, probablement, pour éviter les tentations gouvernementales de contrôle de la population... Voire ! Car si le dispositif est limité à la recherche d'infractions spécifiques, il peut également servir à la poursuite d'autres infractions lorsqu'il a permis de les découvrir. (Exemple : Un juge autorise captation de données informatiques pour actes de terrorisme. S'il apparaît à cette occasion que la personne a procédé au téléchargement illicite de fichiers soumis à droits d'auteurs, elle pourra être poursuivie pour contrefaçon, alors même que l'information en matière terroriste n'aurait pas eu de suite. Pourquoi aller au Palais de justice, alors que vous pouvez faire votre propre Clearstream à domicile ?)



Mais, après tout, est-ce si grave que ça ?



Faut-il en effet se soucier de ces Clearstream 2.0 au petit pied, tout compris, dans le bouquet de votre fournisseur d'accès favori en ces temps de Facebook, et autres Twitter, où circulent déjà informations personnelles, privées, confidentielles ou diffamatoires dans une joyeuse et bruyante parade ?



Où en est le fameux « droit à l'oubli » que la secrétaire d'État à l'Économie numérique était venue, la main sur le coeur présenter à la CNIL en juillet dernier ? Google lui-même avait lâché un peu de lest sur la durée de conservation et le caractère anonyme des données personnelles que le moteur de recherches collectait. Sur nos rives, Viviane Reding, commissaire européenne chargée de la société de l'information et des médias, reste très vigilante sur ce sujet.



Deux événements récents viennent cependant tempérer les effets espérés de ces vertueuses invocations. À la grande surprise de ses concepteurs, à l'Université de Washington, le système de protection des données privées, Vanish, fondé sur l'utilisation de clés d'encryption à durée limitée (qui s'auto-détruisent, comme dans Mission Impossible), dans un réseau pair-à-pair de surcroît, a été cassé avant même d'être publié à la conférence Usenix Security à Montreal ! Le butineur spécialisé mis au point par l'Université du Texas, à Austin, est en effet capable de traquer ces clés cryptographique dans un flot de bittorrents comptant un million de noeuds avant leur autodestruction. (On ne saurait trop engager l'Anssi à se rapprocher d'Austin.) Si même les hashtables massivement distribuées sont vulnérables...



Sur un autre sujet en apparence plus anodin, l'échec de l'anonymisation semble également démontré. Quand Netflix, le loueur de films par internet américain, a rendu disponible sa base de données de recommandations de films — soigneusement anonymisée là encore — pour lancer son concours d'amélioration de son moteur de recommandation, gagné en août dernier par un équipe de ATT, des scientifiques ont combiné ces données avec d'autres données de recommandation sur le Web, leur permettant de réidentifier un grand nombre d'utilisateurs. Le fait de poster de simples avis sur des films peut donc aussi permettre de vous identifier, expliquent ainsi Arvind Narayanan et Vitaly Shmatikov.



Paul Ohm, de la Law School de l'Université du Colorado, essaye de tirer les conclusions de ce qu'il qualifie « d'échec de l'anonymisation » dans un papier fondateur. Le prix à payer pour les avantages indéniables de la personnalisation des produits et des services — quel que soit le secteur: commercial, santé (Google Health, Microsoft Health Vault, etc.), culturel... — est une transparence absolue : toute donnée devient personnelle et toute personne devient donnée (23andMe).



Netflix s'apprêterait d'ailleurs à relancer son concours en élargissant encore l'éventail des données mises en ligne (Netflix Prize 2) : les voix s'élèvent déjà contre les dangers de cette divulgation, même anonyme, d'information privée.



Alors, pour sauver la planète et protéger vos données privées, faîtes comme le recommande l'Ademe (« un ordinateur éteint a une durée de vie plus longue qu'un ordinateur mis en veille et consomme moins d'énergie » sic), éteignez maintenant votre ordinateur !



samedi, octobre 03, 2009

L'Open Source dans tous ses éclats.


Pourrait on dire qu'un certain degré de maturité d'une industrie devient reconnaissable lorsque qu'apparaissent les premiers appels à la consolidation et à l'unité ? La conférence LinuxCon, organisée à Portland du 21 au 23 septembre dernier, et l'Open World Forum à Paris, le 1er et 2 octobre, présentaient un fascinant panorama du statut actuel de la variété foisonnante de l'Open Source.



Mark Shuttleworth — extraordinaire champion de l'Open Source, tour à tour entrepreneur rendu millionnaire par la bulle Internet en 1999, cosmonaute en 2002 (!), fondateur en 2005 de la distribution Linux Ubuntu et généreux bailleur de fonds de la fondation qui en assure le développement, « parrain » de KDE eV, l'organisation qui assure le développement de KDE —, invité aux deux manifestations condensait cette idée en trois mots: « cadence, quality and design » à propos de Linux pour les postes client.



Les annonces récentes d'Intel autour de Moblin, bien sûr, et la politique de communication de Google autour d'Android et Chrome OS ont en effet relancé un débat « Desktop Linux » qui s'était quelque peu étiolé. Mais Shuttleworth a fustigé les obstacles qui encombrent encore, selon lui, la vision irénique d'un Linux pour tous (for the rest of us, dirions nous si nous ne craignions les foudres juridiques d'Apple — lire plus bas !). Linux souffrirait d'un manque de coordination à grande échelle des livraisons des innombrables applications Open Source que leurs communautés respectives se retrouvent à développer et maintenir pour des distributions diverses et variées au prix de coûteux et laborieux efforts. Cadence dans les livraisons qui, respectée par l'orchestre des développeurs, serait, de plus, source d'une meilleure qualité de code globale. Enfin, d'après le dictateur d'Ubuntu auto-intronisé, il est plus que temps que « l'expérience utilisateur » prenne le pas sur les seules considérations technologiques et que le design des interfaces utilisateurs, par exemple, entre prioritairement en ligne de compte. (Une page, encore, tirée de l'historiographie d'Apple.)



