vendredi, septembre 21, 2007

Craig Mundie, entre complexité et performance

À flanc de la montagne Sainte-Geneviève, nichée dans des bureaux troglodytes, vient de se regrouper une équipe de recherche assez exceptionnelle - comme il s'en constitue sporadiquement en France nonobstant le « déclinisme » ambiant alimenté par les classements asiatiques, ou bien, horresco referens, anglo-saxons des universités dans le monde. À quelques coups de pédales de Velib' - chance ! ça descend ! - de l'Ecole normale de la rue d'Ulm, de l'ancienne Ecole polytechnique et du Centre de recherche en épistémologie appliquée qu'elle abrite, de Louis-le-Grand, de la Sorbonne et... du Panthéon, l'Institut des Systèmes Complexes de Paris Île-de-France héberge ce qui se fait de plus pointu au monde dans le domaine des systèmes adaptatifs complexes.

Un simple coup d'oeil aux thèmes de recherche fascine immédiatement l'imagination et convoque, dans le seul secteur de l'informatique, du logiciel et des réseaux, tant d'applications à l'esprit qu'il devient urgent d'intéresser les développeurs à ces problématiques. Qu'on en juge par quelques un des sujets de l'ISC :

- Propriétés dynamiques des systèmes complexes
- Conception de systèmes complexes artificiels
- Morphodynamiques spatio-temporelles
- Contrôle de la gouvernance multi-niveaux
- Innovation, apprentissage et coévolution
- Organisation spatio-temporelle cellulaire et subcellulaire
- Intelligence territoriale et développement durable
- De la cognition individuelle à la cognition sociale
- Complexité écosystémique
- Des processeurs aux réseaux: vers une intelligence ubiquitaire
- Emergence en physique : comportements collectifs, fluctuations hors équilibre

Prenons, pour illustrer, la question devenue primordiale - avec ces dernières semaines le « hacker rouge » chinois comme complaisant épouvantail - de la sécurité informatique. L'un des chercheurs, après une brillante démonstration de la modélisation du développement embryonnaire (« evo-devo », évolution du développement) à partir d'un réseau de cellules (informatiques) reproduisant chacune un micro-réseau de régulation génétique - où l'on voit littéralement à l'écran la morphogénèse d'un « thorax » et de « pattes » parfaitement reconnaissables à partir d'un groupe de cellules « souches » - mentionnait par exemple l'emploi de ces modèles pour faire « évoluer » des parades aux attaques virales ou autres auxquelles sont soumis aujourd'hui tous nos réseaux.

À l'heure des wikis, blogs et autres réseaux sociaux à grande échelle, une meilleure compréhension du passage de la cognition individuelle à la cognition sociale promettrait enfin d'élever un peu le débat au dessus des questions de modèle publicitaire de revenus et de CPM ! Que ce soit pour le mouvement Open Source comme pour le casse-tête de la gestion des noms de domaine et des adresses IPv6, le contrôle de la gouvernance multi-niveaux deviendra une nécessité. Bref, la complexité, dans toutes ses variations économiques, techniques, environnementales, devient le nouvel horizon, se rapprochant rapidement, de la recherche.

Hors qu'ai-je entendu de la bouche de Craig Mundie, CTO de Microsoft et patron de la « Global Research » du géant de Redmond, comme invité privilégié (encore merci, Julien et Marc) d'une rencontre en petit comité avec lui lors de son passage à Paris ?

« Dans les cinq à dix prochaines années, nous devrions vivre de profonds changements dans le secteur de l'informatique », prévoit Mundie. « La tendance est aux systèmes à très grande échelle et aux logiciels devenus critiques dans tous les aspects de la vie économique et sociale. Ces systèmes devront être programmés avec de nouvelles méthodes qui prennent en compte les deux obstacles majeurs : complexité et performance ».

Convergence complète de vues !

S'attaquant à ces questions, Microsoft et, en particulier, son organisme de recherche Microsoft Research - qui a inauguré au printemps dernier un partenariat inédit privé-public avec l'INRIA en France -, s'intéresse à la programmation des nouveaux processeurs multi-cœurs, véritables réseaux à l'intérieur même du CPU. Depuis sa présentation à Bruxelles en juin dernier (dûment chroniquée sur ce site) on savait que ce sujet passionnait Craig Mundie, ancien fondateur d'Alliant Computer Systems, pionnier des machines parallèles.

Autre question posée par Craig Mundie : que faire de toute cette capacité de calcul maintenant disponible sur nos stations de travail et nos laptops, la plupart du temps, connectés au réseau ? Craig Mundie concède lui-même - savoureux ! - que les applications les plus répandues comme Microsoft Office sont très, très loin de consommer ce surcroît de puissance de calcul maintenant disponible (malgré les efforts des équipes de développement de l'éditeur ?!). Ne pourrait-on pas employer cette capacité inutilisée aujourd'hui à faire « évoluer », en tâche de fond, un modèle du comportement de l'utilisateur au travers de l'analyse de l'historique de ses interactions pour pratiquement « devancer » ses intentions et lui offrir les bonnes données dans les bonnes applications au bon moment : transformer le PC en véritable assistant, s'adaptant aux usages et comportements individuels de chacun.

Dans ce qui devait être une semaine agitée, puisque Craig Mundie arrivait à Paris le lendemain de l'arrêt rendu à Bruxelles confirmant les pénalités imposées par la Commission à l'éditeur - gros briefing avec Brad Smith au téléphone à son débarquement au Bourget j’imagine - les sujet évoqués pendant la discussion contrastaient avec le combat paraissant d'arrière-garde de Bruxelles. En effet, après la mention quasi-obligatoire de Silverlight "très important pour la construction des applications Web de nouvelle génération", nous sommes passés à des sujets autrement plus ambitieux : santé et éducation. Avec Mundie, Microsoft se pose la question de l'amélioration des services liés à la santé et à l'éducation qu'il peut rendre au grand public. Thèmes sans doute liés à la volonté réelle du géant de Redmond de participer (activement) à la réflexion sur le développement durable. (D'ailleurs, crois-je savoir, Mundie devait en rencontrer deux apôtres, Yann Arthus-Bertrand et Luc Besson, lors de cette brève visite.)

