mardi, septembre 19, 2006

La France de l'innovation : 11 secteur protégés, 67 pôles de compétitivité et 83 technologies clés.

Le Ministère en charge de l'industrie, au sein du Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie, vient de ressortir de ses tiroirs le document « Cartographie des compétences relatives aux technologies clés 2010 » par lequel il décrète que 83 technologies ­ pas une de plus, pas une de moins ­ sont qualifiées de « clés » pour la France de 2010. Lancé en novembre 2004 (voir le site http://www.tc-2010.fr/), le projet a abouti, après de nombreuses réunions d'experts et de « spécialistes de la DGE » (entendre la Direction générale des entreprises au MINEFI), à cet inventaire dont il est précisé dans le cahier des charges initial qu'il doit impérativement faire l'objet d'une « présentation ergonomique, compréhensible par un public non spécialiste en 5 exemplaires papier ». On est rassuré.

Ce recensement des technologies est « destiné à aider les décideurs territoriaux à construire une une stratégie de développement technologie à partir des technologies jugées essentielles pour la compétitivité et l'attractivité de la France à l'horizon 2010 ». Laissons de côté la tentation « déclinologue » et passons outre l'admonition récente de Daniel Bouton dans un grand quotidien du soir qui rappelle que sans union en Europe, le PIB de la France à la même époque ne sera au mieux qu'un peu inférieur à celui d'une province chinoise, et considérons un instant cette liste pour ce qu'elle est : la production d'un collège d'experts, d'industriels et de chercheurs interrogés par la puissance publique dans des groupes de travail thématiques organisés par le Ministère.

Qu'y trouve-t-on ? Avant tout, et par construction même de l'étude, un ratissage très large des grands secteurs d'innovation et d'investissement actuel : n°5, par exemple, outils et méthodes pour le développement de système d'information. À priori, tout le secteur industriel des SSII tombe peu ou prou sous cette rubrique. Plus bas, n°15, modélisation, simulation et calcul ; n°7, composants logiciels ; n°2, stockage de l'information numérique. On vient de rajouter à peu près 60 % du NASDAQ. Mais lisons encore : n°25, textiles techniques et fonctionnels ; n°29, gestion de l'eau dans le bâtiment ; n°32, système éoliens avec stockage intégrés ; n°21, biotechnologies industrielles ; n°77, micro et nanocomposants. Ici, il me semble déceler une forte composante « aménagement du territoire » et satisfaction des demandes d'édiles régionaux. Ailleurs : n°34, réacteur nucléaires de troisième génération, à mettre en regard du n°53, alimentation pour le bien-être et la santé. Mais il est vrai que le n°43, traitement des odeurs non confinées ou le n°41, traitement automatique des déchets, voisine bien avec les N°27 et 33, matériaux composite pour la construction (toujours le BTP !) à base de biomasse, et carburants de synthèse issus de la biomasse. Puisqu'on parle de carburants, la sacro-sainte voiture n'est pas oubliée : n°58, infrastructures routières intelligentes (et celles que l'on a maintenant, que sont-elles donc ?), n°59, sécurité active des véhicules, n°64, acoustique des véhicules, n°65 et 66, architectures électrique et électronique des véhicules, n°67, gestion de l'énergie à bords des véhicules - bref plus de 14 technologies clés ! Pour survivre à ces technologies là, d'autres technologies : du n°44, transgénèse, et n° 45, thérapie cellulaire au n°52, vaccins recombinants seront également « clés » en 2010. Difficile de résister à conclure sur trois technologies clés pour la France de 2010 qui laissent, au moins dans leur énoncé, assez perplexe : n°83, transfert de technologie ; n°57, travaux d'infrastructure furtifs et n°62, moteurs à pistons.

Les plus chafouins se demanderont comment faire le lien entre ces 83 technologies clés et les 67 récents pôles de compétitivité que la caravane itinérante du Ministère en charge de l'Industrie ne cesse de vanter (pour Paris-Île de France, tréteaux et estrades seront installés à Bercy, le 26 septembre dès 8h30). D'érudits occultistes, certainement versés dans l'herméneutique et l'exégèse de la prose administrative ont cru relever que 8 des 83 technologies clés ne figurent pas dans celles attribuées aux 67 pôles. Des hermétistes pencheraient pour 13. Avec les 11 secteurs économiques protégés, décrétés par Dominique de Villepin il y a exactement un an puis passés au Journal Officiel en décembre dernier, le seul lien entre ces recensions tenant lieu de réflexion me semble être le nombre premier de leurs objets. Je prédis donc à brève échéance la liste des 107 domaines d'intérêt national...

Pris en tenaille entre les souhaits intéressés des collectivités locales et des administrations régionales, d'une part, et la véritable tétanisation française à propos de la « mondialisation », qui voit le sujet de l'attractivité de la France devenir progressivement un objet législatif et juridique sous l'autorité de l'Etat (comme on a inscrit naguère le « principe de précaution » dans la Constitution), il est facile de faire apparaître en transparence dans ce récolement des techniques traditionnelles de nos terroirs, certes sous leurs habits neufs de la technologie, le « mal-être » de toute une population scientifique et technique à la fois en perte de considération de la part du grand public et de moins en moins en prise avec le lien entre modernités technologique et économique. Qui a inventé le mécanisme magnétique des têtes de lecture que l'on trouve dans les milliers de disques durs qui peuplent notre vie courante ? Quel joueur, n°10, de l'équipe de France de football a terminé sa carrière professionnelle sur un coup (de boule) d'éclat lors de la finale 2006 de la Coupe de monde de football ? (Interdiction d'utiliser Google !) Pour être cynique, on pourrait compléter la première question de l'indication suivante : et dont l'exploitation commerciale n'a évidemment pas fait la fortune de son inventeur mais bien celle des géants américains et asiatiques de HP à Dell, d'IBM à Fujitsu, d'Acer à Apple. Il vaut mieux être joueur de football que scientifique !

