samedi, février 10, 2007

Faut-il ou non se réjouir de l'investissement high-tech à s'en « casser la voix » ?

Fâcheusement publié alors que la campagne électorale bat son plein, le chiffre du commerce extérieur n'incite pas vraiment à la réjouissance. Passé de 8,3 milliards d'euros en 2004 à 26,4 milliards d'euros l'année suivante, le déficit se creuse encore en 2006 à plus de 29 milliards d'euros. Patrick Artus, directeur de la recherche et des études d'IXIS CIB, commente : « Notre gamme de produits est trop courte, notamment dans les produits de pointe ». Il apparaît en effet qu'en France 70 % des exportations de haute technologie relèvent du secteur de l'aéronautique, autrement dit nous dépendons bien trop des ventes d'Airbus. Sévère constat pour la high-tech nationale en général.

Plus loin, M. Artus propose une explication à cette carence, particulièrement sensible comparée à la situation de l'Allemagne : « nous possédons trois fois moins de PME de taille convenable - plus de 250 salariés - que les Allemands. Les nôtres sont trop petites pour innover et donc pour exporter. Les aides aux entreprises ont surtout profité aux grands groupes. Il n'est donc pas étonnant que nos investissements dans les PME soient dix fois moins nombreux qu'aux Pays-Bas. Si Google, créé aux Etats-Unis dans un garage par deux personnes, était né en France, dix ans plus tard, il se trouverait toujours dans un garage et toujours avec deux salariés ».

En fait de garage, Google est plutôt né sur le campus de Stanford, une des plus prestigieuses et des plus riches universités du monde, dévorant rapidement, comme le raconte John Battelle, le « biographe » officiel chargé de l'entretien du mythe, les capacités des disques serveurs et près de la moitié de la bande passante de l'université généreusement mis à la disposition des géniaux expérimentateurs, Page et Brin. Mais, passons. L'argument reste juste, les jeunes pousses de haute technologie naissent bien en France mais peu survivent au bout de quelques années. Que l'on se rappelle ici le soudain et récent engouement de tout ce que le pays compte d'incitation publique à l'innovation pour les « gazelles », ces introuvables « PME de taille convenable ». Comme les grands groupes ne donnent pas vraiment l'exemple non plus en ce moment, les licenciements annoncés cette semaine par les tout juste mariés Alcatel et Lucent n'aideront certainement pas à réconcilier la France avec ses startup aux technologies innovantes.

Comment donc s'expliquer alors la tonalité triomphante des articles récents de la presse financière portant aux nues le capital-risque français ? Les Echos annoncent l'inanité maintenant démontrée du débat sur le déclin français sur ce titre : « La France retrouve le goût du risque ». « Bilan de santé éclatant du capital-risque tricolore » claironne-t-on à la publication des statistiques collectées par Ernst and Young et Dow Jones VentureOne - on désespère d'ailleurs d'intéresser des instituts français à ces vétilles économiques. Seulement classé deuxième derrière le Royaume-Uni, noblesse oblige, le capital-risque français a enregistré une croissance annuelle de 20 % en 2006 et se situe à ses niveaux de 2002. Et, meilleure nouvelle encore, on semble revenir progressivement à des pratiques d'investissement un peu plus disciplinées. Confirmant la tendance observée depuis 2005, les investisseurs français et européens ont continué à concentrer leurs moyens sur un nombre plus restreint d'entreprises. A 2,2 millions d'euros, le montant unitaire médian d'investissement en Europe atteint ainsi son plus haut niveau depuis 1999 au moins (les statistiques ne remontant pas au-delà). Dans le secteur de la santé, il s'élève à 2,8 millions d'euros, un record. D'après le baromètre de « Capital Finance », vingt sociétés ont franchi les 10 millions d'euros collectés en 2006, contre neuf en 2005. Notons que les « gros » tours de table ont été réalisés, comme c'est la tendance depuis l'éclatement de la bulle Internet, majoritairement dans les secteurs de la biotechnologie - qui sont, légitimement, plus consommateurs de capitaux que les autres. Cette hausse des investissements masque leur concentration accrue sur un plus petit nombre de bénéficiaires, ce qui n'est pas rédhibitoire, pour peu que ce soient les « bons ». Mais le capital-risque français, ramené au produit intérieur brut, est quatre fois moins important dans l'Hexagone qu'aux Etats-Unis.

La profession est donc justement émue de ce satisfecit autodécerné. Au point que l'Association française des investisseurs en capital (AFIC) prolonge cette euphorie lors de ce que son site Web n'hésite pas à qualifier de « manifestation de référence en France », la Conférence annuelle du capital investissement. Cette « Fête » annuelle du capital investissement, comme renchérit le site, où l'on se grisera, sans nul doute, des propos d'allégresse d'intermittents comme MM. Raffarin et Théodore, sera couronnée par l'invité d'honneur, Patrick Bruel ! Probablement pour une première leçon de poker-menteur, indispensable peut-être à cette noble assemblée représentative d'une « minorité de privilégiés, actionnaires de grosses sociétés, bénéficiaires de stock options, spéculateurs financiers », suppôts des ravages du libéralisme et de la mondialisation !

