mercredi, novembre 10, 2010

Le réseau straussial


Il en est du réseau social comme de l'hystérie. Quand on s'est avisé de douter qu'on pût arbitrairement isoler certains phénomènes et les grouper entre eux, pour en faire les signes diagnostiques d'une maladie ou d'une institution objective, les symptômes eux-mêmes ont disparu, ou se sont montrés rebelles aux interprétations à visée unifiante. Chercherait-on de même à catégoriser les manifestations objectives du Web 2.0 — un terme semblant lui-même en voie d'obsolescence : plus trace même du terme Entreprise 2.0 dans les papiers la conférence Enterprise2.0 elle-même ! — que ces caractéristiques que l'on y associait naguère semblent être en vérité les plus banales et présentes à l'évidence dans le tissu existant des applications d'entreprises autant que des services Web grand public.

 



Considérons un instant cette forme inédite de totémisme sur les réseaux sociaux que l'on peut sans doute voir dans les systèmes de classification employés par les groupes même qui s'y forment : les fameux badges de FourSquare, ceux de MySpace, la nouvelle version des Groupes Facebook dévoilée le mois dernier, etc. Les réseaux sociaux encouragent leurs utilisateurs à y construire des représentations, réelles ou imaginées, d'eux-mêmes sous les habits desquelles ils sont alors invités à parader, comme rituellement. L'articulation des "listes d'amis" et des "groupes d'appartenance" servent alors de marqueur d'identité pour le propriétaire du profil correspondant.

 



De la réponse à la simple question "Est-ce mon ami ?" dépend ainsi l'inscription d'une communauté égocentrique dans une forme d'existence, numérique certes mais publique, sur le réseau social. Par le jeu combinatoire de ces communautés imaginaires, les membres du réseau affichent qui ils sont et se positionnent culturellement. Les groupes sont, à proprement parler, les mythes qui ont aujourd'hui cours dans le réseau social, construits, dans la plus pure veine structuraliste, pour être faits et défaits, assemblés et réassemblés au gré de la dynamique de leurs démographies.

 



Cet élan classificatoire qui vise à épuiser le graphe social serait, au fond, une nouvelle manifestation de la pensée sauvage brillamment analysée par Claude Levi-Strauss. Et, de fait, quelle différence vraiment entre les Algonquins Ojibwa ou les Wongaibon/Dangati d'Australie, d'une part, et les réseauteurs contemporains hypnotisés par leur Wall, d'autre part ? Le réseau social, rien moins que le Temps du Rêve de notre société numérique ?

 



Comme pour étayer l'approche structuraliste à la Levi-Strauss, qui a lui-même toujours été intéressé et au fait des travaux mathématiques de son temps, le sous-continent que constitue la théorie des réseaux dans la théorie des graphes, a connu ces dernières années de formidables développements théoriques et pratiques. Parmi les explorateurs-découvreurs de cette faune mathématique encore inconnue il y a dix ans mentionnons des auteurs indispensables comme, par exemple, Duncan Watts et Steven Strogatz, Albert-Lászlo Barabási et Réka Albert, Stuart Kauffmann, Sergey Dorogovtsev, Mark Newman, ou encore Eric Bonabeau qui les premiers ont produit les taxinomies de ces espèces sauvages inédites que sont les scale-free networks, les small-world networks, ou le farouche et monumental Composant Géant du graphe aléatoire dont l'attachement préférentiel peut vous étouffer dans son étreinte !

 



Ce bestiaire combinatoire est la matière même de la dynamique structurante des réseaux sociaux. Il peut jouer le rôle démystificateur des réseaux sociaux, comme en leur temps les (plus simples) oppositions et permutations dévoilaient les structures analogues dans la comparaison des mythes menée par Levi-Strauss.

 



Dans un renversement remarquable, la pensée sauvage qui trouvait dans la Nature le jeu de construction de ses mythologies classificatrices du monde s'empare maintenant des abstractions culturelles du réseau social comme matériau de construction du monde numérique.



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