jeudi, juillet 22, 2010

À coeur ouvert


Il y a environ un mois, Consona Corporation un spécialiste du build-up financier dans le secteur des progiciels de gestion intégrés (PGI) et de la gestion de la relation client (GRC) faisait l'acquisition de l'PGI/GRC Open Source emblématique Compiere. Cette acquisition d'un projet Open Source d'une si grande visibilité par un tenant de l'économie « propriétaire » de l'industrie du logiciel, provoque évidemment un vague à l'âme certain dans la communauté du libre et pousse même les animateurs-fondateurs de Compiere (Jorg Janke et Kathy Pink) à s'interroger sur l'échec d'un des (du ?) modèles du logiciel libre.

 



Open Source



En 2001, ceux-ci avaient fait le choix de publier en Open Source leurs développements initiaux d'un PGI, préférant ce modèle où ils voyaient l'abandon des revenus de licences largement compensé par l'effacement des coûts de vente et l'accroissement de visibilité marketing à celui, traditionnel, de l'éditeur de logiciels dans lequel habituellement les revenus de licences financent les coûts et la force de vente, et les revenus de maintenances contribuent au financement de la recherche et du développement. La formation devint rapidement, avec le succès grandissant, l'articulation du business model de Compiere, se transformant en véritable avant-vente prépayée. Le second moteur du développement, durant cette période, fut le réseau de partenaires qui vendait et installait Compiere, prenant en charge l'implémentation et le support technique de premier niveau. (Souvent, certains développaient leurs propres modules complémentaires — propriétaires — à des fins de différentiation.)

 



Avec la diffusion croissante de Compiere via ses partenaires commerciaux, cet équilibre subtil entre développement et produits d'une part, et services, implémentation et support d'autre part — fondé sur la confiance entre la communauté et un réseau commercial — commençait de laisser les fondateurs sur leur faim. À la recherche d'une part plus importante des revenus totaux engendrés par le logiciel libre, Compiere, après une levée de fonds auprès d'investisseurs en capital-risque ($6m en juin 2006 auprès de New Enterprise Associates) et, en conséquence, le déménagement obligatoire d'Europe vers la Silicon Valley — Eheu ! Eheu ! Fugaces labuntur ETI... Ô, Europe, où donc fuient tes ETI ? — la société Compiere chercha à rééquilibrer la relation avec le réseau partenarial. Les deux mesures prises à l'époque visaient à la fois à étendre ce réseau, passage de la licence MPL à la GPL plus attractive, et à mieux le contrôler, en contractualisant un reporting des partenaires agréés sur leur processus de prospection et de vente.

 



Cette redéfinition ne fut pas partout acceptée de bonne grâce et elle est généralement considérée comme une des principales raisons d'un fork du projet Compiere qui devait donner naissance à Adempiere. L'idée, chuchotée par les investisseurs au creux de l'oreille des managers, fut ensuite d'accroître les revenus en proposant une version « professionnelle » payante de Compiere en plus de l'offre libre. Ce modèle, souvent appelé «  Open Core  », est sujet aujourd'hui à de bouillonnantes controverses.

 



Dans la variante Open Core, les stratégies de licences propriétaires et de licences libres sont savamment intriquées : l'éditeur offre un noyau qui est libre ainsi qu'une ou plusieurs versions propriétaires, fermées, avec des extensions particulières. (Ces versions, souvent qualifiées de professionnelles, sont obtenues soit en ajoutant au noyau Open Source des modules non-libres, soit en « dégradant » la version Open Source par basculement de certains de ses modules dans le domaine propriétaire, ne laissant libre que son coeur de code.) Inutile de dire que ses opposant reprochent évidemment à la variante Open Core de ternir la fleur immarcescible de l'Open Source ! — et avec quelle pugnacité encore !