Tout ne serait donc pas si simple dans les communautés ! Impression renforcée par les derniers émois causés par Google autour d'Android. L'année dernière, Google avait entraîné des équipementiers et des opérateurs téléphoniques à former avec elle l'Open Handset Alliance pour développer Android, « la première plateforme ouverte et libre de téléphonie ». Avec l'infrastructure OS issue du libre, Google livre avec les terminaux Android un jeu d'applications essentielles, mais propriétaires, comme, par exemple, la synchronisation des données, ou encore GMail, Market, YouTube, etc. Un groupe de développeurs s'était alors emparé de ce bouquet «  OS + applications » et en avait modifié la partie libre (OS) et ré-inclus les applications Googles intactes : Cyanogen améliorait ainsi la performance de l'ensemble. (D'ailleurs si Cyanogen n'avait pas inclus ces applications, son utilité devenait discutable puisque Google ne fournit apparemment pas de moyen d'installer ses applications sur un terminal ne disposant que de l'OS.) Au fur et à mesure que le succès de Cyanogen croissait, Google s'inquiétait de voir ainsi distribuées ses applications propriétaires et sous copyright. Fin septembre Google passait en mode Microsoft et faisait parvenir les fameuses « cease and desist letters » à Cyanogenmod. La communauté s'en est évidemment émue, mais amenée à réfléchir sur les architectures technique et juridique de ses développements, elle semble aujourd'hui vouloir composer et afficher une attitude réfléchie et raisonnable.



Micro-débat peut-être, mais exemplaire, dans une discussion plus large sur le contrôle effective du terminal téléphonique : peut-il et/ou doit-il être une plateforme ouverte ? En toile de fond : Google et Apple ont maintenant porté leur dispute sur l'(in)disponibilité de l'application Google Voice sur l'AppStore devant la FCC. Histoire d'ajouter à la confusion, AT&T vient de déclarer à la FCC que, selon elle, Google Voice fonctionnerait en violation de la « Neutralité du Net » — ce qui dénote un certain aplomb chez l'ancien monopole des télécommunications, par ailleurs lié à Apple, lui même attaqué sur l'interopérabilité, par des accords d'exclusivité sur l'iPhone. (Google contre-torpille l'attaque d'AT&T dans une réponse rendue publique il y a quelques jours.)



Bref, le mélange libre/propriétaire, qui constitue l'un des modèles importants de diffusion commerciale de l'Open Source, reste toujours aussi délicat et sujet à effervescence rapide ! Nous n'en avons d'ailleurs pas fini avec le débat sur la bonne position de la frontière entre libre et propriétaire dans les modèles hybrides de commercialisation, nous annonçait Matthew Aslett du 451 Group à l'Open World Forum. Au-delà des vitupérations colériques de Stallman contre le cloud computing, le succès annoncé de cette réincarnation contemporaine du modèle client-serveur posera à nouveau la question des frontière entre Open Source et propriétaire. Les plateformes cloud computing peuvent-elles et/ou doivent-elles être complètement ouvertes ?



L'autre question sous-jacente aux précédentes, qui puisqu'elles pourraient finalement mettre en jeu l'équilibre de pans entiers de l'industrie des technologies de l'information relèvent peut-être à ce titre d'une politique industrielle, est bien alors celle du rôle de l'Etat dans l'orientation vers leurs éventuelles solutions. Au moment où l'ICANN réussissait à redéfinir ses liens d'inféodation au Département du Commerce américain en laissant une plus grande place aux organisation non-lucratives et aux autres pays (lire l' « Affirmation of Commitments » qui s'y substitue), le gouvernement français apparaît plus qu'empêtré dans le lacis qu'il a lui-même tissé de loi Hadopi 2, de défense du patrimoine culturel et de la question de sa numérisation (BNF contre Google ? Le livre numérique français, alternative au démon américain ?), de sa position sur le « paquet Telecom » et la Neutralité du Net à Bruxelles et de l'imminence du couvercle panoptique et carcéral, LOPPSI 2 — opportunément rappelée par la Quadrature du Net à l'Open World Forum — alors qu'en même temps il encourage ses administrations à passer à l'Open Source. (L'Open World Forum est sponsorisé notamment par la Mairie de Paris, la Région Ile-de-France, l’Agence Régionale de Développement de Paris Ile-de-France et la Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris, par exemple.) Exception culturelle française sans doute.



Mark Taylor de Sirius nous y expliquait que le gouvernement britannique avait adopté une politique volontariste d'encouragement et d'accompagnement de l'Open Source à tous les niveaux de ses administrations. Quant au Brésil, non content d'obtenir les Jeux Olympiques de 2016 au nez et à la barbe d'un Obama venu à Copenhague défendre les mérites sa ville de Chicago, il était récompensé à l'OWF en la personne de Corinto Meffe, du Ministère du Plan, comme le pays le plus favorable et ouvert à l'écosystème du libre. (Il est temps que je revisite Lua — à défaut de Rio de Janeiro...)



Ici, invité à s'exprimer par les organisateurs de l'OWF, Michel Cosnard, PDG de l'établissement public, a annoncé la création d'un Centre d'innovation et de recherche en informatique sur le logiciel libre (Cirill). Dans son communiqué, l'Inria explique que le logiciel libre a un rôle de plus en plus important à jouer dans le développement de la société numérique, mais qu'il faut l'étudier sous tous ses aspects : « Le logiciel libre est un objet complexe qui recouvre plusieurs dimensions aux logiques éventuellement contradictoires : il peut ainsi être à la fois un vecteur de la diffusion scientifique et un objet de recherche, un vecteur du transfert technologique et un objet industriel ». Eclats de rires : comme quoi on peut être dépositaire de la pensée neutraliste, puisque l'Inria avait antérieurement signé un partenariat mettant en place (et finançant !) un laboratoire commun de recherches avec Microsoft !



Là, les consortium OW2 et Open Solutions Alliance annonçaient dans des éclats de joie leur mariage. Ailleurs, Jim Zemlin de la Linux Foundation, appelait les audiences de l'OWF à plus d'interopérabilité pour éloigner la menace de fragmentation et d'éclatement qui pèserait selon lui sur la communauté FOSS. Ailleurs encore, les querelles internes éclataient dans la presse et s'épanchaient au grand jour, le quotidien financier La Tribune reprenant les déclarations, aux Assises du Numérique (tenues le même jour que l'OWF !), de la SSLL Linagora, ostensiblement absente de l'Open World Forum...



