vendredi, avril 10, 2009

Il faut que de ce fat j'arrête les complots, Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots (Tartuffe, de Molière)


Le 2 avril dernier Microsoft et TomTom déposaient, chacun de son côté,
dans l'État de Washington et en Virginie respectivement, une notice of
dismisssal without prejudice
qui mettait brusquement fin à un
contentieux entamé le 25 février dernier par le géant de Redmond. Tout
est évidemment dans le « without prejudice » qui, en légalais
d'outre-Atlantique, n'exclut pas que le cas soit ultérieurement ramené
devant un tribunal par une des parties, si l'autre ne se conforme pas
aux termes de la transaction établis entre celles-ci.



Cette fameuse transaction qui met un point final, mais peut-être
seulement temporaire, aux hostilités engagées fin février est décrite
comme un « accord » par TomTom mais comme un « accord de licence » par
Microsoft dans son communiqué de presse. L'insistance de Microsoft à
faire référence aux brevets qu'elle détient fournit une grille de
lecture de ce nouvel épisode de la guerilla entre le camp Linux et
l'éditeur de Redmond.



Depuis l'échauffourée Novell-Microsoft de novembre 2006, qui aboutit à
l'engagement de Microsoft à ne pas poursuivre en justice les
utilisateurs de SuSE Linux — la distribution rachetée par Novell —
et uniquement eux, moyennant une couverture légale portant sur les
brevets et un accès autorisé au portefeuille de brevets de l'un et de
l'autre, ainsi qu'un versement de plusieurs centaines de millions de
dollars à un Novell exsangue, Microsoft déploie une stratégie
exploratoire des nouveaux champs que lui ouvriraient ce pacte de
non-agression mutuelle dans le camp adverse.



C'est bien une invitation à payer que Microsoft décochait ainsi le 25
février dernier à TomTom N.V., le leader des systèmes GPS, sous la
forme brutale d'une plainte, avec copie à l'Internationl Trade
Commission
de Washington, portant sur la violation supposée par TomTom
de huit brevets détenus par Microsoft :




  • Cinq brevets ayant trait à l'informatique de navigation embarquée à
    bord d'un véhicule (numéros 6,175,789 ; 7,054,745 ; 6,704,032 ;
    7,117,286 et 6,202,008) dont la lecture pourrait d'ailleurs
    inquiéter tour fabricant de systèmes de navigation GPS.


  • Trois brevets plus anciens (numéros 5,579,517 ; 5,758,352 et
    6,256,642) portant sur les systèmes de fichiers dits FAT (File
    Allocation Table) et les noms de fichiers courts et longs et leur
    équivalence.



Ce sont ces derniers, en particulier, qui ont provoqué un émoi
bruyant dans la communauté Linux prompte à s'enflammer aux premiers
bruits de bottes de l'ennemi atavique. Cet emballement soudain avait
poussé Horatio Gutierrez, l'avocat de propriété intellectuelle de
Microsoft, a calmer le jeu comme si la vivacité de la réaction avait
surpris Microsoft. Il avait alors insisté sur « la préférence de
Microsoft pour la signature de licence d'exploitation avec ses
partenaires, même ceux qui utilisent Linux » — tout était dit.



FAT est une précieuse relique des temps immémoriaux de MS-DOS, dont le
mythe fondateur nous ramène au démiurge Bill Gates lui-même et à
l'employé n°1 de Microsoft, le méconnu Mark McDonald, charriant en
1976-77 un code à la dense texture pour la gestion des floppies dans
la version NCR de l'impérissable Microsoft Disk Basic.



En 1979, poursuit le récit mythique, Tim Paterson, à l'époque employé
de la société Seattle Computer Products découvre FAT sur le stand que
SCP partage avec Microsoft à la National Computer Conference. Paterson
s'empare de l'idée et l'implémente dans le système de fichiers de
86-DOS (QDOS : Quick and Dirty DOS), un système d'exploitation tout
neuf pour les cartes mères 8086 à bus S-100 de SCP. C'est ce 86-DOS
qui fut racheté par Microsoft et devint le point de départ pour MS-DOS
version 1.0, livré pour le premier IBM PC en août 1981. Comme tout
code à vocation provisoire il a donc persisté, cru et embelli — si
l'on peut dire — pendant plus de trente ans, se répandant à toute
forme de stockage magnétique jusqu'à nos modernes clés USB.



C'est cette ubiquité qui, malgré l'appel opportuniste de Jim Zemlin de
la Fondation Linux à abandonner FAT ou la généralisation d'un ext4
stable dans le noyau Linux, impose, en particulier dans l'embarqué, de
rester compatible avec le format trentenaire. Sinon on rend périlleux
l'échange et la transmission de données sur support magnétique,
disque, flash ou autres.



TomTom, comme nombre d'autres fabricants d'équipements, a choisi Linux
comme base du système d'exploitation embarqué pour ses applications
« métier », la navigation GPS. Et, tout comme nombre d'autres
fabricants, TomTom cherche à assurer la compatibilité avec
l'omniprésent système FAT. La page GPLv2 du site Web cite la liste
exhaustive des librairies Linux et des librairies tierces utilisées
dans ses produits où figure, comme il se doit, en bonne place
dosfstools une bibliothèque utilitaire pour accéder et
travailler avec les systèmes de fichiers FAT sous Linux.



Les connaissances opératoires sur FAT relèvent au mieux d'une
tradition orale folklorique transmise de hacker à fanatique du reverse
engineering
. (La page de documentation des spécifications de FAT32 sur
le site de Microsoft est protégée par un accord de licence ! Je ne
peux donc rien vous en dire.) Il y a trois tribus de FAT, les FAT12,
FAT16 et FAT32, dernier maillon d'une évolution calquée sur celle des
capacités de stockage des supports magnétiques au cours des âges. La
bibliothèque et l'outil dosfsck sont l'oeuvre de
Werner Almesberger et de Roman Hodek, prolixes contributeurs au noyau
Linux depuis 1992. On y trouve, en particulier, l'injonction à
l'obésité suivante :




static void get_fat(FAT_ENTRY *entry,void *fat,unsigned long cluster,DOS_FS *fs)



qui est le sésame de l'accès aux secteurs du disque stockant les
fichiers recherchés. (Et au passage permet également de
celer fort secrètement une information précieuse et confidentielle
dans certains champs inoccupés des secteurs FAT, une technique
élémentaire de l'analyse forensique semble-t-il.)



TomTom, suivant en cela la GPLv2 à laquelle il se conforme
scrupuleusement, remet également en ligne à la disposition du public
sa version du dosfstool telle qu'elle est employée dans
ses propres produits. C'est peut-être ce sentiment de vertu outragée
devant la plainte assénée par Microsoft qui le poussa à répliquer, le
16 mars dernier, et à déposer à son tour une (contre-)plainte à
l'encontre de Microsoft devant un tribunal de Virginie. Pourquoi en
Virginie ? C'est parce qu'apparemment dans cet État, précisément dans
l'Eastern District, la justice est expéditive et la plus rapide des
USA — seulement huit mois en moyenne entre le premier dépôt et le
jugement ! (Ces tribunaux sont surnommés les rocket dockets.) Et que
TomTom n'a pas les moyens d'attendre : plombés par
l'acquisition de TéléAtlas pour 2,9 milliards d'euros en 2008, les
comptes de TomTom sont en lourdes pertes et la perspective d'une
procédure traînant en longueur contre un titan aux poches pleines
comme Microsoft n'est certainement pas très engageante. Il n'est pas
difficile d'imaginer que quand l'occasion de transiger s'est
présentée, TomTom n'a pas tardé à crier « pouce ». (Je sais, je sais...)
À l'occasion on apprend aussi comment ont été brevetées
les indications pour tourner à une intersection ainsi que
l'affichage des points de vue pittoresques par un système de
navigation...