Ou bien doit on trouver d'autres pistes explicatives dans la lecture du rapport d'enquête réalisé par la Cour des comptes, à la demande du Sénat, sur la gestion et la comptabilité de l'ANVAR, l'Agence nationale de valorisation de la recherche, précautionneusement fusionnée sous le nom Oséo-Innovation (toujours le lyrisme !) avec la BDPME, la Banque de développement des PME, en 2004 ? Le 9 février le communiqué de presse du Sénat, rien moins, ne laisse pas place au doute : « La commission des finances dénonce les errements de la gestion passée de l'ancien EPIC ANVAR (devenu OSEO innovation) et souhaite que ses performances soient mieux mesurées » ! Les plus grands doutes planent sur l'exécution de sa mission durant la période 1998-2004. La direction de l'époque est mise en cause, ainsi que l'Etat lui-même. Les comptes étaient « non fidèles, non réguliers et non sincères » de 1998 à 2003. Quant à ceux de 2004, ils sont « entachés d'erreurs et ne peuvent être examinés ». Rappelons quand même, que lorsqu'un entrepreneur ou un commissaire aux comptes se livre à de tels abus, il engage sa responsabilité pénale ! Rappelons également que l'ANVAR/Oséo-Innovation, telle la jalouse vestale du temple de l'incitation publique à l'innovation, est omnisciente, seule habilitée à juger du « caractère innovant » des jeunes sociétés dans lesquelles les fonds réglementés comme les FCPI sont autorisés à investir. Or, la Cour des comptes conteste avec virulence la façon dont ces incitations publiques étaient distribuées, en avances remboursables, « sans examen approfondi de la situation économique de l'entreprise, sans que le caractère innovant soit souvent démontré ni que les aspects commerciaux soient correctement pris en compte ». Et de conclure, sans rire (jaune), que « le système informatique présentait aussi des défaillances majeures ». Le comble.

Mais c'est aussi le parfait reflet de l'époque. De 1998 à 2004, le petit monde de l'investissement national a connu la plus grande fluctuation de sa jeune histoire avec la démesure de la bulle Internet suivie d'une période glaciaire dévastatrice et prolongée succédant à son éclatement. Reproduisant fidèlement, à quelques mois de retard près, le cycle américain, l'impact de ce cataclysme économique n'a épargné personne dans le fragile écosystème français. Les pratiques de naguère ont servi bien des acteurs quand il s'agissait d'essayer de « rattraper » la locomotive technologique américaine et de renforcer le « patriotisme » entrepreneurial par l'innovation à tout crin. Cela ne justifie évidemment en rien les « errements comptables » aujourd'hui dénoncés, comme le sont chez nos amis américains que l'on eut été peut-être mieux inspiré de ne pas copier béatement, les excès « inappropriés » de certains CEO aux stock-options antidatées et de banquiers d'investissement jonglant avec allocations et greenshoes. Même l'Etat est amené à résipiscence par le conseiller inquisitorial de la Cour qui critique les « coups d'accordéon » sur les crédits versés par l'Etat à cette agence, ainsi que la budgétisation d'une fraction significative de ces crédits. Mais tout finit bien, comme chez Offenbach et bientôt chez Bruel, puisqu'en réponse, le ministère de l'économie, des finances et de l'industrie a reconnu une prise de conscience tardive et progressive des désordres comptables de l'ANVAR dus, en particulier, à l'absence de contrôle interne et de « culture comptable » dans cet établissement. M. Jean-Pierre Denis, président-directeur général actuel d'OSEO, a évoqué l'ampleur du travail de redressement comptable depuis l'intégration de l'ANVAR au sein du groupe OSEO. Il a également indiqué qu'un programme d'évaluation avait été mis en place au sein de la société, qui devrait prendre effet en 2007.

Favorables auspices pour l'innovation, donc. Tiens, à propos, ou en est notre Google à nous, le fleuron de la R&D européenne lancé à grands frais l'année passée, portant fièrement au front l'honneur menacé de l'exception culturelle, sursaut salutaire de l'orgueil du pays emporté par la fougue de notre mémorialiste national Jean-Noël Jeanneney, Quaero, destiné à contrer l'odieuse domination américaine ? Est-il toujours dans le garage artusien avec deux personnes ? Les nouvelles sont mitigées. D'un côté, le principal partenaire français, Exalead, vient de lever 12 millions d'euros auprès de l'investisseur en capital Qualis SCA. De l'autre, curieusement, les allemands lâchent le projet ont-ils annoncés en décembre dernier. En effet, les entités allemandes qui constituaient ce projet de recherche autour de la recherche d'information multimédia viennent de quitter le navire pour s'embarquer sur le pont d'un autre programme, nommé Theseus, a annoncé Hendrik Luchtmeier, porte-parole du ministère de l’économie allemand. Le projet Quaero, s'il existe, devrait se résumer à la technologie d'Exalead entourée d'entreprises françaises comme Thomson (en priorité), France Télécom, Bertin Technologies, Jouve, Vecsys, Synapse Développement, LTU Technologies, etc. D'un projet européen, Quaero a vite tourné à l'affaire franco-allemande, avant donc de devenir franco-français...

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