 



Les héros de l'aventure Compiere attribuent finalement leur chute récente à leur incapacité à « exécuter » — pour poursuivre l'emprunt aux américanismes modernes du private equity —, simplement à appliquer cette stratégie plus traditionnelle d'éditeur de logiciels dans le contexte d'un projet fondamentalement Open Source. Sortie de scène d'une grande élégance.

 



Mais n'y a-t-il vraiment à invoquer que cet écueil, à la merci duquel, somme toute, naviguent toutes les équipes lancées dans l'aventure de la startup ?

 



Open Core



Simon Phipps, directeur à l'Open Source Initiative, vitupère brillamment la variante Open Core, en réponse à Mårten Mickos — ex-CEO de MySQL, maintenant présidant aux destinées d'Eucalyptus Systems, l'infrastructure Open Source de cloud computing — qui lui n'y voit rien de nouveau, pointant vers les licences de la Fondation Apache, et surtout, rien de dangereux ni de répréhensible pour le logiciel libre.

 



Phipps, au contraire, fait une lecture critique de la variante Open Core qu'il accuse d'exploiter sciemment et sans scrupules les failles des licences Open Source, inévitables dit-il dans des systèmes d'une telle complexité. Dans sa conclusion, il rappelle que cette critique est loin d'être abstraite ou virtuelle : pour l'OSI, les quatre libertés fondamentales de l'Open Source, d'utilisation, de modification, d'étude et de distribution sans restriction, ont permis de créer un vaste marché du logiciel économique et flexible. Tout effort délibéré de dévoiement de ces libertés fondatrices, se drapant de surcroît du lin blanc de la vertu Open Source, mérite alors d'être dénoncé.

 



Ce débat appelle deux commentaires qui peuvent peut-être éclairer les enjeux sous-jacents.

 



La variante Open Core illustre le schisme en germe dans l'Open Source, d'ailleurs présent dès les débuts de sa formalisation progressive de ces dernières années hors des limbes du hacking Stallmanien, entre les moyens et la fin. Si l'on considère l'Open Source comme une fin en soi, son statut est comparable à celui d'une marque qu'il convient effectivement de protéger et les progrès perçus ou constatés de l'Open Core appellent naturellement une réaction. En revanche, si l'on considère le modèle Open Source comme un instrument au service d'une fin, comme par exemple celle, louable et légitime, d'abaisser le coût du développement des logiciels — mettons pour établir ou développer une société éditrice de logiciels privée ou publique — il n'y a pas de « marque Open Source » à protéger, juste une description d'un jeu de licences de logiciel, auquel se conformer, mais indépendant des stratégies business qui les mettent en oeuvre.

 



La modernisation des licences du libre



La seconde remarque oppose à Simon Phipps que sa vision de la relation entre projets communautaires Open Source et entreprises commerciales de l'industrie (propriétaire) du logiciel est de trop caricaturale en 2010. Voyons-en pour preuve l'effort majeur de modernisation de la licence MPL dans lequel la Fondation Mozilla vient de s'engager.

 



L'époque où d'ardents débats ébranlaient la communauté sur des questions aussi graves que « Emacs ou vi ? », « BSD ou GPL ? », « GNU/Linux ou Linux ? » est définitivement révolue. Le long et laborieux contentieux SCO a mis fin à ces enfantillages et la crise provoquée par cette jurisprudence a projeté la communauté du libre dans l'âge adulte des batailles de prétoires contre l'adversaire propriétaire.

 



Comme l'illustrent le cas SCO et le cas Jacobsen v. Katzer et al. aux États-Unis, la communauté du libre doit aujourd'hui prendre en compte dans la rédaction de ses licences la possibilité de procès « irrationnels » dans lesquels aucune des parties n'a réellement d'espoir de gagner mais s'engagent néanmoins au tribunal — ce qu'a démontré le cas SCO avec une ampleur inédite. Comment faire ? Observer les développements dans le secteur des technologies et adapter la licence aux nouvelles menaces qu'ils peuvent entraîner : c'est ce qui a mené à la GPL v3. Observer ce qui se passe dans les tribunaux et intégrer d'emblée la jurisprudence au fur et à mesure qu'elle est constituée : c'est ce qui se passe avec la révision en cours de la MPL.