Dans une telle plainte, relative à une violation de brevets, l'issue
est généralement soit le retrait des éléments en infraction avec les
brevets du produit incriminé, soit le paiement contractualisé d'une
licence d'exploitation des brevets et leur maintien dans le produit en
question. Là où réside l'ambiguïté de la transaction provisoire entre
TomTom et Microsoft est qu'il semble que les deux options constituent
simultanément les termes de la transaction : TomTom s'engage à retirer
de ses produits, sous 2 ans, la fonctionnalité relative aux noms de
fichiers longs sous FAT et néanmoins à payer une licence
d'exploitation — montants non révélés — à Microsoft pour les huit
brevets mentionnés. En retour, chacun s'engage à une paix mutuelle
pendant cinq ans et TomTom se déclare en parfaite conformité à la
GPLv2 — comment concilier cette déclaration avec l'usage commercial
d'une licence d'exploitation de brevets ? Mystère !



À la lumière de la communication financière de TomTom, cette décision
de transiger vite n'est peut-être pas aussi surprenante que certains
observateurs semblent vouloir le penser. L'escarmouche crée cependant
un précédent dans les difficiles et complexes relations entre
Microsoft et la communauté de l'Open Source. Eben Moglen avait déjà
attaqué, il y a deux ans, l'accord Novell-Microsoft sur la base de la
nouvelle définition de la « propagation » de travaux Open Source dans
la GPLv3 : le communiqué de Microsoft et de TomTom prend d'ailleurs
bien soin de préciser la version en question ici est la version 2 de
la GPL. Pour le Software Freedom Law Center, que Moglen dirige, cette
transaction n'implique nullement que TomTom fût en infraction avec les
brevets de Microsoft ni que ces derniers ne fussent valides ni que
même l'accord entre les deux parties ne contredît les licences des
noyaux Linux ou des autres codes que TomTom utilise. La
Public Patent Foundation est moins affirmative et s'interroge sur
l'infraction éventuelle à la GPL qu'entraînerait cet accord entre
Microsoft et TomTom.



Relisons donc Montaigne, en laissant à votre sagacité le soin
d'imaginer qui est Xerxes et que sont ces voluptés : « Xerxes estoit
un fat, qui, enveloppé en toutes les voluptez humaines, alloit
proposer prix à qui luy en trouveroit d'aultres ; mais non gueres
moins fat est celuy qui retrenche celles que nature luy a
trouvées ». (Livre III des Essais.)



Liste noire


Dans l'encyclopédie naissante, reflet de ce siècle qui s'annonce comme
celui renouvelé des Lumières de l'économie et dont le titre, « Le
Capitalisme mondial du Savoir éclairé », pourrait être emprunté à
Borges, devrait figurer une classification des noirceurs appliquées
aux listes. La doxa de la noirceur dont le bourgeonnement actuel
s'opère au rythme spasmodique et irrégulier des réunions incantatoires
des grands financiers d'Etat de la planète prolonge — même si les
communiqués de presse consensuels et les déclarations soft ne le
clament pas explicitement — la critique anti-newtonienne du XVIIème
siècle, les théories de la couleur du Moyen Age et celles de
l'Antiquité : la modification de la lumière par l'obscurité.




  • la Liste noire des paradis fiscaux, naguère peuplée du Costa-Rica,
    des Philippines et de la Malaisie, aujourd'hui déserte : c'est le
    résultat majeur d'un G20 confusément réuni dans un Londres
    bunkerisé comme aux meilleures heures des pluies de V2.


  • Liste noire des transporteurs aériens faisant l'objet d'une
    interdiction d'exploitation générale dans la communauté européenne,
    reprenant les critères de « sécurité, transparence et qualité »
    imaginés par le gouvernement Villepin aux derniers mois de 2006.


  • Liste noire de personnalités censées avoir donné des informations
    diffamatoires aux médias étrangers dans le but de noircir l’image
    de la Hongrie, publiée en novembre 2000. La Hongrie qui figurait
    encore il y a peu sur la :


  • Liste noire du blanchiment du GAFI (Groupe d'action financière sur
    le blanchiment de capitaux) qui rend régulièrement publique une
    liste de pays et territoires hospitaliers à l'argent sale et
    non-coopératifs dans la lutte contre le blanchiment.


  • Liste noire des néophytes (les plantes exotiques introduites depuis
    1500 apr. J.-C. se reproduisant à l'état sauvage) envahissantes de
    Suisse qui causent actuellement des dommages au niveau de la
    diversité biologique, de la santé et/ou de l'économie. La présence
    et l'expansion de ces espèces doivent évidemment être
    empêchées. L'introduction des autorités américaines interrogeant
    fermement UBS sur le secret bancaire pourrait-elle tomber sous
    la qualification de « néophyte envahissant » ?


  • Liste noire, voire nosocomiale, des hôpitaux exclus du palmarès de
    « la surveillance du site opératoire ».


  • Liste noire de la Commission d’enquête parlementaire sur les
    sectes : créée en 1995, elle dressa une liste de 172 mouvements
    philosophiques, spirituels et religieux qu’elle catalogua comme
    sectes.


  • Listes noires innombrables de sites Web inappropriés ou jugés
    inadéquats par les autorités nationales donnant inévitablement lieu
    à d'édifiants démêlés : en Australie, en Tunisie, à

    Cuba, en Iran, en Chine et en France.


  • Liste noire des adresses IP sources de spam sur la Toile.


  • Liste noire des espèces invasives du Global Invasive Species
    Program (le GISP).


  • Liste noire des composés chimiques de la Convention de Stockholm
    sur les polluants organiques persistants (les POP).


  • Liste noire des vaisseaux qui ont participé à une pêche au-delà des
    quotas négociés dans les eaux internationales d'espèces soumises à
    la réglementation des eaux sous juridiction des pêcheries
    norvégiennes.


  • Liste noire des artistes des HUAC Hearings de 1947 en plein
    maccarthyisme.


  • Liste noire des livres interdits en Corée du Nord, séditieux ils
    porteraient atteinte aux valeurs morales des militaires


  • Liste noire des OGM de GreenPeace.




C'est ainsi que se peignent les divers degrés du Principe de
Précaution, achromatique et constitutionnel. Il convient, en effet,
d'employer le ton rabattu en toute occasion. (On rabat une couleur en
y ajoutant du noir. Elle devient donc plus foncée. Rabattre une
couleur, c'est lui enlever de sa luminosité, atténuer son intensité en
y mettant sa complémentaire, on obtient alors une teinte.) Ainsi des
couleurs du monde en temps saturés de crise et d'inquiétudes
durables... Au début du XIXème siècle, Johann Wolfgang von Goethe dans
le Farbenlehre énonçait : « la saturation exprime non seulement
l’éloignement du blanc, mais aussi l’éloignement du noir. Dans une
définition générale, la saturation exprime l’éloignement des valeurs
grises, achromatiques. ».



mercredi, avril 01, 2009

Incunabula Typographiae


Dans le cadre des mesures pour le patrimoine, la ministre de la
culture et de la communication, Christine Albanel, ayant, pour
l'occasion réuni la presse dans l'imposant scriptorium de l'abbaye de
Cluny, annonçait aujourd'hui avec Bruno Racine, président de la BnF,
le lancement du programme national de préservation analogique du
patrimoine immarcescible et encyclopédique de la République Française
(le PAPIER).



Notons que cette annonce, arrivant à la veille de l'examen du projet
de loi « Création et Internet » — toujours aussi controversé — sonne
comme un gage consenti à ses opposants pour apaiser l'esprit
querelleur qui caractérise les débats. L'annonce doit également être
replacée dans le contexte de la transformation du secrétariat à
l'économie numérique en secrétariat d'Etat chargé de la Prospective et
du Développement durable de l'écologie numérique, toujours sous
l'animation et la coordination de Nathalie Kosciusko-Morizet, qui
obtient ainsi un élargissement de ses responsabilités plus conforme à
son génie rural. (Le secrétariat déménage d'ailleurs dans un buron
aménagé du Causse Méjean avant l'hivernage ; tout l'ancien mobilier de
la rue Saint-Dominique est en vente sur priceminister.com à prix
cassé.)