Dans le domaine de la santé, Microsoft, sur la base de ses acquisitions récentes de Medstory (février 2007) et d'Azyxxi (juillet 2006), veut construire une plate-forme de gestion des informations médicales. D’abord du côté de la collecte avec des logiciels interfacés avec les instruments médicaux qui constituent au fur et à mesure un dossier médical du patient, comprenant examens, images radiographiques, scans et autres données, simplifiant au passage le workflow dans les hôpitaux et les cliniques. C'est le sens de l'acquisition de la base de données spécialisées et du BPM d'Azyxxi. Mais Mundie voit aussi le développement d'une restitution « intelligente », personnalisée et sécurisée de ce dossier au grand public, au patient lui-même avec, au choix de ce dernier, l'option de rendre possible l'accès à ce dossier médical aux institutions de recherche pour l'amélioration des traitements et des médicaments. C'est là le domaine d'excellence du pionnier Medstory. Amplifiées par la machine marketing et commerciale de Microsoft, certains qualifieront ces idées de généreuses et respectables, d'autres seront glacés d'effroi devant la menace de ces privautés que l'éditeur menacerait de prendre à notre égard...

Au plan de l'éducation, Craig Mundie mentionne diverses initiatives de Microsoft visant à équiper écoles en milieu rural, pays émergents, organismes de formation continue en matériels et logiciels. Il évoque aussi l'idée (généreuse ou glaçante, cf. ci-dessus) d'un petit ordinateur pour chaque enfant, distillateur infatigable d'une pédagogie individualisée et respectueuse des cultures et des traditions.

Finalement, on ressortait de cette conversation inédite et passionnante sur le fond, avec l'idée que, sans ignorer les défis évidemment posés à la fois par une nouvelle concurrence, Google en première ligne, par l'ancienne et vitupérante compétition avec IBM, Sun, Oracle, SAP et tant d'autres, par une opinion publique si volatile exprimée via les institutions européennes ou la justice américaine, Microsoft n'en restait pas moins fidèle à un credo, fait sien depuis pratiquement ses débuts, en la technologie informatique, et en une technologie au service de l'individu, insistant plus que jamais sur le « Personal » dans le PC.

mardi, septembre 11, 2007

Hackers rouges et péril jaune

Pour la première fois (à ma connaissance) dans l'histoire du prestigieux organe de presse, on a pu lire ce week-end à la une d'un grand quotidien du soir français le mot « hacker » ! Comme l'Allemagne, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, la France aurait, elle aussi, été victime des cyberattaques venues de Chine. L'article précise que la chancelière Angela Merkel s'est plainte de telles attaques immédiatement avant que ne soient révélées, par le Financial Times, des attaques similaires sur les ordinateurs du Pentagone et, plus précisément, sur ceux de Robert Gates, le secrétaire américain à la Défense. Le lendemain le quotidien britannique, The Guardian, dévoilait des attaques identiques contre les ordinateurs du Foreign Office. Quel bel ensemble choral !

Sur le ton de la confidentialité partagée, on nous révèle qu'avec « un très haut degré de certitude » l'origine de ces attaques informatiques seraient à chercher du côté de l'Armée de libération populaire (APL) en Chine.

Der Spiegel affirmait fin août, la semaine même du dernier voyage de la chancelière en Chine précisément, que les attaques eurent lieu en juin. Pour le secrétaire général de la Défense en France, les attaques ont commencé « après les élections », soit sensiblement pendant la même période. Aux Etats-Unis, la révélation par voie de presse tombait quelques jours avant une rencontre entre les présidents George Bush et Hu JinTao au sommet de l'APEC et datait de juin dernier les premières attaques.

Le ton affirmatif et le caractère indiscutable de ces articles, abondamment repris dans la blogosphère comme on l'imagine, la synchronisation quasi-parfaite de leur publication dans des quotidiens indépendants de la presse occidentale, la concomitance, à quelques jours près, de la découverte des attaques en juin et de leur révélation publique à la veille ou pendant des discussions politiques et commerciales avec la Chine, laisse néanmoins matière à s'étonner.

S'il est clair que quelqu'un a réussi à faire publiquement savoir quelque chose sur quelqu'un d'autre, on peut légitimement s'interroger, à la façon de Clément Rosset, sur ce réel (et son double) dont on nous parle ainsi.

Car enfin, si l'on prend l'information pour réelle, il convient de s'interroger soit sur des prétendus « hackers rouges » laissant complaisamment des traces permettant de remonter (aisément) à leur origine à l'ALP - c'est qu'ils ne sont au final pas si bons que ça ! -, soit sur des fonctionnaires et militaires chargés de la protection des « secrets défense » nationaux pris au dépourvu en juin dernier - et qui seraient eux-aussi plutôt mauvais ! (Ou encore les deux rajouteraient les mauvais esprits.) Où est-donc ce programme Echelon, ce Moloch dont le centre est partout et la circonférence nulle part, omniscient donc tout puissant, grand épouvantail américain d'un Europe jouant les victimes ?

En rendant publique cette information dans ce bel élan simultané, de quoi parle-t-on donc ?

Et au fait, de quelles attaques s'agirait-il ? Alors là, le bel ensemble du chœur antique de la presse se désaccorde rapidement. Plutôt vagues, les articles en question n'abordent pas le sujet. Une dépêche Reuters, citant Der Spiegel, mentionne que certains réseaux auraient été victimes de « chevaux de Troie déguisés en fichiers de Word et de Powerpoint ». Jolie métaphore mais les Trojans dans des documents Microsoft Office sont le niveau zéro des attaques par intrusion et il y a belle lurette que pare-feux, installations automatiques de « patches » qui viennent maintenant systématiquement retarder l'extinction de nos PC sous Windows, et autres centres de réponse des grands éditeurs de logiciels de sécurité ont dépassé ce niveau élémentaire. De quoi ajouter à la perplexité du public !

Rien de plus simple, apparemment, que d'amplifier l'inquiétude : les nombreuses présentations de conférences comme Black Hat et de réunions comme celle du CCC à Berlin sont disponibles sur le Web. Y sont exposées avec force détails les outils et les techniques du moment pour s'emparer du contrôle d'une machine via le réseau. D'ailleurs on peut y lire l'intéressant revers au succès croissant de l'adoption de la virtualisation, chez les entreprises et les prestataires de services informatiques, que constituent les « hyperviseurs minces » (thin hypervisors) qui trompent la machine virtuelle hébergeant les systèmes d'exploitation et les applications virtualisées, incapables donc de les détecter...

Ce serait donc une information vide de sens, dont la justification serait alors à chercher simplement dans sa simple existence : la publication dans la grande presse du récit d'une escarmouche entre experts informaticiens dans le monde virtuel des réseaux. La « meta-information » serait donc le signal dans le cas d'espèce.