 



Dans le cas Jacobsen v. Katzer et al., il est question du projet Open Source JMRI emmené par le hobbyiste des trains électriques Robert Jabobsen (une suite de logiciels de pilotage et contrôle de petits trains électriques), attaqué sous une allégation de violation de brevets par Matt Katzer de KAM Industries. (C'est Toy Story au pays de l'Open Source !) La licence libre en discussion est ici l'Artistic License, probablement l'une des plus problématique de l'arsenal de l'OSI. La cour fédérale avait au final et en appel prononcé un jugement favorable à l'Open Source en considérant que les conditions figurant explicitement dans une licence Open Source devaient être considérées comme des conditions de copyright, qu'en conséquence s'appliquait la loi sur le copyright et, dans le cas d'espèce, le droit de la communauté à contrôler l'usage qui est fait du logiciel. (Notons qu'il s'agit de la loi américaine, i.e. fédérale, du copyright et que la question de la validité de la transposition aux droits du copyright dans d'autres pays est ouverte.) Cette notion jurisprudentielle est désormais prise en compte dans le projet de modernisation de la licence MPL.

 



Pour la communauté du libre, la difficulté principale dans l'orchestration de ces révisions indispensables réside sans doute dans le recrutement d'avocats qui ne soient pas complètement inféodés aux intérêts corporatistes de l'industrie du logiciel et prêts, au contraire, à imaginer les lignes de défense contre les attaques ultérieures de leurs pairs.

 



mercredi, juillet 14, 2010

Le jeu social, enjeu stratégique

Comme le rappelait Alan Kay c'est au grand scientifique Doug Engelbart, plus connu pour son invention de la souris, que l'on doit l'idée que l'ordinateur, s'il devait être utile, devrait être considéré comme un « amplificateur de l'intelligence collective » des groupes sociaux. (Il remarquait, dans le même souffle, que les organisations ignoraient en général ce qu'elles savaient et que leur préoccupation légitime de la rationalisation des processus d'atteinte de leurs buts ne leur donnait guère l'occasion de s'intéresser à la pertinence et à la définition de ces mêmes buts.)


 



Ces paroles oraculaires résonnent d'autant plus aujourd'hui à nos oreilles post pop culture, que l'ordinateur (conceptuel) de l'Engelbart visionnaire de 1968 s'est aujourd'hui métamorphosé en un Web mondialisé. Les évolutions récentes du Web vers le « Web social », ou le Social Graph dans les API vernaculaires de Facebook et de Google, ne sont finalement qu'un retour à la fameuse proposition remise au CERN en 1989 par Tim Berners-Lee. D'une première génération qui n'en avait retenu que les idées de liens et d'hypertexte, le Web, tissage de liens fixes entre documents statiques, est, en effet, en pleine mutation. L' incorporation des médias « sociaux » produits tout autant que consommés par ses propres utilisateurs — comme, d'ailleurs, dans la vision originelle de Berners-Lee — change la nature du Web.




 



Comme les systèmes de neurones miroir le graphe du Web, instrumenté par les liens HTML, devient le support d'un graphe social des activités coopérativement engagées, dont l'intelligence collective amplifiée agit à son tour — effet spéculaire entrevu par Engelbart — sur son propre support. Avez-vous remarqué, par exemple, sur le site du vénérable New York Times la barre d'outils, au sommet de l'écran, qui affiche les activités et recommandations des membres de votre réseau social sur ce site ?