Dans son introduction aux nouvelles mesures du plan PAPIER, Mme
Albanel repris à son compte les conclusions de la Commission présidée
par le sémioticien et linguiste Umbertout Eco sur l'avenir, somme
toute, très incertain du livre numérisé et du document numérique en
ligne. En substance, résumait le philosophe et écrivain dans un
volumen parcheminé remis à la Commission appropriée, « j'ai la mémoir'
électronique qui flanche, j'me souviens plus très bien » : la
multiplication des supports de stockage et leur durée de vie limitée
posent la question de la sauvegarde du savoir. Invoquant avec le
respect obséquieux qu'il exige le Principe de précaution, « la
France », indiquait la ministre, « ne pouvait laisser l'enjeu de la
lutte contre cette numérisation éphémère et cosmopolite de la mémoire
de l'humanité au sordide mercantilisme à courte vue des suppôts
californiens du libéralisme sauvage ! ».



Voilà, de la part de Mme Albanel, un soudain revirement de
sentiments. Le capitalisme qu'on ne saurait voir aujourd'hui avait
pourtant naguère encore ses entrées au ministère de la Culture. En
octobre 2007, la ministre n'avait-elle pas rencontré Mats Carduner de
Google France pour lui demander de « formuler prochainement ses
suggestions voire ses recommandations à l'attention du ministère de la
Culture et de la Communication pour augmenter la visibilité du
patrimoine culturel français » ? Le « Grenelle de l'Exception
culturelle » que l'on nous annonce incessamment permettra sans doute
une large confrontation des opinions sur la diffusion et la
préservation du patrimoine numérique de la République.



Car c''est évidemment au thème de la préservation que se rattachent
les premières mesures annoncées aujourd'hui par la ministre plus qu'à
celui de la diffusion (sur lequel le géant de Mountain View semble
porter une ombre lourde de menaces et de stock-options).



Le nouveau projet de loi PAPIER prévoit en effet que tout document
numérique en ligne accessible en France devra désormais être
converti au format analogique à des fins de préservation durable, sous
peine de sanctions — suivant le dispositif dit de « riposte
graduée », cette modification du droit français, que le monde entier
nous envie et dont l'objectif est de permettre la tenue de campagnes
de traque, d'avertissements et de répression de masse, ciblant les
internautes publiant sur Internet sans fournir de copie dûment
enregistrée, à leurs frais, sur « papier chiffon ».



Comme le remarquait le médiéviste et critique littéraire Umbertout Eco,
les incunables et les codex, qui ont traversé plus de cinq siècles,
restent aujourd'hui lisibles alors qu'il est pratiquement impossible
de relire les premiers courriers électroniques, pourtant à peine
trentenaires. (Ne parlons pas des bandes magnétiques et autres floppy
disks
qui ont pavé l'avènement de la micro-informatique populaire.)



En liaison avec les Pôles de compétitivité Techtera et UP-tex de la
filière textile, le ministère débloque un budget conséquent pour la
restauration des filières de production de papier « pur chiffon »,
seul support analogique présentant une résistance éprouvée au passage
du temps. « De plus », ajoute la ministre, « le coût du lecteur
optique pour ce support, le Lecteur Optique Bifocal de Support
Analogique
ou lunettes, est habituellement remboursé par les mutuelles
et pèsera donc peu dans l'économie globale des mesures PAPIER ». Les
communes de Rives, en Isère, d'Arches dans les Vosges et d'Ambert dans
le Puy-de-Dôme, sont inscrites au Registre national des Paperassopoles
technologiques à vocation mondiale. Elles seront rasées et
intégralement transférées, avec leurs habitants en costume
Renaissance, sur le site parisien de l'Imprimerie Nationale racheté
par l'Etat pour 377 millions d'euros, en 2007, au fonds Carlyle qui
l'avait acquis en 2005 auprès du même Etat pour 85 millions.



Seconde mesure phare du projet de loi PAPIER, la préservation
analogique du patrimoine numérique, présentée comme la première étape
du programme plus ambitieux « *Incunabula Typographiae: le Web
Incunable* ». Il s'agit tout simplement d'étendre la conservation
légale sous forme incunable (et au format CODEXML) à tout document
publié sur le Web quelle que soit sa forme et son origine. La réussite
de cette patriotique ambition repose évidemment, comme le note la
ministre dans son allocution, sur trois avancées majeures sociétales
et technologiques de la France :




  • La disponibilité de grandes zones rurales désertées, propices à
    l'archivage dans des conditions exceptionnelles des premiers 650
    milliers de tonnes que représenterait — d'après les estimations
    conservatrices du Ministère des Poids et Mesures — l'univers en
    ligne indexé par Google, Yahoo!, MSN et Ask au début 2009. La
    répartition des Conservatoires de l'Analogique s'inspire de Hadoop
    et a fait l'objet d'une communication de l'INRIA. En distribuant
    les incunables dans un réseau géographiquement réparti de
    conservatoires autonomes, on optimisera la gestion des pigeons
    voyageurs chargés de porter les requêtes des utilisateurs au
    Conservateur en chef de chaque établissement et de faire circuler
    les messages de synchronisation des catalogues entre les sites.


  • Une gestion « morale et juste » des droits d'auteurs qui contraste,
    dans la bouche du ministre, avec les « inacceptables conditions
    imposées par l'hégémonie des moteurs de recherche américains ». Le
    Ministère annonce la prochaine création de la Haute autorité des
    droits d'auteurs et droits analogues dérivés de l'analogique
    (l'allitérante Hadadada) qui maintiendra un Registre officiel des
    incunables (la Société des Ayant-droits Récupérant Ensemble les
    Commissions et Oboles Légitimes du Travail Encyclopédique, le
    SARECOLTE). Aux termes du projet de loi, les ayant-droits qui ne
    sont pas manifestés sous quinzaine à l'Hadadada seront réputés
    avoir abandonné au Conservatoire tous leurs droits, droits
    voisins, droits dérivés et autres. Le SARECOLTE, une organisation
    indépendante sur le modèle de la SACEM, sera le seul intermédiaire
    autorisé pour la redistribution des paiements reçus par le
    Conservatoire relativement à la consultation des incunables. En
    sens inverse, le SARECOLTE est le médiateur officiel entre le
    Conservatoire et les ayant-droits dans l'expression des niveaux
    d'accès qu'ils souhaitent autoriser à la forme analogique de leur
    oeuvre numérique. Les anciens dirigeants d'Eco-Emballage sont
    pressentis pour la direction de l'Hadadada et du SARECOLTE.


  • La valorisation, enfin, de la recherche industrielle française par
    le soutien du Fonds stratégique d'investissement à la PME
    Débeurdinoir, SA, dont les dirigeants, les employés et leur
    famille, leurs amis et parents, leurs vagues connaissances et tout
    leur carnet d'adresse sur Facebook, Copains d'avant et LinkedIn ont
    solennellement, et devant huissier assermenté, renoncé à leurs
    stock-options, bons de souscription d'actions à prix d'exercice
    cassé, bons de souscription de parts de créateurs d'entreprises,
    actions gratuites, actions de préférence, carried interest, soultes
    occultes, actions à dividendes prioritaires et mot compte triple,
    parachutes de tous ordres, golden shakehand et prêts d'honneur,
    green shoe et bonus de fin de semaine, de mois, de trimestre,
    d'année, de décennie, de siècle, de bienvenue, de départ, de
    retour, primes d'administrateur indépendant, d'administrateur sous
    influence, et abandonné à leurs leviers de buyout, véhicules de
    fonction, appartements de service, gardes du corps, à pied, à
    cheval et en voiture, ainsi qu'à leurs carve out, leurs comptes
    bancaires, à vue, rémunérés, numérotés, à l'étranger ou ailleurs,
    et, venus à résipiscence, ont volontairement rendus leur patrimoine
    acquis et à venir sous toute forme mobilière, immobilière ou autre
    quelle que soit la juridiction. D'ores et déjà la société
    Débeurdinoir, SA, s'engage, par ailleurs, aux meilleurs efforts
    pour relocaliser son siège social dans un des nombreux enfers
    fiscaux mis en place dans l'Hexagone par la loi TEPA amendée des
    derniers travaux du G20/Monotaxe-Unitaxe.