Pour conclure, c'étaient plutôt les éclats scintillants des awards pour les plus méritantes startups de l'Open Source dont on préfèrera se souvenir. Cinq furent distinguées mais toutes venues du monde entier méritaient de l'être :




  • Univention pour son serveur applicatif à destination des PME ;

  • Kerlabs pour la mise en cluster de Linux ;

  • Sonar Source (*) pour ses outils de contrôle-qualité du code source ;

  • Ulteo (*) pour son bureau virtuel libre multi-OS ;

  • MindTouch pour ses réseaux sociaux d'entreprise ;

  • PrestaShop pour ses composants libres d'e-commerce ;

  • Avalpa pour ses solutions de TV numérique ;

  • ActiveEon pour sa parallélisation libre ;

  • Kaltura (*) pour sa plateforme vidéo libre ;

  • BonitaSoft (*) pour sa plateforme Business Process Management (BPM) ;

  • Ecocube pour son IPBX virtuel et ouvert ;

  • Agiletec pour sa plateforme de publication de portails/intranets ;

  • XWiki pour sa plateforme de collaboration ;

  • The Learning Machine pour ses certifications et ses programmes d'e-learning ;

  • Sociatom pour ses réseaux sociaux d'entreprise ;

  • Many Designs pour son IDE Model Driven Architecture (MDA) ;

  • Maarch pour sa gestion documentaire ;

  • ScaleDB (*) pour son clustering de MySQL ;

  • Weelya pour son moteur de communication temps réel sur le Web ;

  • Linutop pour ses mini-PC Linux embarqués tout-en-un ;



Félicitons également les nombreux autres projets candidats qui sont parvenus à l'OWF pour cette première édition de l'Open Innovation Summit : rendez-vous l'année prochaine !



Jean-Pierre Laisné de Bull et OW2 inclinait au développement durable et donnait dans la préservation de la biodiversité : dans l'analogie qu'il tirait, le libre est comme la forêt primaire, sa canopée héberge une fantastique diversité de projets Open Source dont l'entrelacs des branches qui se croisent et s'entrecroisent représentent leur processus de développement organique. De ce bois dont l'Open Source serait métaphoriquement fait on distingue déjà les forêts primordiales, comme GCC, Linux ; les forêts cultivées, comme MySQL ; les pépinières et les jardins botaniques comme la fondation Apache ; enfin les IKEA comme Canonical ou Red Hat. Mais, s'interrogeait-il, où sont les grands parcs nationaux encore à constituer pour encore et toujours pousser et diffuser plus largement l'Open Source ?



(Dans l'histoire des National Parks américains, c'est en 1874 que le Congrès établit le Yellowstone après avoir, quelques années avant, fait la donation de la Yosemite Valley à la Californie en 1862, pour la préservation de la nature et de la vise sauvage. La période qui s'étend de 1850 à 1920 vit ainsi, aux Etats-Unis, la sensibilisation progressive de l'opinion publique à la préservation de l'environnement naturel au moment ou l'urbanisation et l'industrialisation rapides du pays changeait irréversiblement le mode de vie. Il y a certainement des leçons sur la gouvernance, individuelle et collective, progressiste et conservatrice, à tirer de l'étude de l'histoire des débuts des National Parks. Comme de celle, disait Jim Bessen, qui intervenait avant Jean-Pierre Laisné, de l'intelligence et l'invention collectives des matériels et processus qui firent naître et accompagnèrent la révolution industrielle. L'éclat du passé illumine toujours l'avenir...)



samedi, septembre 12, 2009

Une tentative de hold-up déjouée rue Saint-Dominique


La Maison Poulaga filait la borgnote à la fraîche, ce jeudi matin, rue Saint-Dominique. Rencardés par un condé tout ce qu'il y a de plus officiel du Centre d'analyse stratégique, les pandores avaient eu vent d'un braquage à la carre qui se préparait au 28 bis, à la Maison de la Chimie. Le « Gang des numériques », mené par l'as de coeur NKM et ses barons Frédéric Mitterrand, Michel Mercier et Hervé Novelli s'attaquait aux coffiots de la bande rivale du Grand emprunt national. Avec la complicité d'une salle comble pour ce Séminaire emphatiquement intitulé : « Numérique : investir aujourd'hui pour la croissance de demain. ».



On fera observer que l'artiche n'est même pas encore collecté que tous se bigornent pour étouffer la becquetance. Mais comme le remarquait l'impérissable Fernand Naudin : « je reconnais que c'est jamais bon de laisser dormir les créances. Et surtout de permettre au petit personnel de rêver ». Il a donc fallu l'intervention expresse du gusse de Bordeaux et du fondu du Groenland, les capi di tutti capi Alain Juppé et Michel Rocard, pour calmer les ardeurs numériques du petit gotha des digital natives parisiens.



Malgré l'insistance de NKM à qualifier le séminaire de « nos débats » et de « nos travaux », la conférence fut plutôt constituée de trois tables rondes assenées magistralement. Chacun des nombreux orateurs délivrait en un temps minuté quelques pensées définitives sur l'usage indispensable de la future manne du Grand emprunt à ses sujets immédiats de préoccupation.



Infrastructures et réseaux



La matinée s'ouvrait sur l'exercice — en France devenu inévitable, mais aussi imité maintenant aux Etats-Unis — de la réconciliation de la ruralité revendiquée de notre pays et de l'égalité républicaine d'accès aux merveilles promises du Numérique. D'aucuns cherchent à hisser l'accès à Internet « partout et tout le temps » à la hauteur constitutionnelle du Principe de précaution ou du droit opposable au logement : pas de vie sociale et citoyenne sans accès à Internet, éviter à tout prix horresco referens la « Fracture numérique », nouvel épouvantail de la doctrine. (NKM, prompte aux barbarismes, évoquait ainsi les « espaces d'abandons » qui menacent et nous enjoignait « d'être attentifs à faire en sorte que » après avoir invité toute l'audience sur Twitter avec #emprunt.)



Michel Mercier, solidement secondé par Jacques Pélissard, Président de l'Association des maires de France, réclamait des milliards pour un déploiement de la fibre optique « jusqu'au pied de chaque clocher » sous le regard noir d'Augustin de Romanet, Directeur général de la Caisse des dépôt et consignations qui voyait bien qui devrait mettre la main au portefeuille. La Caisse, rappelons-le, devrait pour la première fois de son histoire plus que centenaire, afficher des pertes, estimées à 1,5 Mds d'euros, pour l'année 2008. Il dut donc remettre les pendules à l'heure en rappelant d'abord que, par contraste avec le haut débit, le très haut débit ce n'était plus de la roupie de sansonnet : les misérables 2 Mds d'euros du déploiement de l'ADSL faisaient petite monnaie devant les 40 Mds auxquels sont estimés le déploiement et la généralisation du « très haut débit pour tous ». Yves Gassot, Directeur général de l'IDATE, rappelait à ce sujet dans une intervention enfin ouverte sur le monde, bien loin du nombrilisme parisien, que le plan Obama consacrait $7,2bn au déploiement du très haut débit aux USA là où plus de $40bn seraient consacrés à la Santé et qu'en Australie, 20 Mds d'euros étaient alloués à la création d'une infrastructure mutualisée de très haut débit, joint venture entre tous les opérateurs de télécommunications et l'Etat australien.