 



L'API Facebook Connect peut déjà être utilisée pour identifier un visiteur sur un site extérieur. Ainsi pour l'internaute, son (ou ses) profil Facebook devient mobile et le suit maintenant dans sa navigation. Facebook étend ainsi subrepticement la capture d'information sur le comportement de ses membres sur le Web — avec en vue, n'en doutons pas un instant, la fameuse « monétisation » de son graphe social en pleine expansion, par exemple par la publicité ciblée. Les sites visités, en retour, acquièrent une information précieuse sur les liens sociaux unissant leurs visiteurs à leurs cercles de friends sur Facebook, comme autant de nouveaux clients ou de prospects à venir.




 



Dans le mouvement général qui voit ce type d'interactions dites « sociales » prendre progressivement le pas sur l'usage individuel et classique du Web, navigation ou recherche, tout en le transformant — les travaux actuels sur la «  collective search  » nous entraînent rapidement sur le territoire de l'économie ou de l'Intelligence Artificielle — le Web social devient le nouveau terrain de concurrence des géants de l'Internet. Malgré le fiasco médiatique de Google Buzz lancé précipitamment en février dernier pour « dépasser » Facebook, Google n'a certainement pas abandonné l'idée de s'imposer sur ce marché tout juste défriché. À peine revenu, par la petite porte, en Chine, Google s'apprêterait à relancer un réseau social à sa façon : Google Me, sur la base des Google Profiles.




 



Alors que l'on commente à bon train ces rumeurs de relance « sociale » chez Google en exhumant la litanie des expérience mitigées du géant de Mountain View, Google Buzz, Google Wave, Orkut comme autant de déceptions n'est-ce pas plutôt vers un secteur bien différent qu'il faudrait tourner le regard : les jeux ?




 



Quoi de plus social que le jeu ? Quoi de plus social que le « je » ?



 



Pour ceux qui auraient choisi l'exil fiscal sur des plates-formes pétrolières abandonnées en haute mer sans liaison ADSL ni WiFi depuis 2006, précisons que l'une des activités croissantes sur le réseau social Facebook, hors de l'exhibitionnisme forcené de rigueur, est tout simplement le jeu. Pas uniquement les jeux classiques (Poker, Batailles navales, etc.) mais surtout le «  casual gaming  » et des jeux persistants qui, comme les simulations, continuent de tourner même lorsque le joueur se déconnecte.




 



Est-ce bien sérieux ? Certainement bien plus que le serious gaming cher à NKM (48 projets se partageront 20M Euros), en tout cas. Que l'on en juge : Zynga l'éditeur de FarmVille, emblématique du casual game sur Facebook — et maintenant sur iPhone — a levé plus d'un demi milliard de dollars dont un investissement de Google, qui aurait été discrètement réalisé la semaine dernière, pour un montant de 100 à 200 millions de dollars !




 



Le jeu, même casual, peut-il être considéré comme une plate-forme sociale ? Dis moi avec qui et à quoi tu joues... En tout cas, Google pourrait ainsi mettre la main sur le réseau social des joueurs de Zynga, dont une partie (sans rire, on appelle ça une clique en théorie des graphes) est également dans le graphe social de Facebook : une tête de pont intéressante dans le (méta ?) jeu de stratégie entre les géants de l'Internet pour la domination du Web social.



vendredi, juin 11, 2010

La machine virtuelle virtuelle




La semaine passée, en sortant de la conférence de Douglas Hofstadter sur la centralité de l'analogie dans les sciences cognitives (cours de Serge Haroche) et, dans le cas d'espèce, sur son importance indubitable dans la traduction poétique à partir de l'exemple d'Eugène Onéguine d'Alexandre Pouchkine, je tombai à l'improviste sur mon amie Claude Computing, que je n'avais pas vue depuis quelque temps, et qui, à mon grand étonnement, sortait aussi de cette même conférence du Collège de France.