Rappelons que Debeurdinoir, SA, établie à La Gauffre, à proximité de
la frontière suisse, a été créée par des protes objecteurs de
conscience, en dissidence de 4DigitalBooks d'Ecublens. La société a le
monopole exclusif de l'Imprimante à incunable, fleuron des
nanotechnologies, nationales d'abord et, par métonymie,
européennes. Les brevets originaux couvrent la reconstitution
programmable du papier pur chiffon par « insertion de nanotubes de
nitrure de bore formant maillage de vergeures et de pontuseaux dans
un tamis absolument identique à celui reconstitué par examen
tomographique de l'épair de dix-sept volumes de référence choisis de
la Réserve des livres rares de la BnF ».



Le crédit impôt recherche, les brevets et un détachement du bataillon
de commandement et de soutien de la brigade de l'OTAN, stationné dans
le parking de l'entreprise, protègent également le procédé de foulage
électromécanique mis au point par la R&D de Débeurdinoir, SA. D'après
le document de base de la société, visé par l'AMF : « les quets sont
assemblés sous atmosphère contrôlée après croissance du flotre
hétéroépitaxique par la méthode Bridgman-Stockbarger ; la porse ainsi
constituée en bain humide est ultérieurement pressée et son foulage,
contrôlé par laser ultraviolet, est garanti égal et homogène ». Dans
la dernière étape, enfin, le document numérique est téléchargé du Web
et transcodé en CODEXML, un DTD dérivé de TEI adapté à la
reconstitution analogique des incunables (lettrines, rubriques,
enluminures, miniatures, lettres champies, caractères onciaux et
semi-onciaux, frontispices, cartouches et bandeaux). Il ne reste plus,
sous protection du détachement, qu'à charger les camions qui livrent
sous escorte militaire les incunables patrimoniaux aux cinq
Conservatoires enfouis de préservation nationale aujourd'hui actifs.



« Contrairement aux fermes de serveurs des datacenters », se félicite
le Ministre de l'environnement joint par vidéo-conférence à la buvette
de l'Assemblée, « qui contribuent massivement au réchauffement global,
dégagent des gaz à effet de serre, gaspillent de précieuses calories,
assèchent nos vignobles et nos nappes phréatiques et menacent
riverains et environnement, les cinq Conservatoires français
d'enfouissement durable, baptisés respectivement Colombier, Raisin,
Jésus, Coquille et Couronne sont exemplaires du Grenelle ! Santé !
Leur localisation reste confidentielle et leur organisation, bien
entendu, tenue secrète mais, assure le Ministre, « située sur le
territoire de la République française, hors d'atteinte de Google Earth ! ».



La question des droits d'auteurs, on le comprend du discours de la
Ministre, a été abordée sans hésitation dès la conception du
projet. Afin de couper court aux atermoiements qui menèrent en fin
d'année dernière à la jurisprudence Google Books, et plutôt que
d'adopter la position inique
illustrée par le formulaire Google de déclaration de droits, le
gouvernement dans l'expression d'une volonté irénique mais ferme
propose une nouvelle instance, la Hadadada — qui devrait travailler
en bonne intelligence avec la Hadopi, la Haca, la Halde, la Has et la
Hac, toutes aussi hautes et autoritaires — et l'organisation d'un
Registre publiquement accessible sous la responsabilité de la
SARECOLTE. Son nouveau portail est mis en place à l'URL :




https://www.internet-signalement.gouv.fr/PortailWeb/planets/Accueil!input.action



encourageant la dénonciation anonyme et citoyenne des malvenus qui
s'imagineraient publier en ligne sans délivrer de copie papier pur
chiffon aux services du Conservatoire, pour préservation.



Enfin, par décret, un nouveau concours de catégorie A de la fonction
publique est créé, portant sur les rangs et titres de Conservateur de
l'Analogique et de Curateur de l'Incunable (semblables, dans les
grandes lignes, à celles du concours de
Bibliothécaire d'Etat). Placées sous la direction de la nouvelle
Secrétaire d'Etat au PAPIER, Letizia Alvarez de Toledo, les premières
promotions de curateurs de l'incunable devraient trouver leur
affectation multi-séculaire en conservatoire enfoui de préservation
nationale dès le 1er avril 2010.



Seule ombre au tableau, l'opinion du philologue et grammairien Umbertout
Eco qui, interrogé ce matin sur le Nom.de.la.prose, rapporte le jugement
d'un ancien bibliothécaire aveugle de la Bibliothèque nationale de
Buenos Aires qui pourtant observait que : « cette vaste Bibliothèque
était inutile : il suffirait en dernier ressort d’un seul volume, de
format ordinaire, imprimé en corps neuf ou en corps dix, et comprenant
un nombre infini de feuilles infiniment minces. (Cavalieri, au
commencement du XVIIe siècle, voyait dans tout corps solide la
superposition d'un nombre infini de plans.) Le maniement de ce soyeux
vademecum ne serait pas aisé : chaque feuille apparente se
dédoublerait en d'autres ; l’inconcevable page centrale n’aurait pas
d'envers. »



vendredi, mars 13, 2009

Deux commémorations et une annonce : de l'intelligence dans le Web ?


Une fois n'est pas coutume, le Turing Award — un peu le prix Nobel de
l'informatique — vient d'être décerné à une pionnière des langages de
programmation et des systèmes distribués, Barbara Liskov. L'honneur
d'être la première femme à recevoir le prix Turing, depuis sa création
en 1966, lui avait été soufflé il y a deux ans par Frances Allen. Mais
elle fut la première femme à obtenir un PhD en Computer Science aux
Etats-Unis. Elle dirige aujourd'hui le groupe Méthodologie de
programmation du Computer Science and Artificial Intelligence
Laboratory
du MIT — le fameux CSAIL.



Ses contributions aux sciences théorique et appliquée de
l'informatique sont nombreuses. Les premières implémentations de
concepts, devenus au fil des années indispensables et inséparables de
tout langage de programmation et de tout système d'exploitation, comme
le timesharing et les types abstraits de données se trouvent dans ses
premiers travaux de recherche le système d'exploitation Venus et le
langage de programmation novateur CLU, respectivement. Son
développement ultérieur du langage et système réparti Argus, toujours
au MIT, devint la référence originelle de tous les travaux ultérieurs
sur les systèmes distribués dont la filiation s'étend de nos jours
jusqu'aux gigantesques datacenters qui servent le Web.



Ce qui tombe à point nommé, puisque par une intéressante concomitance
des commémorations, c'est en mars 1989 — il y a exactement vingt ans
— qu'un consultant informatique au CERN soumettait un document
modestement titré: « *Information Management: A Proposal* » par Tim
Berners-Lee. Je trouve d'ailleurs fascinant dans le schéma hâtivement
griffonné sur la première page, façon croquis à main levée sur un
revers de nappe, une bulle dans laquelle trône en haut à gauche
« Hypercard », le premier logiciel ayant popularisé les liens
hypertexte originalement conçu par Bill Atkinson chez Apple Computer
vers 1987. (Votre serviteur avait d'ailleurs eu, dans sa toute prime
jeunesse californienne, la chance de montrer à ces maîtres de l'équipe
du Mac, les premiers développements de systèmes experts graphiques
réalisés à la NASA sur Macintosh, avec Nexpert — voyez en particulier
la Figure 2 à la fin du document.) Ce vendredi 13 mars 2009, Sir
Berners-Lee était de retour au CERN pour fêter dignement cet
anniversaire d'une « proposition » qui a véritablement changé le
paysage de l'informatique d'aujourd'hui.



Si l'on me permet encore une brève anecdote commémorative, c'est au
début des années 1990, alors que Berners-Lee mettait au point sur sa
machine NeXT toute neuve le premier navigateur-éditeur Web, que dans
une salle voisine je travaillais avec M. De Jonghe à
l'interface graphique de EDH, l'application phare de gestion de
documents du CERN (cette fois avec « Open Interface Toolkit »).
J'aurais peut-être du passer plus de temps à la machine à café...