Au vu de l'état des finances publiques, le colbertisme reprenait vite le dessus. M. de Romanet préconisait ainsi un schéma de financement à la portée de nos moyens — où plutôt de leur absence patente — diversifié en fonction de trois zones : urbaines/denses — les très grandes agglomérations —, les villes de taille moyenne et les zones rurales, dites « zones 1, 2 et 3 » pour ne froisser personne.



En zone 1, ce sera le renoncement immédiat et irréversible. Au motif que la rentabilité pour les opérateurs télécoms est de facto assurée par le nombre et la densité des abonnés, on la livrera à la foire d'empoigne qui se prépare pour le câblage en fibre optique jusqu'au pas de porte. Compte tenu du rôle et des méthodes juridico-psychologiques — dont il est hélas beaucoup question, comme par hasard, aujourd'hui — de l'opérateur historique et de l'avidité des opérateurs privés, le spectacle devrait être sanglant !



En zone 3 qui, en dehors de Michel Mercier cumulant — rappelait-il lui-même — le ministère (de l'Espace rural et de l'aménagement du territoire) et la présidence du Conseil général du Rhône, — il fut longtemps maire de Thizy, capitale mondiale de la matelasserie pour ceux qui l'ignoreraient encore —, n'inspire pas grand monde, c'est forcée et contrainte que la CDC bâtirait des nouveaux « réseaux d'initiative publique » sur le modèle actuel, lancé par la loi de juin 2004.



En zone 2, c'est plus délicat... Il faudra —
Augustinus dixit — attirer les fond privés par l'initiative publique et « libérer l'investissement ». Voilà qui rappelle furieusement le rafraîchissant Rapport Attali pour « libérer la croissance française » au timing (26 janvier 2008) particulièrement réussi, à six mois d'une crise majeure, financière et économique. (C'est sans doute aussi ce qu'on appelle la « chronologie des médias » sur laquelle nous reviendrons plus bas.) S'élevant en démiurge de la mêlée numérique, la tutélaire CDC recommande qu'en zone 2 tous les opérateurs soient (fermement) invités à s'allier pour déployer une infrastructure mutualisée délivrant à tous les flux numériques devenus constitutionnellement indispensables. Ce qui présenterait également l'avantage de simplifier et de faciliter le contrôle des contenus qui y circulent.



Au final, sont donc reprises les grandes lignes de la proposition de loi relative à la lutte contre la fracture numérique du sénateur Xavier Pintat, dont Bruno Retailleau, nommé rapporteur sur la saisine de la Commission de l’économie, du développement durable et de l’aménagement du territoire, était sur l'estrade pour vanter la mesure et la sagesse — malgré un formidable lapsus qui m'enchante, et qui lui fit appeler un instant le « Rapport Pintat », le « Rapport Pétain ». Le Directeur général de la Fédération française des télécommunications, le Président de l'ARCEP, le Président de l'Association des fournisseurs d'accès et de services Internet, étaient priés d'acquiescer.



Tous en revanche prêchent à l'unisson pour que, d'une part, le déploiement dans les zones 1, 2 et 3 soient simultanés et pas séquencés (luttons contre la fracture) et que le wireless très haut débit ne soit pas oublié, d'autre part. (Même s'il faudra préventivement desceller toutes les antennes à peine installées au motif du Principe de précaution du Grenelle des antennes !)



Logiciels et services



Bien décevante ensuite la table ronde « logiciels et services : renforcer la compétitivité des entreprises françaises ». Sur le refrain éculé lancé par Hervé Novelli « Pourquoi les grands éditeurs sont-ils américains et n'en dénombre-t-on que si peu en France ? » (Un au dernier décompte, je crois !), on aurait eu envie de plagier Joe Dassin :




Mes amis, je dois m'en aller

Je n'ai plus qu'à jeter mes clés

Car il m'attend depuis que je suis né

L'Numérique



J'abandonne sur mon chemin

Tant de choses que j'aimais bien

Cela commence par un peu de chagrin

L'Numérique



L'Numérique, l'Numérique, je veux l'avoir et je l'aurai

L'Numérique, l'Numérique, si c'est un rêve, je le saurai

Tous les sifflets des trains, toutes les sirènes des bateaux

M'ont chanté cent fois la chanson de l'Eldorado

Du Numérique



Mes amis, je vous dis adieu

Je devrais vous pleurer un peu

Pardonnez-moi si je n'ai dans mes yeux

Que l'Numérique



Je reviendrai je ne sais pas quand

Cousu d'or et brodé d'argent

Ou sans un sou, mais plus riche qu'avant

Du Numérique



L'Numérique, l'Numérique, je veux l'avoir et je l'aurai

L'Numérique, l'Numérique, si c'est un rêve, je le saurai

Tous les sifflets des trains, toutes les sirènes des bateaux

M'ont chanté cent fois la chanson de l'Eldorado

Du Numérique



L'Numérique, l'Numérique, si c'est un rêve, je rêverai

L'Numérique, l'Numérique, si c'est un rêve, je veux rêver



Passons sur les interrogations que pourraient susciter la représentation du secteur par les seules sociétés Meetic, Berger-Levrault et Mandriva. Marc Simoncini déclenchait quelques applaudissements d'une audience par ailleurs hébétée, en se demandant à quoi servait de construire aux frais du contribuable une infrastructure si c'était pour « que Google y vende plus de trafic, eBay plus d'armoires et Amazon plus de livres ». Jolie formule qui nous amènera au débat de l'après-midi sur le poncif du « patrimoine numérique et des industries culturelles ».