Sous cet angle, plusieurs nouvelles interprétations deviennent « réelles ». Les services de renseignement, en particulier américains, alertent depuis longtemps le grand public sur le déplacement sur le terrain des réseaux informatiques du champ de bataille des nations. En 2005, Lurqh, une firme spécialisée dans la détection d'intrusions informatiques et fusionnée avec SecureWorks depuis septembre 2006, avait attiré l'attention de la presse grand public sur le virus Myfip, un des premiers « rootkits », censément lancé en 2004 par les hackers rouges à l'assaut des départements informatiques des grandes entreprises américaines. Relayée par diverses personnalités, qualifiées d'experts ou d'analystes voire de sources proches de la Défense, ces affirmations tendaient à convaincre que la Chine menait une entreprise d'espionnage industriel de grande envergure via les nouveaux moyens de la guerre électronique. Une façon, maintes fois prouvée par le passé, de justifier de budgets de développement de parades défensives et de contre-mesures attribués à une coterie de fournisseurs industriels proches des majorités politiques en place. Pour exemple, la réaction à Titan Rain, le nom de code de ces attaques : « The U.S. must take aggressive measures against foreign hackers and websites that help others attack government systems, Gen. Ronald Keys, commander of Air Combat Command, told reporters in Florida ». C’est clair.

À l'heure où l'on hésite plus à publier haut et fort dans la presse des défauts majeurs, soudainement constatés, des médicaments et des jouets fabriqués en Chine, l'évidence révélée au public d'attaques informatiques de la même origine, heureusement déjouées - puisque rendues publiques ! - est dans la droite ligne d'une préparation de l'opinion publique à l'accentuation de politiques de contrôle des données et des réseaux informatiques. Un principe de précaution - maintenant constitutionnel, rappelons le - appliqué à la Toile, ni plus ni moins. Rien de préférable, en effet, qu'une opinion publique bien « préparée », voire même demandeuse et volontariste, pour resserrer encore les réseaux de surveillance et de contrôle au motif, devenu indiscutable, d'assurer la sécurité et l'ordre public de la communauté...

Evidemment, le gouvernement chinois nie tout en bloc et rappelle la mise en place effective d'une (cyber)police du Net, de plus en plus visible depuis début 2006. Notons également que la Chine a su fermement amener même les plus grands sites américains à officier comme collaborateurs zélés dans la recherche et l'identification des dissidents. Au point même, cet été, de conduire le président de la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants américaine à mandater une enquête parlementaire sur la coopération de Yahoo! dans le cadre de l'arrestation et de la condamnation à dix ans de prison du chinois Shi Tao pour « diffusion de secrets d'Etat ». Les mêmes préoccupations agitent peut-être certains esprits de l'autre côté de la muraille de Chine.

Dès lors, il est aussi permis de supposer que ces attaques, rendues publiques comme à l'unison, ont également une vocation de démonstration dirigée contre des factions internes. Pour certains analystes militaires, il est en effet possible que des amateurs chinois, se considérant comme des hackers patriotes, soient responsables de ces attaques : ils attirent l'attention sur le fait que ces opérations à grande échelle contre des gouvernements étrangers passent totalement inaperçues de la très vigilante police chinoise du Net.

Qu'en dit-on dans la presse publique occidentale. Citons un papier du quotidien Le Monde de cette semaine : « ils ont pour nom Red Hackers of China, China Eagle Union, Green Army Corps ou encore Honkers Union of China. Depuis la fin des années 1990, ces groupes de jeunes hackers (pirates informatiques) chinois sont passés maîtres dans l'intrusion informatique et l'altération de sites Web. Les Etats-Unis, Taïwan et le Japon ont à maintes reprises essuyé des attaques cybernétiques en règle de sites officiels ». Ils y sont présentés comme instrumentalisés par le Parti communiste chinois, comme une « nébuleuse nationaliste tolérée et volontiers instrumentalisée par un Parti communiste qui, en jouant sur la fibre du nationalisme, cherche à se donner une nouvelle légitimité ». Ces groupes avaient été mentionnés en 2001 dans la presse américaine comme fauteurs de troubles dans une véritable guerre du « defacing » de sites Web - qui consiste en une substitution complète de sites de bon aloi par des sites porteurs de messages politiques ou factieux - interprété comme mesure de rétorsion à la collision d'un chasseur chinois avec un avion de surveillance américain. Notons que le groupe Honkers Union of China avait officiellement annoncé sa dissolution en février 2005, par les canaux de communication officiels chinois ! On en reviendrait alors bien à l'interprétation nationaliste des incidents. (Rappelons la cyber-guérilla récente entre l'Estonie et la Russie.)

En tout cas, voilà une opération de communication superbement réussie !

mercredi, août 22, 2007

Le logiciel n'est plus ce qu'il était !

Le combat d'arrière-garde mené par SCO contre Novell sur la propriété des droits d'Unix et d'Unixware s'est arrêté net il y a une dizaine de jours sur la décision du juge de l'Utah (Memorandum of Decision and Order du 10 août dernier) chargé de l'épineux problème. Novell, conclut sans ambages la Cour, possède les droits d'Unix et d'Unixware. Cet arbitrage pèsera certainement dans les autres actions en justice lancées avec agressivité par SCO contre IBM, dans l'espoir de s'approprier une rente sur le développement explosif de l'usage de Linux. Après le changement brutal de direction à la tête de Novell en juin 2006, jugée responsable de la médiocrité des résultats financiers de l'époque, après l'accord médiatique signé avec Microsoft, pour près de 350m de dollars en novembre dernier, qui porte sur le développement de Suse-Linux (acquis par Novell début 2004), Novell marque incontestablement des points sur le marché général de Linux.

Il y a quelques jours, dans une déclaration conjointe SCO et Novell ont indiqué qu'après la décision de la Cour, il restait peu de substance à débattre au procès et, bien que leurs opinions diffèrent évidemment sur le contenu de ces derniers débats, aucune des deux parties n'imaginait prolonger maintenant la dispute au-delà de quelques semaines. Chez Novell on est prompt à se réjouir publiquement : la décision « historique » du juge Dale A. Kimball est dit-on à Provo, Utah - l'établissement historique de la firme - une bonne nouvelle pour la communauté Open Source.