C'est cependant un autre britannique qui défraye la chronique, Stephen
Wolfram dont l'annonce, publiée la semaine dernière, d'un nouveau
moteur de recherches, Wolfram Alpha, ferait trembler Google ! Wolfram,
plus connu par son génie précoce des mathématiques, concentré dans son
opus major, A New Kind of Science publié en 2002, et par sa fortune
construite sur le logiciel Mathematica, met en émoi la blogosphère en
promettant pour mai un moteur de recherches qui, contrairement à
Google, calculerait intelligemment les réponses aux requêtes plutôt que
de ramener tous les documents pertinents à la
requête. (Taper « quel est le prix du baril de pétrole le 3 février 2007 »
sur Google ramène environ 42.000 réponses alors qu'on n'en veut
qu'une, précisément le prix du baril de pétrole au 3/2/2007, que
Wolfram Alpha serait capable de produire.) Une sorte de Ask Jeeves —
maintenant noyé dans InterActive Corp. depuis 2005— mâtiné de traitement de
langage naturel et d'intelligence artificielle : on trépigne
d'impatience.



dimanche, mars 08, 2009

L'Internet Tabula Rasa

Les temps de crise sont apparemment propices aux réflexions de fond. Il n'y a pas que dans la finance internationale que l'on appelle de toute part à une remoralisation, voire une refondation (du capitalisme). Alors que tous les secteurs industriels des technologies sont maintenant atteints par la crise économique, dont les dévastations s'étendent plus vite encore que les plans de relance à répétition que l'on précipite contre son déferlement, Internet aussi deviendrait en ce moment un thème de refondation et de remoralisation.

Au plan des usages, de tous les quartiers de la recherche industrielle s'élève une demande de réfection de fond en comble de l'architecture matérielle et logicielle des applications à l'ère du Web immanent. La dramaturgie moderne du théâtre technologique baptise du terme de « *cloud computing* », suffisamment métaphorique et abstrait, les discours techniques relevant de cette revendication. Le 24 février dernier, Rick Rashid, Senior VP de Microsoft Research inaugurait une nouvelle entité, Cloud Computing Futures (CCF, acronyme certes malheureux pour nos oreilles françaises), chargée d'oeuvrer à tous moyens de réduire les coûts de fonctionnement des datacenters et leur impact sur l'environnement tout en améliorant leur fiabilité et leur résilience. Dans les thèmes de recherche se manifeste explicitement l'intrusion — que l'on est conduit à penser démagogique, compte tenu de la petitesse de l'enjeu à l'échelle du réchauffement planétaire, mais passons — de l'apologue du développement durable.

Première idée, bâtir des fermes de serveurs basse consommation, pour se substituer à un serveur ultra-rapide, cher et bien trop vorace en énergie. Cette multitude de serveurs peu chers et à la sobriété moralement louable, sera gérée par un nouveau système d'exploitation, Marlowe (en référence, évidemment, à The Big Sleep), qui décidera de la mise en sommeil et du réveil des machines du cluster en fonction de la charge de travail.

Seconde idée, remplacer le réseau interne des datacenters, aujourd'hui construit des mêmes protocoles et équipements qu'Internet, par un nouveau maillage adapté aux caractéristiques spécifiques des fermes de serveurs concentrées en un lieu donné. Poursuivant la recherche sur de nouvelles topologies et des nouveaux algorithmes de routage, entamées il y a une dizaine d'années avec Tempest, par exemple, le projet Monsoon (la mousson), comme SEATTLE, essaye de combiner les avantages d'IP (grande échelle mais cauchemar de configuration et de gestion) et d'Ethernet (petite échelle mais comparativement moins kafkaïen dans la configuration) sans leurs inconvénients respectifs.

Troisième idée, améliorer la résilience du service délivré via le cloud aux défaillances inévitables des programmes et des serveurs sous-jacents. C'est la plateforme logicielle Orleans (sic) pour Azure — un nouveau nom pour l'Azure Fabric Controller semble-t-il — qui assure la continuité du service lors des mises à jour, de la maintenance et des opérations de contrôle. (À mon sens, à mettre également au rang des piques à la concurrence après la défaillance massive, la même semaine, de GMail et de Google App, que Google attribuait à du code bogué malencontreusement introduit dans ses « *datacenters* Européens » — c'est toujours de notre faute, à nous autres, vieux européens.)

Mais il n'y a pas que l'arrière-boutique que l'on modernise et que l'on soumet durablement à la verte bien-pensance, la vitrine également est en cours ! Là aussi, probablement titillé par le navigateur maison de Google, Chrome, sorti l'année dernière, Microsoft annonce travailler sur une nouvelle architecture de navigateur, Gazelle, adaptée à la nouvelle génération d'applications composites sur le Web. Gazelle formalise précisément les niveaux de confiance et la sécurité des interactions entre contenus issus de plusieurs sites distincts et réunis dans la même page Web. Le coeur du navigateur devient un véritable noyau de système d'exploitation qui gère le contenu des sites distants comme des ressources. L'affichage de la page Web devient une application en soi qui tourne au dessus de cet OS. Cette rénovation du navigateur met au premier plan les soucis de sécurité et de sûreté. D'autres intiatives chez Microsoft comme Xax, ou chez le grand concurrent Google, avec NativeClient, rivalisent d'ingéniosité pour parer à la prolifération des vulnérabilités (et de leur exploitation) des navigateurs et des protocoles de communication. Bref, on rénove à tous les étages.

Mais tous n'apparaissent que comme des Valerie-Damidot de l'interior design du Web comparé à la radicalité proprement politique des chercheurs de l'université de Stanford, généreusement stipendiés par les géants industriels du réseau (Cisco, Docomo, Deutsche Telekom, NEC, Xilinx, Ericsson et la National Science Foundation — le contribuable américain). Le projet Clean Slate n'émeut pas encore les masses, mais il vise tout simplement à réinventer Internet en faisant table rase du passé. L'intitulé du projet évoque d'une part « les déficiences significatives » d'Internet et « l'ossification » de son infrastructure ! Sur le premier point, on soupçonne que le bug majeur identifié il y a quelques années par Dan Kaminsky au coeur de l'architecture Internet a été le déclencheur de cet inédit « principe de précaution » que l'on érigerait dans l'Internet Nouveau.

Sur le second point, la réponse orthodoxe du hacker, comme celle d'Ed Felten est de suggérer qu'il se cache peut-être le mécompte, qui aurait tendance à se répandre de nos jours, selon lequel les problèmes actuels de sécurité seraient dus à la faiblesse du réseau lui-même. Ces défaillances de sécurité, bien réelles comme en témoignent maintenant régulièrement la presse et la blogosphère, ne sont-elles pas plutôt attribuables à des problèmes à la périphérie du réseau, dans les stations de travail, les mobiles, les serveurs, les nouveaux équipements que nous connectons constamment, toujours croissant en nombre et en variété, au Net ? Le réseau ne serait pas cassé, mais c'est le comportement des équipements qui s'y attachent qui serait inapproprié.

On reconnaît là une version du mythe fondateur d'Internet, le récit plein de déférence pour les « inventeurs » clairvoyants qui auraient anticipé, à quarante ans d'intervalle, les pratiques et les usages de la Toile. L'idée d'implémenter un « principe de précaution numérique » dans la fabrique même de l'Internet Nouveau évoque inévitablement la généralisation au virtuel (le Web) du débat, devenu typique des temps (actuels), entre protection des droits et des libertés privés, d'une part, et lutte contre toutes les formes nouvelles de terrorisme et de guérillas, d'autre part. Rebâtir un Internet Nouveau en mettant la sécurité au coeur de son architecture, comme le propose le projet Clean Slate, imposera nécessairement des bornes à la flexibilité et la « permissivité » du Web, sources inépuisables d'innovation et de surprises. Mais la romantisation larmoyante d'un Internet original autant qu'utopique n'est évidemment pas non plus satisfaisante.

L'analogie avec la critique contemporaine mais simpliste du capitalisme en temps de crise économique — dont l'ampleur autorise hélas toutes sortes de théories à se réclamer — est ici à peine voilée.