Je l'entraînai donc rapidement vers une terrasse ensoleillée pour lui demander autour d'un café quel rapport pouvait bien exister entre la structure particulière de la strophe onéguinienne (14 vers, aBaBccDDeFeFGG) et ses propres travaux avancés de psychopathologie virtualisante des hyperviseurs qui justifiât de sa présence ce jour là au cours (polyglotte) d'Hofstadter ? Si l'on peut dire de Claude qu'elle a parfois la tête dans les nuages, ses sources d'information et ses travaux techniques sont, en revanche, d'une rare exactitude. « Vois-tu, » me dit-elle, « la qualité de la traduction poétique, vient de nous démontrer Hofstadter, repose sur l'habileté du traducteur à respecter non seulement l'analogie de fond mais également l'analogie de forme dans le passage d'une langue à l'autre. C'est précisément la même chose dans la virtualisation ! »



Devant mes yeux agrandis de surprise, elle me décrivit rapidement la situation d'un de ses patients, OSGi (désigné par ses initiales pour préserver son identité), souffrant de troubles de la personnalité multiple. Dans le cas d'OSGi, ces personnalités ou bundles, dans le jargon des thérapeutes, regroupent un ensemble de composants Java chargés par un class loader spécifique. Mais chez ce patient, un bundle n'est pas protégé contre les exactions éventuelles d'un autre bundle, malicieux ou simplement bogué. Pour y remédier, Claude s'intéressait aux travaux communs du LIP6, de l'INSA et du Forschungszentrum Informatik de Karlsruhe, autour d'une machine virtuelle Java, JVM-I, qui embarque un mécanisme d'isolement entre bundles. La communication reste permise entre bundles par un contrôle maîtrisé de la migration des threads d'une cellule d'isolement - un isolat - à une autre. JVM-I isole la mémoire (en rendant privés à l'isolat les variables statiques, chaînes et autres objets associés à java.lang.class, autrement partagés entre tous les bundles) ; entretient une comptabilité des ressources mémoire et CPU (en gardant trace de l'isolat dans lesquels s'exécute une thread) ; et gère le cycle de vie des isolats (en assurant qu'une fois terminé, une invocation de ses classes provoque une exception).



« Mais le plus intéressant, » continua-t-elle, « c'est l'architecture de cette machine virtuelle Java : c'est une machine virtuelle virtuelle ! ».



Deuxième effet spéculaire qui accrut ma perplexité !



Au fait, les exemples de machines virtuelles pour les langages de programmation sont bien connus : machine virtuelle Java JVM, à l'origine pour le langage Java mais également maintenant utile pour Jython, JRuby, Groovy, Scala et quelques autres ; la Common Language Infrastructure (CLI) proposée par Microsoft devenu standards ECMA qui sous-tend une variété de langages de programmation, de C# à F#, d'IronPython à IronRuby, de Boo à Cobra et bien d'autres encore, sans oublier Mono, une implémentation Open Source. Ces machines virtuelles ont demandé des années d'effort pour la conception de leur architecture et leur développement. Bâtir une nouvelle machine virtuelle apparaît donc à l'observateur averti comme bien plus difficile que de porter ou d'inventer un langage de programmation pour ces machines virtuelles déjà bien établies.



Et cependant, l'idée fascinante de l'équipe du LIP6/INRIA/Regal est de virtualiser les machines virtuelles. VMKit, le premier produit de cette réflexion méta-programmatique (qui nous ramène inévitablement à l'oeuvre d'Hofstadter qui lui valut un Pulitzer), est donc un Managed Runtime Environment (MRE) générique : une plate-forme permettant à moindre coût de développer une machine virtuelle spécifique. Un outillage complet pour des Domain-Specific Virtual Machines. Pour réussir ce tour de force, insista Claude, les recommandations d'Hofstadter ont été suivies à la lettre : abstraire la traduction tant du fond que de la forme d'une machine virtuelle à une autre. Dans le cas d'espèce, la JVM et CLI ont été entièrement et facilement ré-implémentées, sous les noms respectifs de J3 et N3, sur le même substrat VMKit.