Voire. Ces manifestations expansives sont excusables, qu'il faut attribuer, sans doute, aux effets euphorisants de la décision légale sur le département marketing et Communication de l'éditeur. Cette jurisprudence vient cependant renforcer la position commune de Novell et de Microsoft, définie à l'occasion de leur accord récent. Et cette position ne va pas sans poser elle-même quelques questions. On se rappelle que Novell s'était engagé à payer une forme de « royalty » à Microsoft sur la distribution de logiciels Open Source contenant du code qui tomberait sous la couverture de brevets de Microsoft. En échange Microsoft renonçait à poursuivre Novell et ses clients sur ce point. Du coup, les développeurs de logiciels libres, Open Suse en particulier, sont face au dilemme : contribuer (gratuitement) mais pour Novell seulement ou bien payer, comme Novell, la gabelle à Microsoft, s'ils veulent éviter un risque de poursuite judiciaire sur les brevets.
Un second effet, plus indirect, de cet accord serait également de temporiser les débats en cours sur l'interopérabilité par l'ouverture d'un nouveau volet complet de discussions sur la portée desdits brevets. Plus particulièrement visés : les formats des suites bureautiques (Open Office versus Office 2007) dont l'interopérabilité et l'éventuelle compatibilité font aujourd'hui (houleux) débat. À ce sujet, la Free Software Foundation Europe (FSFE) vient de publier ses objections officielles à la conduite, en Suisse, du vote du 2 août dernier sur l'admissibilité de MS-OOXML, le format XML de la suite bureautique du géant de Redmond, comme standard ISO. L'association SIUG (Swiss Internet User Group) a rejoint la FSFE dans la réclamation que soit invalidé ce compte-rendu préliminaire, menaçant une action en dol contre l'organisme de standardisation.

L'itinéraire choisi par Microsoft pour circonvenir les effets de la GPL (General Public License) de la Free Software Foundation repose donc, entre autres, sur la protection par les brevets. La livraison de produits logiciels comme des services, SaaS (pour Software as a Service), permise par le formidable développement du Web est une autre brèche dans le fonctionnement idéal de la distribution libre de logiciels. C'est une brèche que les concepteurs de la version 3 de la GPL, âprement débattue elle aussi depuis dix-huit mois, ont volontairement laissée ouverte. Le débat, dit du « SaaS loophole », tourne autour de la définition de la « distribution » du logiciel en ces temps de connexion permanente au Web. La version 2 de la GPL, évidemment conçue en ces temps immémoriaux précédant le Web, ne couvre pas la distribution de logiciel sous forme de service, i.e. l'usage hébergé d'applications tel qu'il se généralise sous nos yeux chez les éditeurs mais également chez les prestataires de services et opérateurs de réseaux de tout poil. Certains donc mettent en oeuvre des logiciels Open Source pour fournir un service au public, sans s'astreindre à contribuer, en retour, à la communauté. L'empêcher délibérément, comme il en fut un temps question dans les interventions de Richard Stallman et d'Eben Moglen, les animateurs de la refonte de la rédaction de la GPL, alors qu'entre-temps un écosystème Internet complet avait eu le temps de se mettre en place sur l'idée de SaaS, devenait finalement contradictoire avec l'objectif de populariser l'Open Source et de laisser au consommateur le libre choix.

Dans le même temps, Microsoft ouvrait un site d'hébergement de projets Open Source, Codeplex, cherchant à son tour à attirer les programmeurs du libre vers la palette de technologies et de langages de programmation, qui s'est notablement étendue depuis son lancement en mars 2006. Plus de 1600 projets y ont élu résidence, souvent autour de .NET - la technologie phare de l'éditeur - mais pas uniquement : instant de nostalgie pour mes premiers sujets d'intérêt technologiques de jadis, un projet de moteur d'intelligence artificielle pour la XBox (il serait temps !); plus curieux, en revanche, le « Vista Battery Saver » qui, d'après la description, économise 70% de vos batteries en désactivant toutes les « features » de Vista, sympas mais consommatrices ! Bref, on le comprend, le public actuel du site est encore éloigné de la population qui fréquente habituellement des sites comme sourceforge ou freshmeat. Mais comme MySpace, qu'on le veuille ou non, le site Codeplex reflète et définit d'une certaine façon les générations actuelles et à venir de développeurs de logiciels.

Que ce soit devant les tribunaux, dans l'affaire SCO-Novell récemment mais également dans les poursuites incessantes de la Commission européenne ou de certains états américains contre Microsoft, devant les organismes de standardisation, comme dans le cas de l'ISO et des formats bureautiques MS-OOXML, voire dans la communauté même des programmeurs et dans l'industrie informatique le software ne cesse pas un instant de poser de nouveaux problèmes et de nouveaux défis. Qu'est que le logiciel ? Qui sont les ayant-droit et les usufruitiers ? Questions incessamment reposées, dont l'impact aujourd'hui s'étend au-delà de leur industrie propre et touche l'économie entière.

Tim O'Reilly, que la polémique n'a jamais retenu, après avoir annoncé, peut-être prématurément, la fin de l'Open Source récidive ces derniers jours en fustigeant les tenants du logiciel libre pour s'être enfermés dans un débat sur le « logiciel » en oubliant le second terme : « libre ». Loin d'être une résurgence des temps hippie, que l'on célèbre aujourd'hui comme une commémoration historique, chez le conférencier qu'il était à l'époque à l'Institut Esalen, la remarque d'O'Reilly est tout à fait d'actualité.

Si, dit-il, le premier âge de l'industrie informatique était caractérisé par le verrouillage des utilisateurs par le matériel (e.g. IBM), le second l'est par le verrouillage par le logiciel propriétaire (e.g. Microsoft). Aujourd'hui, un troisième âge s'ouvrirait dans lequel le verrouillage repose sur le contrôle de bases de données centralisées croissant à la vitesse de l'effet réseau (e.g. Google).

(Attribué à Robert Metcalfe, l'effet réseau se manifeste lorsque la valeur d'un bien ou d'un service pour un utilisateur augmente avec le nombre des autres utilisateurs de ce bien ou service, une « externalité » au sens économique ; pour les plus endurcis d'entre nous, recommandons sur ce sujet Erdos et Renyi, On The Evolution Of Random Graphs, et les travaux dérivés dont Bollobas, Random Graphs, démontrant l'incroyable résultat de l'émergence systématique d'un composant géant complètement connecté dans la croissance de graphes aléatoires, comme celui des liens hypertexte sur le Web, par exemple.)