  • Le succès de l'Internet provient du renouvellement permanent de ses usages par des catégories croissantes de population ; c'est un réservoir inépuisable d'innovation.
  • Cette souplesse d'usage est la conséquence du choix originel d'architecture dite de bout en bout (end-to-end) selon laquelle les protocoles et les standards du Net sont les plus simples et surtout neutres quant au trafic qu'ils permettent de faire circuler : l'intelligence est aux extrémités du réseau.
  • Plus Internet rencontre de succès auprès d'une population de moins en moins technique et de plus en plus attirée par des usages innovants, plus il attire spammers, virus, et pirates de l'information qui bénéficient, de la même manière, de la dite architecture pour se répandre en masse (dernier exemple, 9 millions de PC victimes de Conficker).
  • Lorsque ces menaces passent un seuil critique et mettent en jeu les pratiques populaires du Net, la tendance bascule et l'on cherche de plus en plus la retraite sécurisante d'équipements et de services protégés, puis, la frontière étant si fine, contrôlés et fermés.
  • L'Internet Nouveau de Clean Slate, entièrement contrôlé, surveillé et clos nous promet un degré supplémentaire de sécurité au prix d'un abandon du caractère innovant et inattendu qui nous y avait attiré naguère.

C'est tout le débat, au plan de ces usages innovants, autour de la loi Création et Internet examinée ces jours-ci à l'Assemblée. La future Hadopi aura fort à faire avec la riposte graduée, invention française dont il faut patriotiquement s'enorgueillir si, comme on le susurre l'idée serait copiée aux Etats-Unis (au fond, comme Barack a pompé la stratégie Internet de Ségolène — avec toutefois un succès différent !). La nouvelle surveillance risque néanmoins de coûter bien cher pour des résultats discutables. En Suède on requiert un an ferme pour les fondateurs de PirateBay et le jugement est fixé à mi-avril au pays où depuis mai dernier les écoutes des réseaux (téléphoniques, Net, mobiles...) sont possibles sans aucune autorisation judiciaire au nom de la lutte contre le terrorisme. Les BitTorrents ne trouveront-ils pas d'autres lits pour dévaler vers des disques durs dont les capacités augmentent et les prix diminuent chaque trimestre ? Faudra-t-il donc interdire de les remplir une fois achetés ?

Bricolage et système D ou tabula rasa, l'avenir de l'architecture et des applications du Web oscille entre les deux extrêmes.

dimanche, février 15, 2009

Qu'elle sera verte mon IT

Sans l'aimable autorisation de Marcel Aymé : d'après Marcel Aymé, La carte, in « Le Passe murailles », Editions Gallimard 1943 ; ainsi que sans celle de Claude A. chef de mission de haut niveau.

Décembre 2008 — Christine Lagarde, ministre de l’Économie, de l’industrie et de l’emploi et Luc Chatel, secrétaire d’État chargé de l’Industrie et de la consommation, porte-parole du gouvernement, ont confié à Michel Petit, président de la section scientifique et technique du Conseil général des technologies de l’information (CGTI) président du comité de l’environnement de l’Académie des sciences, la mission de constituer un groupe de réflexion « Green IT » visant à rendre les Technologies de l’information et de la communication (TIC) moins polluantes et à favoriser leur utilisation au service du développement éco-responsable des entreprises.

10 mai 2009 — Un bruit absurde court, relayé par certains blogs, à propos de nouvelles réglementations. Afin de parer à la disette de pétrole, de mieux lutter contre la dégradation du climat, et néanmoins d'assurer un meilleur rendement numérique de l'élément laborieux de la population, il serait procédé à une très sévère réduction des débits ADSL et 3G+, des possibilités d'utilisation et même d'alimentation des ordinateurs à la maison et en entreprise, et tout particulièrement de ceux des consommateurs improductifs : enfants, vieillards, retraités, rentiers, chômeurs, et autres gaspilleurs inutiles de MW informatiques. Pour ce faire, en remplacement de la taxe carbone à taux fixe universel de 57,87 Euro/tonne de CO2, il serait distribué des cartes de de « computation ». En payant son abonnement ADSL, sa VoIP, son téléchargement, son envoi et sa consultation d'email, sa navigation de page Web, sa macro Excel et sa sauvegarde sur disque dur ou DVD numérique, il faudrait, en plus du prix, acquitter le montant du contenu en computation de son achat.

Au fond, je trouve que cette mesure serait assez juste. Je suis de ceux qui ont milité pendant des années pour la lutte contre le gaspillage d'énergie. Il n'est que normal que nos concitoyens les plus actifs reçoivent l'allocation la plus large, et que par conséquent, les retraités, par exemple, renoncent à ce qui ne contribue pas à la richesse nationale.

Rencontré tout à l'heure, devant chez moi, mon voisin Tabarin, ce fougueux septuagénaire qui épousa, l'an dernier, une jeune femme de vingt-six ans. L'indignation l'étouffait : « qu'importe l'âge, s'écriait-il, puisque je fais le bonheur de ma jolie compagne en téléchargeant quotidiennement sur iTunes de quoi gaver ses huit iPods colorés et en transférant, à chaque départ en vacances, plusieurs dizaines d'heures de media numériques sur nos serveurs de Deauville, Saint-Moritz et Cannes ! ». En des termes élevés, je lui ai conseillé d'accepter avec une joie orgueilleuse le sacrifice de sa personne au bien de l'humanité.

12 mai — Il n'y a pas de fumée sans feu. Déjeuné aujourd'hui avec mon vieil ami Mouton-Duvernet, sous-directeur adjoint du cabinet du secrétaire d'état à l'Economie numérique. Je l'ai cuisiné adroitement, après lui avoir délié la langue avec une bouteille de Marcillac. Naturellement, il n'est pas question de brimer les inutiles, mais simplement de les aider à contribuer à l'effort national. Il paraît que, en attendant des cartes PCI-Express prêtes à enficher, les cartes à puce NKM (Nov'KoM) que l'on devra recharger chaque mois sont déjà en vente. J'ai trouvé cette idée aussi heureuse que poétique. Elle me rappelait les temps, finalement pas totalement malheureux, de la dernière guerre DRM du P2P, tels que ne les avaient conté mes collègues de bureau. Je crois me souvenir avoir dit là-dessus des choses vraiment charmantes. Mon ami me regardait avec de bons yeux, tout embués par l'amitié.

13 mai — C'est plus qu'une infamie ! Un déni de justice ! Presque un assassinat ! Le décret vient de paraître au Journal officiel. Voila-t-il pas que parmi « les consommateurs dont l'influence numérique néfaste sur le climat n'est compensée par aucune contrepartie réelle », figurent les wikipedistes et les bloggeurs ! A la rigueur, j'aurais compris que la mesure s'appliquât aux graphistes, aux hackers, aux compositeurs de MP3 et de sonneries MIDI. Mais aux bloggeurs ! Il y a là une aberration, une inconséquence, qui resteront la honte suprême de notre époque. Car, enfin, l'utilité des bloggeurs n'est plus à démontrer, surtout la mienne, je peux le dire en toute modestie. Or je n'aurai droit qu'à un débit spartiate, pas de posting sur les blogs, du moins si je veux pouvoir envoyer quelques emails à Mountain View deux ou trois fois par an. Je n'ai pas terminé mes calculs, mais je ne suis même pas certain de pouvoir me connecter convenablement, et je vais sûrement être obligé de vendre mon serveur Dell dans la Merdogne. De toutes façons, je ne pourrais bientôt plus l'alimenter, et je ne sais pas si mes e-tickets NKM ne permettraient même d'y ouvrir une connexion FTP et de « payer » le rapatriement de mes fichiers archivés.

16 mai — Le décret entrant en vigueur le 1er juin et les inscriptions devant être prises dès le 18, les gens voués par leur situation sociale à une existence monacale et à l'autisme numérique, et même les chômeurs, s'affairent à la recherche d'un e-emploi qui leur permettrait d'être classés dans la catégorie des cyber-vivants à part entière. Mais l'administration, avec une prévoyance diabolique, a interdit tout mouvement de personnel avant le 25 mai. L'idée m'est venue de téléphoner à mon ami Mouton-Duvernet pour qu'il m'obtienne un emploi de Webmaster dans les quarante-huit heures. J'arrive trop tard. Il vient d'accorder la dernière place d'administrateur système dont il disposait.