La confusion règne dans les esprits.

Le 15 juin dernier, l'INSEE, dont on ne saurait évidemment mettre en doute la neutralité, sortait un dossier « Innovation et niveau technologiques des entreprises industrielles françaises » (lire http://medias.lemonde.fr/mmpub/edt/doc/20060615/783679_inseeinnovation.pdf) dans les Comptes et dossiers 2006, Rapport sur les comptes de la Nation 2005. La Nation donc, selon le dossier, se trouve à la croisée des chemins. « L’économie française était dans l’après-guerre une économie « de rattrapage », dont les gains de productivité étaient fondés sur l’imitation des technologies issues des pays « leaders » (les États-Unis). Elle aurait aujourd’hui rejoint cette frontière technologique mondiale. Ayant épuisé le précédent gisement de gains de productivité, il lui faut maintenant innover pour continuer à croître. » Bilan mitigé pour la Nation : les entreprises innovantes sont le moteur le plus régulier de la croissance mais la capacité à breveter est insuffisante. Conclusions prudentes et éludant les sujets de fâcherie : « D’une part, l’intensité des activités de R&D et le niveau technologique général semblent être des facteurs cruciaux pour innover. D’autre part, les entreprises innovantes semblent être à l’origine d’une part importante de la croissance sur la période récente, et surtout en être devenues l’un des moteurs les plus stables. Ces entreprises innovantes, « de pointe », jouent bien le rôle que l’on attend d’elles dans un régime de croissance fondé sur le savoir et la compétitivité hors prix. Mais la contribution de ce moteur resterait néanmoins en deçà des pays les plus performants et le positionnement de la France à la frontière technologique resterait donc fragile, fragilité dont témoignerait également le fléchissement des dépenses de R&D ».

Début septembre, alors que la Nation, en vacances et aux abonnés absents depuis mi-juin, se remettait lentement des torpeurs caniculaires et estivales en calculant les RTT d'ici à l'élection présidentielle, Forrester Research - sortant de son domaine de prédilection habituel - publiait un rapport d'un ton bien différent du précédent, mettant au contraire en avant les capacités et les modèles d'innovation en France, pour une fois cités en exemple. Un hapax !

Navi Radjou, VP du groupe américain, n'hésitait pas à titrer : A French Revolution in Innovation is Unfolding (http://www.forrester.com/Research/Document/Excerpt/0,7211,40105,00.html). (Juste une note lexicographique, pour nos amis américains il y a peu de substantifs que l'on peut accoler, sans déchoir, à l'adjectif « french » : « kiss », « fries », « toast », « letter », « leave » qui est plutôt anglais, « bean » et bien sûr « Revolution » ce qui donne une nouvelle idée de l'attractivité de la France.) M. Radjou a interrogé LASER, Renault-Nissan, Air Liquide, France Telecom, Société Générale, CNP Assurances, Banque de France, L'ATelier (à BNP Paribas) et Ilog. Curieusement, toujours au plan de l'attractivité de la France bien sûr, parce que France Telecom a placé 9 de ses 17 centres de recherche et développement hors de France, l'analyste de Forrester salue la capacité de l'opérateur à puiser dans les viviers de compétences hors de ses frontières. On frise le politiquement incorrect. Dans le même esprit, il souligne l'importance de structures comme l'Atelier de BNP Paribas ou Laser auprès du groupe Galeries Lafayette pour d'abord anticiper et diffuser les bonnes pratiques en matière d'innovation, et plancher ensuite sur les usages qui peuvent en découler. D'ailleurs, selon une enquête menée cette année par IBM au niveau mondial auprès de 765 PDG de grands comptes (Global CEO Study 2006), ceux-ci se reposent en priorité sur leurs salariés pour apporter des innovations. Les départements R&D, eux, n'obtiennent que la huitième place. C'est donc en se tournant vers elles-mêmes que les entreprises trouveraient les ressources de leur développement à venir. Tous ne jugent pas l'entreprise France capable d'y parvenir. Ainsi l'Insead et le World Economic Forum de Davos placent-ils notre pays en vingt-deuxième position, avant l'Estonie et la Malaisie, dans le palmarès (Global Information Technology Report 2006) des nations et des communautés à même de participer et de bénéficier des développements des technologies de l'information. Sans parler du classement académique des universités mondiales par l'université Jiao Tong de Shanghai, bien connu maintenant, dans lequel le premier français, Paris VI, arrive en quarante-cinquième place (45 n'est pas premier, c'est 3*3*5).

Alors on ne sait plus qui croire. Sur le site de Forrester Research, on note quand même dans la biographie de M. Radjou : « Navi holds undergraduate degrees in computer science from the University of Paris and CNAM-Paris and an M.S. in information systems from Ecole Centrale Paris. Navi also attended the Yale School of Management ». Au moins n'a-t-il pas « used all his french » (autre curiosité lexicographique que je laisse à la sagacité du lecteur) dans la rédaction du rapport et lui a-t-il donné une touche optimiste qui tranche avec le discours ambiant.

Il n'en fallait pas plus pour se sentir pousser des ailes. L'Ambassade de France aux États-Unis a lancé un vaste programme de recrutement de jeunes entrepreneurs américains (http://www.france-science.org/innovation/yei/home.html) les incitant à créer et développer leur entreprise en France. Bien sûr, mais pourquoi n'y a-t-on pas pensé plus tôt !

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