À l'aube de ce troisième âge il faudrait donc bien plus se préoccuper de « libérer » les données que le logiciel ou le matériel. En ce moment, aux Etats-Unis, un militant de cette nouvelle cause, un hybride de Robin des bois et de Richard M. Stallman, défraye la chronique amplifiée par le relais efficace d'observateurs comme O'Reilly et John Markoff du New York Times. Carl Malamud se lance, seul avec son site http://public.resource.org/, a l'attaque de la mainmise totale de deux entreprises privées sur toutes les annales des publications légales des cours d'état et fédérale aux Etats-Unis. Il a commencé à mettre en ligne, il y a quelques semaines, la jurisprudence fédérale - laborieusement numérisée à partir de microfiches - en flagrante confrontation avec le monopole de fait de Thomson West (Canada) et de LexisNexis, la filiale de l'anglo-néerlandais Reed-Elsevier.

M. Malamud est un dangereux récidiviste ! Il a déjà triomphé dans ce type de bras de fer contre des institutions prestigieuses comme le Smithsonian, la House of Representatives (l'Assemblée nationale) et la SEC (Securities and Exchange Commission, l'autorité des marchés américaine) les amenant à mettre en ligne, gratuitement, tous leurs enregistrements et documents publics. Filant une métaphore familière à nos oreilles, Carl Malamud a déclaré que les « cas et les codes légaux forment un véritable système d'exploitation de la nation » et qu'il n'était que temps que le Linux législatif voie le jour. Si nul n'est censé ignorer la loi, il faut bien y donner accès librement à tous…

Par le passé, cette idéologie poursuivie dans d'autres domaines comme celui de la musique en ligne a provoqué un tollé général et le décès de quelques sites très populaires et la prise d’un maquis semi-clandestin pour d’autres. Le contestataire de tous les monopoles « culturels » outre-Atlantique, Lawrence Lessig, est devenu en quelques années l'apôtre des contrepoids et des contre-mesures à la propriété intellectuelle et aux brevets et, comme Malamud, dénonce ces monopoles de fait. (Son blog et ses livres sont d'une lecture roborative, sans excès à craindre !)

Aujourd'hui, au pays même de « l'exception culturelle », les « lignes commencent à bouger » (pour reprendre une cuistrerie néologique très en vogue depuis mai dernier) : Neuf Cegetel et Universal Music annoncent conjointement une offre de chargement en ligne illimité; pris de vitesse, les autres opérateurs se précipitent pour annoncer incessamment la même chose à la fin de l'année. Le même Universal Music promet une expérimentation de téléchargement de musique sans DRM pendant 6 mois. Les idées font donc progressivement leur chemin dans les esprits.
À quand donc une Free Data Foundation sur le modèle de la Free Software Foundation ?

vendredi, août 17, 2007

La valorisation plus que réelle de la virtualisation

Coup sur coup, la remarquable introduction au marché de VMWare, la filiale spécialisée dans les logiciels de virtualisation du géant EMC, qui a vu son cours du premier jour de cotation pulvériser sa valeur initiale de $29 pour flirter avec les $60 (une capitalisation de près de 20 milliards de dollars), et le lendemain même le rachat de XenSource, l'hyperviseur Open Source, par Citrix pour $500m montre, s'il en était encore besoin, que la virtualisation est un sujet capital !
Cet engouement des investisseurs pour la virtualisation est également le reflet d'une tendance de fond de l'industrie informatique qui voit la bascule progressive des investissements et des dépenses du matériel vers le logiciel. Le rôle du serveur est en cours de redéfinition depuis la banalisation récente des multi-coeurs et des hyperviseurs de virtualisation. Puisqu'une machine, le serveur physique, peut maintenant héberger plusieurs machines et systèmes d'exploitation, les serveurs virtuels, on déconnecte effectivement la couche « matérielle » de sa superstructure « logicielle » système. De plus, les serveurs virtuels se comportant comme des animaux migrateurs lorsque leur support matériel ne donne plus satisfaction - arrêt ou panne du serveur physique - les applications elles-mêmes sont délocalisées, au gré des transhumances de processus virtuels, sans que l'utilisateur n'ait à subir le contrecoup des défaillances de la couche physique.
Cette recherche obsessive de la productivité des serveurs, cette exploitation exhaustive des moindres ressources disponibles de l'informatique interne est avant tout avantageuse pour l'entreprise. La virtualisation devrait permettre d'optimiser l'usage des serveurs déjà installés et de tirer meilleur parti des nouvelles architectures proposées par les constructeurs : une forme de chasse au gaspillage de la capacité de calcul, la fin du « idle time » dans les cycles de nos microprocesseurs ! La fonction économique d'utilité prend une brutale accélération vers les sommets. De plus, la dépense en énergie, fonction du nombre des serveurs physiques, devient un peu plus maîtrisable - que l'on pense aux datacenters pharaoniques de Google et de Microsoft, pour imaginer ce que représenterait une économie de quelques points sur la facture électrique, par exemple - sans parler du pathos éthique qu'on peut concevoir sur le respect de l'environnement et la durabilité du développement, tous sujets d'actualité morale urgente, par les temps qui courent.
Cette tendance accompagne aussi naturellement celle du « Software As A Service », le fameux SaaS, dont l'idée maîtresse est, du point de vue de l'entreprise, de déconnecter également l'exploitation des applications de la gestion des serveurs physiques, simplement en expédiant ces derniers chez un prestataire. On pourrait croire que n'ayant ainsi plus de serveurs physiques l'entreprise délestée mettrait fin aux espoirs de chiffre d'affaires des éditeurs de logiciels de virtualisation. En fait, il est probable que l'externalisation soit une évolution de plus favorable au développement de la virtualisation, mais du côté du datacenter. Les obligations contractuelles du fournisseur de services, en termes de qualité et de garantie de service (« uptime »), de sécurité et de protection des données, lui font souvent opter pour la virtualisation de ses serveurs qui améliore le modèle économique de l'hébergement et de l'administration système.
Au vu des enjeux économiques, les valorisations insolentes des grands acteurs d'aujourd'hui sur des marchés, par ailleurs en pleine déprime, font finalement pâle figure...

dimanche, août 12, 2007

Le système d'exploitation social(e) ?