Les perspectives me donnaient soudain le tournis.



J'avais à peu près réalisé que créer des langages de programmation spécifiques à un besoin ou un domaine d'application particulier était devenu pratiquement chose courante (les Domain-Specific Languages) grâce à leur compilation vers un bytecode directement exécutable par les machines virtuelles Java ou CLI. J'avais même compris que l'instrumentation moderne permettait de compiler son propre compilateur spécifique. Mais ici, Claude allait encore un cran plus loin, puisque c'est la machine virtuelle elle-même, chargée d'exécuter le bytecode, que l'on peut maintenant spécifier, une machine donc deux fois virtuelle se chargeant de son exécution... Superbe mise en abyme, théâtre dans le théâtre, méta-récit des threads et de la mémoire !



À l'examen, la diégétique de VMKit s'articule autour d'un compilateur à la volée (JIT) - le fameux traducteur dynamique dont il est question chez Hofstadter pour la strophe onéguinienne -, un gestionnaire de mémoire avec ramasse-miettes et un gestionnaire de threads. Ces trois fonctions sont les hypostases indispensables à la plupart des MRE (Cacao, Harmony, Mono ou JikesRVM), même si elles ne sont pas forcément toutes utilisées dans une implémentation d'un MRE particulier.



Ainsi, grâce à VMKit et pour la beauté du geste, ses concepteurs ont pu développer : (i) une machine virtuelle Java complète, J3, dont 96% du code provient de la plate-forme VMKit et seulement 4% lui donne la personnalité JVM ; puis (ii) en moins d'un mois, à la lueur de l'expérience acquise avec J3, une seconde machine virtuelle, baptisée N3, implémentant la CLI pour un ratio de code spécifique à générique similaire !



Je commandai précipitamment une infusion de ballote fétide et d'escholtzia pour tenter d'apaiser le bouillonnement de mes pensées. Claude était passée au brou d'ashwagandha à ma très vive inquiétude.



Pour construire le compilateur à la volée de VMKit, le choix s'est porté naturellement sur LLVM, qui au-delà d'un jeu d'instructions complet et d'un modèle de machine à une infinité de registres, peut être facilement étendu de nouvelles fonctions système internes (intrinsics) et effectuer une compilation à la demande (lazy compilation).



Pour le choix du gestionnaire de mémoire, MMTk a été retenu. Les ramasse-miettes de MMTk sont employés dans Jikes/RVM, une machine virtuelle de « recherche » et d'expérimentation implémentée en Java, d'ailleurs exécuté par elle-même - aïe, aïe, perspective de migraine méta-diégétique ! MMTk permet de définir l'architecture de sa mémoire virtuelle, ses mécanismes d'allocation de la mémoire et de ramasse-miettes, et calcule les statistiques d'utilisation. MMTk, qui est implémenté en Java, offre donc un toolkit complet pour écrire son propre gestionnaire mémoire que l'on peut ainsi adapter à des modèles objet ou des hiérarchies de types spécifiques. (Comme MMTk est en Java on a évidemment un problème de poule et d'oeuf puisqu'il faut une machine virtuelle Java pour exécuter le gestionnaire de mémoire du MRE. Qu'à cela ne tienne ! On recompile MMTk avec LLVM pour obtenir un bitcode LLVM neutre qui est compilé au vol et chargé à l'initialisation de VMKit.)



Enfin le thread manager est simplement le standard POSIX Threads (PThreads). Dans l'environnement multi-thread du MRE, l'interaction entre threads et mémoire pour le ramasse-miettes est implémentée en associant à chaque thread une mémoire locale contenant les informations nécessaires au ramasse-miettes (les barrières).