— Mais aussi, pourquoi diable avoir attendu jusqu'à aujourd'hui pour me demander une place ?


— Comment pouvais-je supposer que la mesure m'atteindrait ? Quand nous avons déjeuné ensemble, vous ne m'avez pas dit...


—Permettez. J'ai spécifié, on ne peut plus clairement, que la mesure concernait tous les inutiles.

17 mai — Sans doute mon fournisseur d'accès me considère-t-il déjà comme un demi vivant, un réprouvé, un être condamné à l'isolement, car ce matin, il a été négligé de déposer mon courrier électronique. En appelant le numéro 0815, je les ai secoués d’importance. « C'est, leur ai-je dit, au profit de paresseux de votre espèce qu'une élite fait le sacrifice de son art de vivre » et, au fond, c'est très vrai.

Plus j'y pense, plus ce décret me paraît injuste et inique. Rencontré tout à l'heure Tabarin et sa jeune femme. Le pauvre vieux m'a fait pitié. En tout et pour tout, il aura droit qu’à une allocation minime de NKM, mais le pis est que Madame Tabarin, en raison de son activité dans un site Web de mode, ait droit au triple. Avec cela, elle pourra envoyer et recevoir des emails, mais pour des raisons professionnelles seulement, alors qu'il sera reclus sur sa clé USB. Ce décalage jette le vieil époux dans une anxiété folle. La petite paraît accepter son sort avec plus de philosophie.

Au cours de ces journées, j'ai rencontré plusieurs personnes que le décret n'atteint pas, ou plutôt dont le décret ne changera en rien le mode de vie. Leur incompréhension et leur ingratitude à l'égard des sacrifiés me dégoûtent profondément. Non seulement, cette mesure inique leur paraît comme la chose la plus naturelle du monde, mais il semble bien que qu'ils s'en réjouissent. On ne flétrira jamais assez cruellement l'égoïsme des humains.

18 mai — Fait six heures de queue au commissariat du XVIIIe arrondissement pour retirer ma carte NKM. Nous étions là, distribués en une double file, environ deux milliers de malheureux dévoués à l'économie numérique des masses laborieuses. En effet, ceux de nos concitoyens qui bénéficiaient de cartes NKM sans réduction et sans restriction disposaient d'autres guichets, et ils étaient servis beaucoup plus vite que nous. Et ce n'était qu'une première fournée. La proportion des vieillards m'a paru être de la moitié. Les professionnelles des sites roses étaient nombreuses. Le décret les a durement touchées en supprimant les possibilités de publication et de broadcast de celles qui travaillent sur YouPorn ou Guppyx. Devant moi, l'une d'elle se plaignait d'être condamnée pour toujours au SMS surtaxé, alors que les places y sont déjà très chères.

Dans les files d'attente, j'ai reconnu, non sans émotion, et, je dois l'avouer, avec un secret contentement, des camarades, bloggeurs, podcasteurs ou pigistes : Loïc Le Douarn, Ouriel Aurayon et d'autres. François de Rochefort-Montagne était dans un jour sombre. Il disait que c'était encore une manoeuvre des communistes, qui voulaient en profiter pour faire régulariser les internautes immigrés clandestins. Mais je crois que sur ce point précis, sa mauvaise humeur l'égarait. En effet , aux termes du décret, il n'est alloué de carte NKM qu'à ceux qui peuvent prouver leur nationalité française, ou leur appartenance à un pays de la communauté, ou la détention d'un titre de séjour Besson-II valable.

Dans l'ensemble, la foule était irritée et houleuse. Les nombreux agents commis au service d'ordre nous traitaient avec beaucoup de mépris, nous considérant évidemment comme un rebut d'humanité. À plusieurs reprises, comme nous nous lassions de cette longue attente, ils ont apaisé notre impatience à coups de pied au derrière. J'ai dévoré l'humiliation avec une muette dignité, mais j'ai regardé fixement un brigadier de police en rugissant mentalement un cri de révolte. Maintenant, c'est nous qui sommes les damnés de la Toile.

J'ai pu enfin retirer ma carte NKM. Les e-tickets y sont cryptés, chacun vaut un méga ; la carte est d'un vert très tendre, couleur de printemps, et si doux que les larmes m'en sont venues aux yeux. Et pourtant, il faut sacrifier 6 e-tickets pour obtenir un mot-clé sur Google.

24 mai — Il y a une huitaine de jours, j'avais posté un courrier papier à l'administration compétente pour que mon cas personnel soit prit en considération. J'ai obtenu un supplément de cent mégas par mois. C'est toujours ça.

26 mai — Hier soir, à six heures, suis allé prendre un verre de sirop chez Mérantais, le président de l'association des sites d'e-commerce de France. Comme on le sait, l'administration, pour ne pas les mettre en contradiction avec leurs titres, accorde à ces fausses gloires, le privilège de figurer parmi les classes productives. Mérantais a été ignoble de suffisance, d'hypocrisie, et de méchanceté. Nous étions chez lui une quinzaine, tous des sacrifiés, qui vivions sur nos derniers e-tickets du mois. Mérantais était le seul que les restrictions de débit n'atteignait pas. Il nous traitait avec bonté, comme des êtres diminués, impuissants. Il nous plaignait avec une mauvaise flamme dans l'oeil, nous promettant de défendre nos intérêts en notre absence. Il jouissait d'être, sur un certain plan, quelque chose de plus que nous. Me suis retenu à quatre pour ne pas de traiter de vieux port série et de tabellion refroidi. Ah ! Si je n'avais pas l'espoir de lui succéder un jour !

1er juin — Ai passé une fin de mai épouvantable, me privant de tout. En recevant la facture de téléphone et d'Internet, je me suis vu réclamer des e-tickets dont je ne disposais plus, et on m'a coupé ma ligne. Je découvre chaque jour des fournisseurs qui prétendent que j'utilise leur contingent de débit, et qui me demandent les e-tickets correspondants. Il va falloir que je me livre à une comptabilité compliquée. J'ai néanmoins découvert que l'on pouvait stocker ses e-tickets sur un compte LiveBox épargne, de façon à en accumuler suffisamment pour une dépense exceptionnelle. Je ne sais pas encore sur quoi je vais pouvoir rogner, sur le nécessaire, pour pouvoir un jour m'offrir le superflu. Ma voisine m'a raconté qu'un homme, qu'elle n'a pas nommé, et qui lui fait, depuis plusieurs mois, une cour assidue, lui a envoyé des cartes NKM assemblées en bouquet, à la place des roses habituelles. Je trouve cela de très mauvais goût.

3 juin — Je ne décolère pas depuis ce matin. Mérantais a fixé au 28 juin l'inauguration du nouveau site Web d'agrégation des archives numériques du ministère. Le vieux fourbe n'ignore pas que je n'aurai pas les e-tickets me permettant de me connecter, alors que j'aurais dû podcaster un discours qui m'aurait ouvert les portes de sa succession...

12 juin — Reçu ce matin une visite bouleversante, celle d'un homme d'une quarantaine d'années, pauvre, timide, et en assez mauvaise condition physique. C'est un ouvrier malade, marié et père de trois enfants, qui voulait me vendre une partie de ses e-tickets a fin de pouvoir, au moins, recevoir convenablement la TNT pour sa famille : il est au chômage et son allocation lui permet juste d'entretenir les siens dans un état plus proche de la veille prolongée que de la vie. La proposition qu'il m'a faite de me vendre ses e-tickets m'a rempli de confusion. J'ai bafouillé une protestation et lui ait offert une certaine somme d'argent sans contrepartie. Conscient de la grandeur de son sacrifice, il en tirait à légitime orgueil et ne voulait rien accepter qu'il n'eut payé d'un ou plusieurs jours de connexion. N'ayant pas réussi à le convaincre, j'ai fini par lui prendre cent e-tickets que j'ai fourrés dans mon tiroir après son départ, bien décidé à ne pas les télétransférer. Ainsi prélevée sur la liberté d'un de mes semblables, cette liberté supplémentaire qui me serait octroyée me serait odieuse.