Didier Lamouche, PDG de Bull, s'enorgueillissait d'avoir accompagné Nicolas Sarkozy au Brésil pour tenter de fourguer ses pétaflops « éco-efficaces, ultra-denses et ultra-performants » à Lula. Au point d'imaginer le HPC et l'extreme computing comme nouveaux domaines d'excellence française. (Après s'être vanté que seuls IBM et Bull pouvaient être comptés au rang des survivants de la naissance de l'informatique moderne — je ne suis pas certain que le positionnement « ancien combattant » ne soit très heureux, remugle d'une époque pas si lointaine où l'Etat se mêlait d'informatique.) Dans le même ton, Pierre Hermelin, Directeur général de Cap Gemini, avait eu un peu plus tôt le privilège d'inaugurer la journée, succèdant à NKM au podium pour un long quart d'heure de réclame sans vergogne pour Cap Gemini qui n'avait, au fonds, rien à faire dans ce séminaire — il est vrai que polytechnicien énarque, il fut à la direction du Budget, ensuite directeur de cabinet d'Hubert Curien puis de Dominique Strauss-Kahn, à la Recherche, et à l'Industrie et au Commerce extérieur : doublement auréolé de la fonction publique et du pantouflage dans l'industrie informatique on imagine sans peine l'autorité qu'il peut figurer. Ceci dit, son quart d'heure écoulé, réduit de surcroît par un slideshare vidéo ressassant quelques banalités d'usage, il devait rapidement s'éclipser sans assister aux autres présentations.



Dans la pantomime, l'indispensable professeur d'université américaine était joué avec conviction par Eli Noam de la Columbia University. (La « sérénité bucolique » de sa résidence secondaire à China Pond a fasciné le New York Times l'année dernière.) Il s'est dit surpris par l'envie que suscitaient les Etats-Unis chez nos compatriotes alors que le maigre 1% des plans de relance américains consacré au broadband s'enkystait déjà dans une lourdeur bureaucratique qui en contredisait l'objectif même. Il rappelait, en revanche, le Small Business Act exemplaire du rôle renforcé du secteur public dans l'usage et l'achat de nouvelles technologies. Un point dont on pourrait peut-être enfin s'inspirer en France où l'on a l'impression au contraire que tout le poids est mis du côté de l'Etat, et du public, actionnaire ou guichet à subventions.



En France, par exemple, les FCPI et les FIP, puis maintenant les fonds dits ISF se sont progressivement substitués aux fonds privés dans le financement des jeunes pousses — issues des subventions variées, crédit d'impôt recherches et autres incubateurs et business angels mais pas encore parvenues au stade, aujourd'hui regrettablement déserté de la grosse PME. La première conséquence est que l'argent consacré au financement des jeunes entreprises de high tech est presque majoritairement public, directement de l'Etat (via la Caisse des dépôts ou OSEO) ou, après validation par OSEO, via les FCPI/FIP — qui n'ont d'ailleurs pas qu'une vocation technologique. Les montants déjà faibles, à comparer aux Etats-Unis, souffrent évidemment de cette attrition des fonds privés. De plus le déplacement de l'épargne des FCPI vers les fonds ISF (et en particulier les holdings ISF) dévoie le système vers l'effet d'aubaine. Les investissement directs comptent à ce titre pour une réduction fiscale de 75%, alors qu'elle est de 50% pour FCPI et FIP : investir avant le 15 juin dans une pizzeria familiale est donc plus rentable que d'essayer, sur le long terme qui plus est, de financer la jeune pousse innovante. Enfin — il faut le marteler — le financement de l'innovation ne se conçoit que dans la durée : une startup a non seulement besoin de financement initial mais de refinancements ultérieurs pour accompagner son développement commercial — et au passage, ne pas diluer ses actionnaires de la première heure. À ce propos, l'amendement proposé par le sénateur Arthuis qui viserait à imposer aux FCPI et fonds d'investissements d'investir leurs fonds en totalité avant 6 mois, plutôt que les 24 mois actuels, est une offense au bon sens, reflètant l'incompréhension persistante qui entoure toujours l'entrepreneuriat dans notre doux pays.



Dans cet esprit, la suggestion à peine évoquée, en particulier par la députée d'Eure-et-Loir, Mme de La Raudière, de consacrer un nouveau FSI (Fonds stratégique d'investissement) au secteur français du logiciel et des services n'a que peu de chances de passer à la Commission du Grand emprunt.



Patrimoine et industries culturelles



Mais c'est peut-être de la table ronde de l'après-midi que l'on attendait le plus d'étincelles. Présidée par notre Frédéric Mitterrand national, elle réunissait en effet Google Europe, Mats Carduner, et Warner France, Iris Knobloch, d'un côté ; Michel Boyon, Président du CSA, Alain Kouck, PDG d'Editis — maintenant espagnol —, Vincent Marcatté, Président du Pôle de compétitivité (à vocation mondiale le dira-t-on jamais assez !) Images et Réseaux, Claudie Haigneré, Présidente de la Cité des sciences et de l'industrie et du Palais de la découverte, Michèle Tabrot, députée des Alpes-Maritimes, de l'autre ! On se réjouissait d'avance, dans le contexte délétère du second passage imminent de la loi Hadopi et de la levée de boucliers internationale — mais certainement d'inspiration française au nom de l'exception culturelle — contre le programme Google Books et surtout contre le Google Books Settlement.



On sentait d'abord Frédéric Mitterrand sur la défensive, invoquant Edgar Poe et Guy Debord pour affirmer qu'il « a identifié la révolution numérique comme l'enjeu central du minitère de la culture et de la communication ». Mais comme le disait le regretté Mao, « la révolution n'est pas un diner de gala » ! Le Ministre récitait la litanie des louables et méritoires efforts de « nos établissements », le Louvre, le Musée d'Orsay, la RMN, la CNC, l'INA — brosse à reluire généreuse pour Emmanuel Hoog au passage — pour numériser les collections dont ils sont dépositaires. Mais, las, même dressés sur ses ergots, Gallica et ses plus de 300.000 documents numérisés en mode texte fait pâle figure devant les 10 millions (!) de livres numérisés par Google.