La machine virtuelle Java, J3, développée avec VMKit et les classes Java de GNU Classpath - même si ce MRE virtuel est toujours en cours de développement, research in progress - est déjà capable de faire tourner des programmes qui sont loin d'être triviaux comme Tomcat ou Eclipse. N3, qui utilise VMKit et les librairies DotGNU Portable .NET ou Mono, affiche déjà des performances comparables à celles de Mono.



Claude Computing, appelée à d'autres obligations, me laissa donc abîmé dans mes réflexions et la réalisation soudaine que si le choix d'un langage de programmation est pour beaucoup souvent guidé par les préférences personnelles des développeurs et pour le reste par des différences objectives, les progrès actuels de LLVM et de VMKit laissaient peut-être présager de la disparition pure et simple de ces différences objectives. Babel reconstruit ?






vendredi, juin 04, 2010

L'inteprétation chomskienne du discours sur le contrôle d'Internet : Orwell à très haut débit


L'un des sujets évoqués par Noam Chomsky lors de la brève visite à Paris qui provoqua, la semaine dernière, quelques remous et querelles de préséance dans l'intelligentsia parisienne, est celui qu'il apelle le « problème Orwellien ». Au plan philosophique, le linguiste qui n'a pas la langue dans sa poche met en effet en perspective le « problème platonicien », comment développe-t-on une connaissance si profonde du monde alors que notre perception en est si limitée ?, et le problème Orwellien, comment développe-t-on une connaissance si limitée du monde alors que notre perception en est si vaste ?

 



Dans son livre Knowledge of Language (1986), l'un de ses efforts les plus réussis pour faire une synthèse abordable de sa théorie linguistique — controversée elle-aussi —, Chomsky conclut par un bref chapitre intitulé «  Notes on Orwell's Problem  » (Notes sur le problème d'Orwell). Après une discussion sur la Nov-langue, Chomsky cite Harold Lasswell (1902-1978), un sociologue américain ayant étudié les mécanismes de la propagande et qui a conclu que «  we must avoid 'democratic dogmatisms', such as the belief that people are 'the best judges of their own interests'  » (« on doit éviter les 'dogmatismes démocratiques', comme la doctrine qui veuille que les gens soient 'les meilleurs juges de leurs propres intérêt' »). Selon Chomsky qui reprend cette conclusion, «  Propaganda is to democracy as violence is to totalitarianism » (« la propagande est à la démocratie ce que la violence est au totalitarisme »). L'étude du langage placé, selon Chomsky, à l'intersection de la pensée (connaissante) et de la perception, a donc résolument engagé Chomsky sur le terrain de la critique politique et, en particulier, de celle de la politique étrangère des USA. À écouter sa conférence au Collège de France, on se demandait comment Chomsky pouvait réconcilier la fabrication orwellienne du consentement avec la créativité linguistique infinie qu'il théorise précisément dans sa « grammaire générative universelle ».

 



Ne regardons pas plus loin que la Commission juridique du Parlement européen à Bruxelles pour trouver une magnifique illustration du problème orwellien de Chomsky, d'ailleurs pratiquement simultanée au déminage par l'explication de texte du linguiste à Paris. La commission a en effet adopté, mardi 1er juin, le rapport Gallo sur la propriété intellectuelle sur Internet, à 13 voix contre 8. Ce rapport d'initiative, c'est-à-dire non législatif, vise à « renforcer l'application des droits d'auteur sur le Web », explique l'eurodéputée UMP Marielle Gallo. La lecture du rapport montre, d'après la Quadrature du Net, l'usage de la langue administrative assimilant piratage numérique à contrefaçon physique (Attendu G), donc à infraction des droits de propriété intellectuelle et donc violation de la propriété intellectuelle (Attendus A, E, et F) , d'où lien avec le crime organisé (Attendu J) — on s'arrête juste avant l'inférence suivante, que nos modèles américains franchissent parfois pour amener du crime organisé au terrorisme, mais on laisse notre grammaire générative, entraînée par la séquence, poursuivre la logique à son terme. Il y est essentiellement proposé de reproduire au niveau européen un dispositif comparable à celui adopté en France avec la loi Hadopi 2 : un Observatoire européen du piratage et un dispositif de répression avec riposte graduée. Comme dans le cas de Chomsky, on s'inquiète donc vivement de la réconciliation éventuelle des deux positions contradictoires : d'un côté, la logique répressive doucereuse du rapport contre le partage de fichiers en ligne, et au passage de son soutien à l'accord ACTA et à la création de « polices privées » du droit d'auteur — des Blackwater de la guerre contre le piratage en ligne —, et de l'autre côté, la compréhension qu'une économie florissante de la création se construit aussi avec les internautes et non contre eux. Partage, piratage, pistage — c'est bien de la linguistique !