Depuis la publication de son API (Application Programming Interface) et l'annonce de « Facebook Platform », la plate-forme Facebook, le site de réseau social voit une véritable explosion du nombre des applications mises en lignes par ses quelques 20 millions d'utilisateurs. 65 millions d'applications ont été ainsi créées et installées sur la plate-forme Facebook en un mois.
Ce succès phénoménal et le vocabulaire soigneusement choisi des communiqués de presse de Facebook annonçant la disponibilité puis les premiers résultats de la plate-forme ont vite donné à réfléchier aux observateurs. Facebook affiche l'ambition à peine voilée de fournir non pas une plate-forme de développement d'applications partagées via un réseau social, mais de développer une classe radicalement nouvelles de système d'exploitation à l'échelle du Web. Les analystes ont déjà trouvé le nom de cette nouvelle catégorie : « Social OS », le système d'exploitation social - à noter que l'ambiguïté des termes anglais réapparaît malicieusement en français si l'on écrit « sociale » plutôt que « social ».
C'est, d'une certaine manière, sur cet aspect que se focalise un courant grandissant de critiques des réseaux sociaux qui s’incarnent dans des sites Web aux visées commerciales. Un brûlot de Scott Gilbertson dans une récente édition en ligne de Wired interpelle fraîchement ces sites, de Facebook à MySpace et Bebo. Ce qui leur est reproché ? Leur côté fermé et propriétaire et leur incompatibilité entre eux, pourtant au coeur de leur « business model ». Ces sites Web sont devenus en bien peu de temps l'opium des masses internautiques parce qu'ils simplifient, parfois jusqu'à la trivialité, la gestion des données personnelles et la mise en relation de leurs membres. Mais avant d'en recevoir les bénéfices, il faut bien donner et nourrir ce réseau : photos, vidéos, contacts, agendas, listes diverses et variées, divagations personnelles sur un blog, etc. Résultat : l'effet réseau, vanté naguère par Bob Metcalfe et Kevin Kelly joue à plein. Pour que vos amis voient ces photos et ces vidéos ou partagent ce précieux agenda il leur faut inévitablement, eux aussi, devenir membre du même réseau social. C'est l'histoire récurrente à satiété du verrouillage des utilisateurs, bien connue depuis le rasoir et les lames, les téléphones mobiles et les opérateurs ou encore l'iPod et le service iTunes d'Apple Computer.
Quant au site Facebook, il ne lui reste qu’à vendre à des partenaires cet immense « espace annonceurs » que représentent les pages personnelles de ses millions de membres. Le dividende statistique de la volumétrie énorme de ces millions de micro-contributions personnelles cumulées est un nouvel El Dorado pour les annonceurs et les éditeurs de logiciels de tous ordres. Déjà Zoho, Pownce, Yahoo! Music Videos, iGoogle, eBay et bien d'autres y sont visibles sous la forme d'applications Facebook - développées aussi bien par des utilisateurs versés dans la technique que par les éditeurs eux-mêmes. Des programmeurs inconnus affluent quotidiennement pour y chercher gloire et reconnaissance instantanée - un phénomène que l'on peut déjà voir dans la musique en ligne (Arctic Monkeys) ou dans la vidéo avec YouTube.
En cela Facebook rattrape et dépasse par l'ambition affichée ses prédécesseurs LinkedIn, Orkut acquis par Google, et surtout MySpace et Bebo, qui avaient chacun défrayé la chronique en leur temps. Non que Facebok, d’ailleurs, en soit à son premier éclat dans la presse et dans la blogosphère. En 2006, Facebook aurait refusé deux offres successives de rachat par Viacom puis Yahoo! qui offraient pourtant respectivement $750m et 1 milliard de dollars ! L'arrogance du site devant des chiffres donnant le tournis avait provoqué de forts remous dans les blogs et articles des observateurs.
Fin juillet, Facebook donnait cependant à nouveau corps à ces intentions supposées d'établir un OS Social en rachetant la startup Parakey, créée par Joe Hewitt et Blake Ross qui furent instrumentaux dans le lancement du navigateur Firefox et de l'excellent debugger Javascript Firebug. Parakey, dont les activités restaient pour l'instant secrètes en « stealth mode » - suivant le cliché marketing de la jeune pousse « furtive » - visait, d'après leur page Web, à produire des « applications utiles mais sociales ». On jugera du sous-entendu de cette opposition inédite !
Facebook voudrait être aux applications grand public ce que Salesforce.com s'applique à devenir pour les applications d'entreprise. Salesforce.com, qui s'était à l'origine illustré par son modèle entièrement hébergé pour les applications de gestion de la relation client, fait étalage aujourd'hui, le succès venu, d'ambitions bien plus menaçantes pour les barons établis comme Oracle et SAP. La plate-forme AppExchange de Salesforce permet à tous non seulement de développer ses applications d'entreprise en ligne mais de les y publier et d'en faire commerce dans un véritable marché hébergé et organisé par Salesforce. Le catalogue des applications disponibles est impressionnant, éditeurs reconnus y voisinant avec des développeurs plus obscurs mais débordants de créativité. Pour participer, il faut inévitablement être membre de Salesforce.com.
Autres points de références dans des domaines différents du Web : Amazon qui héberge également des boutiques de ventes complètes de ses membres, dont certains en tirent leur principale source de revenus. Et bien sûr Google qui, au-delà de la régie publicitaire centralisée, offre également une palette d'applications de bureautique tournées vers le grand public et les pages personnelles iGoogle, engagé dans une confrontation frontale avec Microsoft et la déclinaison de ses services « Live ».
Face à ces critiques sur la « fermeture », de nouvelles initiatives voient le jour. Plaxo, par exemple, plus connu pour son site d'organisation de ses contacts et de son agenda, a lancé la semaine dernière sa plate-forme sociale, Pulse. Contraste complet avec Facebook : Pulse est ouvert.
Comme le fait remarquer Dare Obasanjo de Microsoft il existe peut-être plusieurs notions d'ouverture pour un réseau social. Il y a l'ouverture du contenu dont l'utilisateur nourrit le réseau au grand public en général : c'est la question de la protection des données privées et de leur exposition aux moteurs de recherche, par exemple. Pour les raisons, devenus maintenant routinières, de protection contre le spam, les commentaires non sollicités, voire les insultes ou les menaces, un utilisateur peut, par les temps qui courent, préférer poster ses documents sur un site filtrant l'accès à ses seuls membres.
Il y a, ajoute-t-il, l'impossibilité d'exporter ces données une fois publiées sur le site du réseau social. Ce n'est apparemment pas une forte demande : dans la classe d'âge (jeune) qui a d'abord été attirée par ces réseaux, le profil donné est considéré comme éphémère, fluctuant au gré des modes et donc comme ayant peu de valeur pour d'autres réseaux ou applications. Cette valorisation peut changer au fur et à mesure que ces réseaux réussissent à faire évoluer la démographie de leurs membres ; c'est bien, au contraire, le profil qui fait toute la valeur dans un réseau social comme LinkedIn.
Il y a l'idée d'offrir une API de développement d'applications - ont dit « widget » ou « gadget » dans le jargon 2.0 approprié - sur la base de ces données collectées volontairement par les utilisateurs. La question de l'ouverture portant alors sur la possibilité ou non de faire tourner ces applications basées sur des données d'un réseau social sur un autre, voire sur un autre site Web sans connotation sociale.
Il y a, enfin, le point de la compatibilité entre la large palette de sites de réseaux sociaux concourant aujourd'hui à accaparer l'attention des utilisateurs. Débat identique à celui, jadis, sur la compatibilité des messageries instantanées. Faut-il dès lors imaginer des sortes d'accord de « roaming » entre opérateurs de réseaux sociaux comme il en existe entre opérateurs de téléphonie mobile ?
Pour certains observateurs, l'ouverture des réseaux sociaux est inévitable, pour d'autres le modèle propriétaire reste le coeur de leur stratégie de développement. Les temps changent, mais finalement pas tant : dans la préhistoire d'Internet - que quelques néandertaliens comme moi se rappellent tout juste avoir vécu - tous donnaient AOL perdant, à cause de son modèle fermé - le proverbial « walled garden », le jardin enclos -, qui devait triompher au plus fort de la bulle pour n'en chuter que plus bas depuis et renoncer à ce qui avait fait son identité depuis sa création. Arx tarpeia Capitoli proxima.