Au point qu'alors que le secret de discussions entre la BNF et Google était récemment éventé et qu'on prétendait le nouveau Ministre à peine nommé déjà déstabilisé par ce contre-pied aux cris d'orfraie poussés naguère par Jean-Noël Jeanneney — statue du Commandeur de l'Exception culturelle, s'il en est — il a fallu que François Fillon, qui concluait la journée, vînt à sa rescousse. « Pour moi Google n'est pas un problème mais un défi » nous assurait-il ; « on s'est récemment ému que la BNF ose discuter avec Google au sujet de la numérisation de son fonds d'ouvrage. Mais ce qui serait choquant, c'est qu'elle ne le fasse pas ! » poursuivait-il. D'ailleurs Frédéric Mitterrand n'avait-il pas insisté sur le fait que « le Ministère n'est pas dans une position défensive. Il n'est pas opposé, en soi, à l'idée de recourir à des prestataires privés. » Bref, ne nous fâchons pas !



Il faut dire qu'en face, quand on parle d'éducation culturelle et artistique ou d'enseignement de l'histoire des arts on sort les revolvers. Avec un aplomb invraisemblable, Iris Knobloch, de Warner France, commençait par remercier le Ministre pour la « très bonne loi Hadopi » — à peine un vague « Hou ! » se fit-il entendre vite réduit au silence, quelle tristesse ! — et fustigeait ce pays où le « consommateur » n'est pas encore très au fait de tout ce que peut lui apporter Internet ! Idem de la part de Mats Carduner, de Google Europe, qui nous professait que l'important était d'équiper les français pour accéder à Internet — et contribuer au trafic du moteur de recherches, sans doute. Que l'on renvoie donc ces brillants dirigeants à l'étude des statistiques d'équipement et d'usages en France, par exemple celles très nourries et analysées en profondeur que publie régulièrement l'IDATE.



Si l'on était d'ailleurs sérieux sur « l'affaire de la numérisation » la volonté politique règlerait rapidement la question. Michel Rocard, qui s'exprimait dans un discours impromptu, ne mettait-il pas sa priorité sur l'économie des savoirs bien plus que sur le numérique, particulièrement irrité, semblait-il, par la chute de l'Université française dans les classements internationaux des établissements d'éducation. Dans les pages du Monde de vendredi dernier, la Bibliothèque municipale de Lyon expliquait son adhésion au programme Google Books par l'obstacle insurmontable que représentaient les 60M d'euros estimés pour la numérisation de 100 millions de pages. Dans le même temps le FSI en investissait plus du double dans les équipementiers automobiles au bord du dépôt de bilan — préserver les emplois ou le patrimoine culturel, cruel dilemme...



Estimant avoir apaisé l'odieuse pieuvre Google, Frédéric Mitterrand pouvait alors se livrer à quelques effets d'annonce : « une porte d'entrée unique du patrimoine culturel français sur Internet » (je suggère : patrimoineculturelfrancais.google.com sur un serveur offshore, puisque les relations sont au beau fixe, avec un stockage S3 chez Amazon). Ensuite, pour l'utilisation du Grand emprunt, on verrait d'un bon oeil : la numérisation des imprimés, la numérisation des salles de cinéma en HD, et, surtout, la mise en place de la radio numérique terrestre et de la télévision mobile personnelle. En quoi élever le suivi impérieux de Secret Story sur son mobile au rang de priorité nationale est-il « un enjeu éthique, politique et déontologique », pour reprendre le dithyrambe frédomiterrandien, voilà qui m'échappe quelque peu...



Au passage, le Ministre indiquait, devant un Michel Boyon, Président du Conseil supérieur de l'audiovisuel, qui faisait la chattemite et n'en pouvait mais à de tel propos, que la RNT et la TMP n'échapperaient plus aux garanties de l'autorité du CSA, qui se chargerait d'y faire respecter le droit et la civilisation !



Et c'est bien de « civilisation numérique » que Claudie Haigneré nous entretint à son tour. Dans un très curieux monologue utopique, Mme Haigneré — qui n'a d'évidence pas d'adolescents à la maison — s'inquiète de la nécessité « d'alphabétiser » la jeune génération à l'usage d'Internet. (Cette génération Y ne serait-elle pas, au contraire, en avance de plusieurs métros sur nous ? Pour ceux qui seraient tout juste revenus au pays après une longue expatriation fiscale, rappelons que c'est cette génération que nous vilipendons par la « riposte graduée » dont les vertus pédagogiques sont indiscutables et que le monde entier nous envie, refrain etc. Et que l'on s'apprête à criminaliser sous la pression de certains lobbies industriels.) Elle imagine alors des sortes de « living labs » pour éduquer au numérique dans l'Hexagone, des expérimentations in silico, des formations par le serious gaming, des universités numériques citoyennes (Syndrome du burn-out ? Ivresse de l'espace ?).



En l'écoutant, cependant, les accents de Jean-Jacques Servan-Schreiber annonçant en juin 1983 le « grand défi de l'été : l'ordinateur fait surgir la ressource humaine » me revenaient en mémoire. Flanqué de Samuel Pisar et de Raj Reddy sur une photo jaunie du Centre Mondial, Informatique et Ressource Humaine, il déclarait : « Nous avons une occasion unique. Une révolution des esprits, des rapport sociaux et des vocations de demain ». Plus loin dans ce plaidoyer précurseur : « La passion des jeunes est évidente : leur talent à la maîtrise de l'informatique, sans exception » ; il convainquait pas moins de septs ministères, les administrations régionales, la Datar de l'époque et l'Agence de l'informatique — que tout cela fleure encore bon la planification nationale — d'avoir réuni un premier lot de 2.000 ordinateurs pour l'opération « un été pour l'avenir », des centres d'accueil et d'initiation à l'informatique dans toute la France. Une envolée lyrique qui a un peu plus de souffle, même vingt-six ans après, que le mauvais pilot de la saison 1 de « France Numérique 2012 » diffusé l'année dernière !



Plutôt que ces mièvreries bien sympathiques au demeurant, on eut aimé que soit évoquée l'imminente « catastrophe des métadonnées », au rang des soucis immédiats de la numérisation massive du patrimoine culturel. Des bibliothécaires professionnels s'inquiètent publiquement de la méthode de numérisation entamée par Google. Selon eux, les méta-données, c'est-à-dire finalement la fiche descriptive qui accompagne chaque ouvrage dans une bibliothèque (auteur, éditeur, classification, etc.), seraient dans un tel état de chaos dans Google Books qu'elles rendent d'emblée inexploitable même cette bibliothèque numérique. Illustré par des exemples savoureux, parfois hilarants, cet inventaire signale et rappelle que sans contexte il n'est pas de valeur, et que les classifications, d'apparence absconse et parfois fourmillante, laborieusement mises au point et affinées par des générations de bibliothécaires (Lectures de rentrée obligatoires : The Intellectual Foundation of Information Organization après, bien sûr, La Bibliothèque de Babel de Borges — mais vous le saviez déjà) sont indispensables et constitutives de la Bibliothèque numérique.