14 juin — Manifestement, je n'ai rien compris : mon ami Mérantais m'a expliqué qu'il existait un marché tout à fait officiel où l'on pouvait acheter ou vendre ses e-tickets NKM. Mais les micropaiements y sont exorbitants, et l'on s'aperçoit que la fraction aisée de la population peut continuer à vivre comme si de rien n'était, alors que les malheureux, après s'être privé du peu de superflu qu'ils avaient, en sont à rogner sur le nécessaire. On me dit d'ailleurs que le marché de la publicité en ligne est en train de s'effondrer, nombreux étant ceux qui sont contraints de renoncer à leur bandeaux, si économe en octets soient-ils : non seulement faut-il acquitter le coût en espace disque utilisé, mais également le coût en calcul de CPU en équivalents quadcore nécessaires à l'exécution des programmes !

22 juin — Il paraît que les restrictions sont bien moins sévères en Angleterre que chez nous : nos « amis cordiaux » ont fait valoir, auprès de la Commission de Bruxelles, leur situation particulière née de leur insularité, et du mauvais état de leur industrie, alors que le gouvernement français n'a pas été capable de faire valoir, a contrario l'intérêt de notre électricité nucléaire. On continue à voir d'énormes datacenters étrangers utiliser nos autoroutes de l'information à demi désertes, en ne respectant d'ailleurs pas les limitations de débit, abaissées il y a peu à 9600bps. On me dit également que des courtiers peu délicats profitent de la naïveté des braves gens pour leur vendre à prix d'or, quand ils peuvent se les offrir, des e-tickets achetés à bas prix sur le marché britannique. Que fait le gouvernement ?

28 juin — Le Président de la République vient enfin de se décider à faire une intervention Web radiotélévisée « détaxée numérique » pour permettre au plus grand nombre de la suivre. Il a expliqué que les menaces de dérèglement du climat étaient tellement graves qu'il fallait que l'Europe montre l'exemple au reste du monde, et la France au reste de l'Europe, et que nos restrictions étaient à l'image de l'universalité du génie français hérité du siècle des lumières. J'ai trouvé cette image du plus mauvais goût, alors que chacun d'entre nous fait la chasse aux derniers processeurs à basse consommation restés inutilement allumés.

14 juillet — Le défilé traditionnel a été supprimé, pour tout ce qui concernait les éléments télévisés et mis en ligne. Comme toujours, la gendarmerie a remporté un grand succès. Quelle Bastille faudra-t-il prendre pour qu'on nous rende notre Internet ?

17 septembre — Il paraît que les allocations de l'année prochaine seront réduites de 5 % par rapport à celles de cette année. Je n'arrive pas à imaginer comment il sera possible de vivre : comme le disait un économiste du début des années 50, un jour viendra où les dépenses de précaution ou de prévention de toutes sortes deviendront tellement importantes et gâcheront à ce point la vie que celle-ci ne vaudra plus la peine d'être vécue et que le suicide sera la seule issue raisonnable.

19 octobre — Mon ami Alain de Mazères vient de me proposer de tenir le blog technologique dans l'e-zine qu'il lance et qui sera consacré à l'art de vivre dans le nouveau contexte. Le titre de magazine, « Numériquement durable », me plaît et la tâche ne me déplaît pas. Et surtout, je vais à nouveau faire partie des cyber-actifs, et mes allocations vont être doublées. Je n'exclus d'ailleurs pas que certaines entreprises souhaitant être reconnues comme « Green-IT » ne m'encouragent à les recommander discrètement, moyennant honnête compensation. Je sens que je vais faire du BitTorrent.

vendredi, février 06, 2009

Les apprentis sorciers de la carte d'identité numérique

Les récents développements des projets pilotes de carte d'identité numérique inciteraient à la franche rigolade si leur aspect pathétique ne laissait néanmoins planer un arrière-goût rance de menace orwellienne.

En France la CNIL épingle la RATP à propos du « Passe Navigo » qui permet de suivre à l'insu du voyageur tous ses déplacements à la seconde près et de les corréler aux informations privées qui sont exigées pour la délivrance du passe. Achetez plutôt des tickets de métro pour cette drôle de croisière, me dirait le poinçonneur des lilas ! Mais précisément, c'est l'arbitrage entre confort d'utilisation et contrôle des données privées qui est en jeu avec, comme le souligne la CNIL, une information incomplète sur les enjeux réels de la divulgation de ces données privées. Par contre, aucun émoi de la Commission devant les passeports biométriques qui, après l'intermède des passeports électroniques, passablement intrusifs et déjà falsifiés par d'ingénieux hackers, témoignent d'une capitulation en rase campagne devant les exigences sécuritaires de nos amis américains. Heureusement, la RATP ébrouée par ce rappel à l'ordre s'empresse de signaler l'existence (cachée jusqu'alors) du Passe Navigo Découverte anonyme mais... payant. Ce qui inaugure un principe que l'on peut craindre de voir se généraliser : fournir des informations relatives à sa vie privée est gratuit et encouragé, le repentir lui, pour les effacer, est payant : une forme moderne de chantage. De toute manière ce n'est pas bien grave, on trouve déjà tout ça sur Facebook.

Mais en Angleterre on fait décidément mieux. On savait, depuis George Orwell et Robin Cook, nos voisins d'outre-Manche enclins à errer aux rives totalitaristes de la Nouvelle surveillance, mais le déploiement des premières cartes d'identité numériques tourne au plus britannique des nonsense ! Bien que les premières cartes aient déjà été livrées (et dûment payées par leurs détenteurs) depuis novembre dernier, aucun des commissariats ni aucun des postes de contrôle des douanes dans les ports et aéroports n'est aujourd'hui équipé de lecteurs ! Notons que le programme coûte quand même £4,7Mds au gouvernement britannique. De toute manière ce n'est pas bien grave, en février dernier le Home Office « égarait » un CD contenant les informations relatives à 25 millions de contribuables, retrouvé par hasard dans un laptop abandonné ; ces mêmes hackers feront simplement les recoupements nécessaires.

Enfin pour couronner le tout, l'European Network and Information Security Agency publie cette semaine un rapport édifiant sur le fiasco annoncé du déploiement des cartes d'identité numériques dans les différents pays européens. Comme s'en alarment ironiquement les observateurs, ce qui étonne le plus, c’est l’apparente absence de concertation ou de tentative d’unification des mesures à l’intérieur de l’Europe. Pas même le plus petit commun dénominateur, ni sur le plan technique — bien que quelques tendances normatives tentent de s’imposer —, ni non plus sur le contenu ! Le rapport évite soigneusement de porter un quelconque jugement sur les approches comparées des pays européens devant les écueils classiques du sujet : le degré d'atteinte à la vie privée de l'individu et les visées politiques et policières de certains de ces programmes. De toute manière ce n'est pas bien grave, notre Eric Besson, ex-secrétaire d'État pour l'économie numérique reconverti ministre de l'immigration, de l'intégration, de l'identité nationale et du développement solidaire est de facto le mieux à même d'arbitrer ce délicat équilibre, expert qu'il est incontestablement tant du numérique que de l'identité.

Alors que les étiquettes RFID, dont la prolifération menace aujourd'hui derrière les justifications lénifiantes des administrations et des entreprises, se révèlent tout aussi peu sécurisées que leurs cousines biométriques de nos futurs Ausweise, la Cour d'appel de Versailles livre peut-être une piste à suivre d'urgence. Ne pourrait-on pas invoquer le Principe de précaution pour se prémunir d'emblée des conséquences nécessairement ruineuses pour la santé du port dans la poche intérieure du veston — voire pire, dans celle du pantalon ou de la jupe ! — d'une identité numérique capable de rayonner à la moindre sollicitation d'un lecteur de cartes ? (Sauf pour le moment en Angleterre.) Voilà qui permettrait de prendre le temps de la réflexion pour imaginer ce que les sites d'e-commerce, le Web 2.0 et les moteurs de recherche pourraient réaliser à partir du croisement d'une identité numérique et des données qu'ils collectent déjà abondamment, parfois contre notre gré...

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