jeudi, juillet 12, 2007

Qui influence le plus le private equity européen ?

Impayables britanniques ! Il y a à peine un mois, le très honorable Peter Linthwaite, jusqu'à récemment à la tête du BVCA (British Venture Capital Association) l'association professionnelle des investisseurs en capitaux britanniques comparaissait devant la Chambre des Commons. Sur le thème – fort populaire on l'imagine – d'une sommation d'expliquer pourquoi les firmes de « private equity » et leurs partners-associés voyaient leurs gains en capitaux taxés à 10% alors que l'impôt nominal du régime commun est de 40% pour les tranches supérieures, il y eut une curée particulièrement saignante orchestrée par des membres du Parlement aux esprits passablement échauffés. Surpris par un tel hallali, incapable d'articuler une contre-argumentation cohérente, faisant pitoyable figure aux estocades dévastatrices des MP, le gentleman, dans toute la rectitude britannique qui s’impose, offrit dès le lendemain sa démission du BVCA.

C'est dans ce contexte de vitupérations moralistes du Parlement britannique que je trouve dans ma boîte aux lettres ce message venu d'outre-Manche :

Dear Reader,

Place your vote for the most influential person in the European private equity market, 2007, by replying to this email.

Please choose two people from the list of suggested candidates below and type them at the bottom of this text. You may also make an additional suggestion if you wish.

Please feel free to comment on the reasons behind your decision, which we may use on a non-attributable basis.

We are introducing just one rule this year: you can't vote for somebody at your own firm.

The Top 20 will be run in the August 17th edition of Real Deals.

Best wishes,
Ross Butler
Editor, Real Deals

Andrew Goodsell, Saga-AA
Angela Merkel, German chancellor
Anne Glover, Amadeus
Barry Maloney, Benchmark
Baugur, Jon Asgeith Johannesson
Ben Bernanke, Federal Reserve
Berlusconi, Silvio Berlusconi
Brendan Barber, TUC
Charlie McCreevy, EU Commissioner for Internal Market & Services
Conni Jonsson, EQT
Damon Buffini, Permira
Danny Rimmer, Index Ventures
David Bonderman, Texas Pacific Group
Dominique Senequier, Axa Private Equity
Donald McKenzie, CVC
Edmund Truell, Pensions Insurance Corporation
Francis Carpenter, EIF
Gordon Bonnyman, Charterhouse Capital Partners
Gordon Brown, UK Prime Minister
Guy Hands, Terra Firma capital Partners
Hector Sants, Head of FSA
Helmut Schusler, EVCA, Chairman
Herman Hauser, Amadeus
Ian Armitage, HgCapital
Javier Echarri, EVCA, secretary-general
Jean-Pierre Millet, Carlyle Group
Jeremy Coller, Coller Capital
Johannes Huth, KKR
John Kelly, Gala Coral Group
John McFall, chairman, UK Treasury Select Committee
Jon Moulton, Alchemy Partners
Jonathon Blake, SJ Berwin
Knut Kjaer, Norwegian Petroleum
Lindon Lea, Lion Capital
Lou Jinwei, China Investment Company
Luke Johnson, Risk Capital
Martin Halusa, Apax
Mike Smith, CVC Capital Partners
Mounir Guen, Mvision
Nicholas Ferguson, SVG
Nicolas Sarkozy, French president
Nigel Doughty, Doughty Hanson
Peter Wilson, HarbourVest
Philip Yea, 3i
Richard Lambert, CBI
Robert Lucas, CVC-Masterminded AA/Saga meger
Robert Tchenguiz, property entrepreneur
Robin Hall, Cinven
Sameer Al Ansari, Dubai International Capital
Sanjay Patel, Goldman Sachs Capital Partners
Sir David Cooksey, Advent
Sir David Walker, BVCA
Sir Ronald Cohen, Apax Partners
Stefano Pessina, Alliance Boots
Stephen Schwarzman, Blackstone
Tom Lamb, Barclays Private Equity
Volkert Doeksen, Alpinvest
Will Hutton, Head of Works Foundation
William Jackson, Bridgepoint
Wol Kolade, BVCA, Chairman

Il s'agit de désigner, aux voix de la communauté du « private equity » apparemment, la personne la plus influente pour le private equity européen. Le trophée remporté par le gagnant n'est pas précisé ! (On imagine bien un oral de rattrapage de chasse à courre dans les lambris de la House of Commons…)

Le lecteur attentif constatera avec surprise (ou résignation, c’est selon) que, vu de Londres, le peu de personnalités françaises qui sortent du lot sont notre président de la République nouvellement élu et Mme Sénéquier qui dirige les destinées d’AXA PE, le groupe de private equity de l'assureur. (Sûrement Mr Linthwaite, Esq. a été discrètement retiré de la liste.) On y trouve également côte à côte M. Brown, Mme Merkel et M. Berlusconi dont les opinions et les agissements sur le sujet ne peuvent être plus opposés. Plus curieux : on y trouve également le nom de M. Schwarzman le chef d'orchestre de l'oeuvre magistrale constituée par la mise sur le marché de la société de gestion privée américaine Blackstone (et dont il devrait d’ailleurs tirer à titre personnel un peu plus de 1,6 milliard de dollars). De ce qu'il me semble, l'influence majeure sur la pratique européenne de toutes ces éminentes personnalités est d'avoir réussi à importer sans frais en Europe le moralisme tatillon et vétilleux verrouillant progressivement, après l'arrivée des « neo-conservateurs » aux affaires et l'explosion de l'affaire Enron, les opérations au capital des sociétés privées aux Etats-Unis.