Les papis font de la résistance



François Fillon venait clôturer ces discussions « passionnantes et passionnées » en fin d'après-midi. Dans le filage sans scrupule du story telling gimmick de sa technophilie « révélée », François Fillon nous confiait qu'il eut « dans sa carrière la chance de connaître Internet à ses balbutiements, c'était en 1993 avec le premier navigateur de la NCSA ». (Ce qui, entre nous, le mettrait parmi les quelques dizaines de personnes qui eussent pu chiper l'idée à Marc Andreesen et Eric Bina avant Jim Clark et devenir milliardaire !) On est pas loin d'Al Gore qui en 1999 déclarait qu'il avait créé Internet.



Michel Rocard avait très brillamment déminé le terrain avant le buffet dans les jardins de l'Hôtel de Broglie. Le Grand emprunt « ne le sera pas par son montant, mais par son exemplarité » avertissait-il. Ses priorités qui iraient plutôt à la croissance verte et à l'éducation sortaient renforcées de son observation qu'au Groenland — dont les cinquante sept mille habitants sont connectés en haut débit — « le passage en cinquante ans de la chasse au phoque à un équipement haut débit pour tous est une merveille socioculturelle ». De là à ce qu'on gèle les investissements...



Ce n'était pas le propos d'Alain Juppé, qui liait — parcours de NKM oblige — écologie et numérique et réitérait : « le Grand emprunt n'est pas un emprunt comme les autres ». « Nous voulons que les projets à financer participent de la création d'une croissance différente » — positive et orientée plutôt à la hausse pourrait-on souhaiter ? Quelques indications : « si nous décidons d'investir sur des infrastructures, les infrastructures numériques seront prioritaires » nous susurrait-il malicieusement.



Et pour conclure ce songe d'une nuit d'été, Alain Juppé laissait espérer : « dans le cadre du Grand emprunt, le numérique à toutes ses chances ! ». (Fin de la Saison 2 de France Numérique 2012.)



mercredi, août 26, 2009

Le papier électronique sera-t-il aussi chinois ?


Si la normalisation de la production du papier est codifiée vers 105 après J.C. dans les Annales du Céleste Empire par le ministre de l'Agriculture, Tsaï Lun, son utilisation est attestée depuis la formation de l'Empire Han au IIème siècle avant J.C. Tsaï Lun introduisit peut-être un nouveau procédé, le papier de linge, préconisant en plus du traditionnel chanvre, l'usage du lin, de fibres de bambou et de l'écorce de mûrier. L'art de la fabrication du papier restera chinois et japonais jusqu'au VIIème siècle, où il passe chez les arabes qui petit à petit le diffuseront en Occident.



Avec le papier, les monopoles économiques de la Mésopotamie (plaquettes d'argile et invention de l'écriture) et de l'Egypte (rouleaux de papyrus, ou volumen, et invention de l'alphabet) s'écroulent définitivement. Le parchemin, premier support totalement construit, fabriqué à partir de peau de mouton ou de chèvre dont la souplesse permet l'assemblage en codex, résiste jusqu'au Moyen-âge en Occident.



Le succès du papier est d'emblée lié au prosélytisme. Le monde arabe y reconnaît un instrument de propagation de l'Islam. On trouve des moulins à papier à Bagdad en 793, au Caire en 900, en Espagne en 1056 puis en France au début du XIVème siècle. Vers 1440, nouvelle révolution avec l'invention — en Europe — de l'imprimerie typographique par Johannes Gutenberg. L'augmentation de la demande de papier, en particulier pour assurer la propagande de la nouvelle Eglise réformée, conduit à la généralisation des piles à maillets actionnées par des moulins hydrauliques. La France devient jusqu'à la révocation de l'Édit de Nantes l'une des première nations papetières.



La trituration des chiffons — première étape de la fabrication du papier — bénéficie alors de l'innovation venue des Pays-Bas, le cylindre hollandais, qui se répand en Europe au début du XVIIIème siècle. Cependant, l'innovation diffuse plutôt laborieusement en France, où l'on cherche plutôt des alternatives à la « chiffe » comme matière première. Une étape vers d'autres solutions est franchie par l'introduction du colophane (résine obtenue par gemmage) comme agent de collage, puis par l'introduction de copeaux de bois dans la pâte. Le papier, de qualité médiocre, suffit néanmoins pour l'impression des gazettes et journaux du début du XIXème siècle.



Dans le même temps les glorieux ingénieurs français mettent les arts mécaniques où ils excellent au service de la machine à papier, capable de produire en continu. Louis-Nicolas Robert, jeune inspecteur de la papeterie d’Essonnes, construit en 1798 un prototype. Le procédé consiste à mélanger eau et fibres de cellulose, à rapprocher les fibres en une feuille plate puis à en éliminer l'eau avant de détacher la feuille, de la sécher et de la lisser. Encouragé par le gouvernement — la plus grande partie du papier utilisé par le ministère des finances est fabriqué dans cet établissement et, en 1798, la Convention a de telles difficultés pécuniaires qu’elle pousse à la production intensive des assignats — Louis-Nicolas Robert obtient un brevet le 18 janvier 1799, et une subvention de 3000 francs. (Toute ressemblance à une subordination d'OSEO à Bercy dans un plan de relance économique est évidemment parfaitement fortuite.) Il installe, l'année suivante, près de Rouen une machine qui fabrique 80 feuilles de papier par jour, d’une longueur de près de 6 mètres.



Las ! Apparemment peu au fait des dernières méthodes de marketing ou des rudiments du management de l'innovation, sans pôle de compétitivité sur lequel s'appuyer, notre entrepreneur doit céder l’exploitation de son brevet à M. Didot Saint-Léger, propriétaire de la papeterie d’Essonnes. Ce dernier présente un modèle de la machine en Angleterre. Avec l’ingénieur Bryan Donkin et le financement des frères Fourdrinier, il construit la première machine anglaise à Dartford. Connue sous le nom de « Fourdrinier » ou « machine Didot », elle fonctionnera à Frogmore (Kent) dès 1803. Malgré un procès contre Didot en 1810 à l'issue duquel il obtient la rétrocession tardive de son brevet, ce sont les autres qui tireront profit de son invention.



Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, des procédés chimiques sont mis au point pour obtenir des fibres à partir du bois, les pâtes chimiques. Ils permettent d'augmenter considérablement la solidité des papiers et par la même leur vitesse de production. Des développements sont rendus possibles par les travaux des chimistes de l'époque, dont le Français Anselme Payen, qui extrait du bois les fibres cellulosiques à partir desquelles on fabrique du papier. Les fibres de coton ont vécu, l'industrie papetière peut devenir une industrie lourde.



Curieux bégaiement de l'Histoire, le nouvel avatar moderne du papier, l'e-paper, et le contrôle de sa production mondiale, seraient l'objet d'une féroce bataille entre titans asiatiques.



Deux considérations de marché tout d'abord. Le succès indiscuté du Kindle, le lecteur électronique lancé par Amazon fin 2007, a montré aux grincheux — dont certains échaudés par les premières tentatives hasardeuses du milieu des années 1990 — que l'avènement d'Internet et du e-commerce était l'ingrédient manquant des recettes antérieures. Notons que ce succès provoque déjà des interférences intéressantes dans la sphère des contenus et des droits qui leur sont attachés, où l'on a en France des idées fort arrêtées. En juillet 2009, Amazon a décidé, sans accord préalable, de reprendre tous les e-Books de « 1984 » et de « The Animal Farm », de Georges Orwell, installés dans les Kindle de ses clients. (Fascinante collision d'événements, ici aussi, avec l'utopie totalitaire de « 1984 » !) À l'origine de l'opération : ces e-livres avaient été vendus par un marchand n'ayant pas les droits sur les ouvrages. Les clients ont été remboursés mais ce geste a causé un large mouvement de protestation. En filigrane — si on ose dire — la question de la légalité de l'effacement des livres par Amazon s'est même posée, cette action pouvant s'apparenter à une intrusion illégale dans un système informatique. Jeff Bezos, président d'Amazon.com, a présenté quelques jours plus tard ses excuses en vidéo et promis-juré de mieux agir dans le futur...



Second marché en perspective, l'e-paper pour des écrans secondaires intégrés à la coque des téléphones mobiles et des objets nomades ou communicants. Les grands comme Sharp, Nokia, LG Innotek, Samsung ont déjà des projets dans leurs cartons. Au-delà du marché des e-readers, validé par le Kindle, l'e-paper trouverait ainsi une place dans les produits portables.



Les mouvements récents de géants asiatiques, souvent peu connus du grand public, laissent à penser que l'hégémonie sur ces marchés importants à double titre —
devices et, à terme, contenus, comme on le sait depuis la leçon magistrale administrée par Apple avec ses iPod/iTunes et iPhone/AppStore — est devenu l'enjeu d'un « Tigre et Dragon » économique.



Prime View International, un très grand constructeur taïwanais d'écrans TFT-LCD, déjà fournisseur de Sony et d'Amazon pour leurs e-readers respectifs a fait l'acquisition de E-Ink pour $215m le premier juin dernier après avoir acquis la division e-paper du géant hollandais (encore !) Philips en 2005. Cette opération a secoué et continue d'agiter toute l'industrie : E-Ink est une des startups chéries du prestigieux MIT Media Lab, massivement financée depuis 1997 par le gotha du capital risque de la Côte Est et par les industriels asiatiques du LCD, elle fournit Sony, Amazon et Motorola.



La technologie de papier électronique d'E-Ink est un substrat flexible sur lequel est déposé une pellicule d'encre électronique constituée de microcapsules dont une charge électrique permet de contrôler la présence à leurs sommets de particules blanches (pixel blanc) ou sombres (pixel noir) — version réactualisée des travaux pionniers menés au PARC de Xerox dans les années 70.



L'autre technologie de papier électronique est, quant à elle, dominée par une PME française, abandonnée en déshérence dans le Mérantais, telle Louis-Nicolas Robert, ignorée des pôles, des fonds communs à risque ou dans l'innovation, des plans de relance, des fonds stratégique, souverain, ISF, unique interministériel — et j'en passe — du prétendu dispositif d'accompagnement de l'innovation hexagonale. À base de cristaux liquides particuliers, la technologie BiNem met en oeuvre un cristal qui possède deux états stables, l'état uniforme (U) et l'état gauchi ou twisté (T), chacun sélectionné par simple application d'un signal électrique. Une fois l'un ou l'autre état sélectionné (pixel blanc ou noir), il est conservé sans consommer d'énergie.



Le rachat d'E-Ink se produit quelque mois après la prise de contrôle de la société Sipix Imaging, fondée par des anciens de Polaroid et installée en Californie et en Chine, par le généralement peu connu AUO — le résultat de la fusion des producteurs taïwanais de TFT-LCD Unipac Optoelectronics et Acer Display Technology en 2001 (CA 2007 : $14,8 mds). Pour l'anecdote, l'un des pères fondateurs de la technologie d'encre électronique du Xerox PARC, précurseur de celle améliorée par E-Ink, avait rejoint Sipix Imaging en 2007. Un très petit monde.



Ces rapprochements industriels ainsi que le rôle des constructeurs chinois et taïwanais dans le financement des startups américaines du papier électronique indiquent clairement leur ambition de contrôler ce marché naissant de l'e-paper. Si le Japon semble vouloir tourner la page du LCD et se concentrer sur le 3D et les OLED (diodes électroluminescentes organiques) flexibles ou non, les constructeurs coréens sont, en revanche, prêts à en découdre sur le TFT-LCD et ses évolutions vers le papier électronique. Samsung et LG sont particulièrement actifs sur ces sujets : LG Display fournit Apple en écrans plats et pour l'iPhone, par exemple.



Le scénario de la diffusion du papier sera-t-il rejoué à quelques siècles d'intervalles dans une version électronique annonciatrice de bouleversements culturels comparables à ceux provoqués par la généralisation du papier de linge puis de bois ? La route du papier électronique doit-elle repasser par la Chine comme au précédent millénaire ? La sainte alliance contre le programme de numérisation des livres de Google, Open Book Alliance lancée la semaine dernière par le sulfureux avocat anti-trust Gary Reback, qui réunit déjà Microsoft, Yahoo! et Amazon (assagi, c'est promis !) présage en tout cas d'ardents combats pour la bibliothèque électronique universelle et son support e-paper.



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