En France, que l’on sait furieusement fâchée avec le capitalisme et la mondialisation, alors même que le gouvernement se targue de « moraliser l'économie » tout en souhaitant favoriser l'innovation - ne vient-on pas de « labelliser » la place financière de Paris pôle de compétitivité à grands renforts de déclarations patriotiques ? - le même son de cloche commence à faire distinctement entendre son tocsin.

Le projet de loi encadrant les « parachutes dorés » est examiné depuis le 10 juillet à l'Assemblée nationale. Naguère encore le ministre des Finances convoquait un entrepreneur indien à Bercy pour lui « expliquer la grammaire de l'économie moderne ». Avec les effets pédagogiques que l'on sait. Aujourd'hui le gouvernement « s'émeut » du régime fiscal auquel est soumis l'essentiel des revenus des gérants de fonds d'investissement et de celui des dirigeants des entreprises cibles des opérations de LBO (Leverage Buy-Out). Ces fonds déjà noyés sous le flot de critiques issues des syndicats, au motif inattaquable de la protection des salariés et de la trahison nationale par l'encouragement doucereux aux délocalisations, verraient donc un durcissement de la fiscalité de leurs revenus, la ramenant à celle du régime commun de l'impôt sur le revenu, un des plus hauts d'Europe. Comment Bercy pourra-t-il alors gérer cette nouvelle inclinaison tout en défendant « l'attractivité de la France » et la vocation mondiale du tout frais nouveau pôle de compétitivité ? Joli sujet pour un cahier de vacances studieuses chez les « dircabs » frais émoulus.

Comme on n'en est plus à une contradiction près, la ministre des Finances appelle aujourd'hui de ses voeux le retour de certains « nomades fiscaux » français (charitablement non identifiés) établis, par exemple, à Uccle ou à Gstaad, en agitant comme preuve de bonnes intentions une réduction (voire une disparition technique) de l'ISF. Il faut donc espérer que ceux-là mêmes ne sont pas gérants de fonds ni entrepreneurs ayant réussi leurs parcours professionnels, la surprise serait de taille ! On leur conseillera plutôt de réviser d'urgence le statut juridique des holdings (patrimoniales) en France, qui, mais pour combien de temps encore, volent sous le radar « moralisateur et responsabilisant » maintenant fort en vogue sous les ors de la République.

Pour en revenir aux nominations de la personne la plus influente sur le private equity Européen, j'avoue me perdre en hésitations et perplexités. Quel serait votre candidat favori ?

mercredi, juillet 04, 2007

Web 2.0 : hécatombe de CEOs ?

Dans le petit monde du Web 2.0, toujours bien près de l'ébullition - au sens « Internet » de la bulle - la nouvelle a circulé rapidement : Pierre Chappaz, par ailleurs fondateur de Wikio, annonce sa sortie des « pages de démarrage » Netvibes. Invoquant un désaccord (ancien) sur la vision de l'évolution des « univers Netvibes », Pierre Chappaz démissionne de son poste de co-CEO pour se concentrer sur son projet Wikio. On n'en sait guère plus sur le sujet de la confrontation des visionnaires mais la source des désaccords ainsi exposés fait l'objet d'innombrables supputations dans la blogosphère, à lire dans les agrégateurs majeurs comme... Wikio.

Il est vrai que les mouvements sont devenus perceptibles sur ce marché des « pages de démarrage » personnalisées. Outre le rival historique de Netvibes, Pageflakes, qui vient de recruter un nouveau CEO, Dan Cohen, issu de Google et de Yahoo!, les startups hyperactives comme Yourminis et Protopage, les géants du Web ont entamé des manoeuvres d'étouffement. La Google Home Page - qui semble-t-il a encore quelques marges de progrès au plan de l'intégration aux autres applications hébergées par Google -, les services Live de Microsoft, MyYahoo, dont Dan Cohen précisément était directeur, de Yahoo! et MyAOL de AOL marchent allègrement sur les brisées de ces pionniers.

L'accès individuel et personnalisé à l'information est considéré comme une manne attendant d'être monnayée. Et c'est à ce moment que dans la presse, on ne peut plus traditionnelle cette fois, on apprend le départ du Monde de Jean-Marie Colombani. Dans un long éditorial paru hier, Jean-Marie Colombani se plaît à rappeler comment, sous sa direction, Le Monde a su répondre au défi du Net : « il profite [Le Monde] désormais de l'éclatant succès de nos investissements sur le Net, à travers Le Monde interactif ».

Dans la blogosphère, le point d'ébullition aussi est proche. Technorati, la vedette des moteurs de recherche et de classement des blogs annonce le départ de ses trois poids lourds de management : Dave Sifry, le CEO visionnaire qui a fondé la société, Tantek Celik, son CTO génial également co-inventeur des « microformats » dont l'usage se répand actuellement pour instiller un peu de sens dans les pages HTML, et Liz Dunn, Product Manager. Dans la rumeur persistante de bruits de bottes des financiers de Technorati (Mobius Venture Capital, le fonds géré par Heidi Roizen dont les vétérans fanas Macintosh se rappelleront comme fondatrice et dirigeante de T/Maker en 1986, et Draper Fisher Juvertson le fonds de la superstar Tim Draper dont on ne présente plus les excentricités), Technorati perd ainsi la plus grande partie de son management.

Un vent mauvais serait-il en train de se lever ? Même Bill Gates aurait perdu son rang d'homme le plus riche du monde, surclassé par un industriel mexicain du nom de Carlos Slim. Décidément la haute technologie n'est plus ce qu'elle était...

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