 



Débat linguistique chomskien qui agite aussi les allées du pouvoir : discret en France, les « zones noires » à raser après le passage de Xynthia devenues des « zones de solidarité » où l'on ne pourra désormais, à cet énoncé, que verser des larmes de joie solidaire au spectacle du bulldozer pénétrant dans le salon de la demeure familiale au travers de la porte vitrée, et bien plus bruyant au Parlement américain à propos des plans prétendumment ourdis par la FCC pour « prendre le contrôle d'Internet ». Les parlementaires américains s'inquiètent soudain des vélléités attribuées à l'administration Obama à contrôler Internet. Attention : Nov-langue à l'oeuvre ! Premier rappel, d'esprit parfaitement chomskien : le gouvernement contrôle déjà Internet aux USA par le moyen d'une myriade de lois CFAA, ECPA, DMCA, and CALEA par exemple. Mais, seconde constatation d'importance, le terme « Internet » lui-même englobe à la fois le réseau de transport des communications et ces communications elles-mêmes : synecdoque sans nul doute intéressée ! À l'heure où la FCC s'interroge sur une révision de sa doctrine sur la réglementation du haut débit, à la lueur du cas Comcast/BitTorrent, le Congrès américain, quant à lui, s'interroge carrément sur la pertinence même de la FCC. L'argument est, ici encore, tout linguistique — ontologique, pour être pédant. L'esprit de libéralisation de l'accès à Internet prévalant dans les années 95-96, à l'adoption du 1996 Telecommunications Act, amena la FCC à le classer comme «  telecommunications service  » au titre I du Communications Act de... 1934, avec, au final, peu de contraintes. De nombreuses contestations s'en suivirent, en particulier des opérateurs américains qui militaient pour reclasser l'accès à Internet comme «  information service  » au titre II de cette même loi. Ce titre II leur permettait alors de réclamer l'ouverture de l'accès (le dégroupement), en particulier auprès des cablo-opérateurs, pour le dernier mile. En 2005 une cour jugeait que la classification au Titre I était inacceptable, arrêt qui fut lui-même cassé par la Cour Suprême immédiatement après. Aujourd'hui le chairman de la FCC, Julius Genachowski, ressort l'idée de la reclassification au Titre II comme nécessité vitale au développement de la liberté de parole — la langue, vous dis-je —, de l'économie et des emplois américains. Ses détracteurs n'ont pas tardé à réagir en dénonçant l'instauration à venir d'une « Nouvelle surveillance » d'Internet sous le contrôle panoptique d'une FCC totalitariste.

 



Chomsky, tout éminent linguiste qu'il soit, n'aurait pas dit mieux.

 



mardi, juin 01, 2010

Microsoft au secours des jeunes pousses européennes


Alors que la valorisation boursière d'Apple s'envolait cette semaine pour dépasser celle de Microsoft (234 milliards de dollars contre 226 encore au 30 mai), le géant dépassé en appelait au souvenir de l'Apple des années 1980 pour la 6ème Journée Européenne Bizspark, présentée à Paris mardi dernier, en les personnes de Guy Kawasaki et Dan'l Lewin. En effet, si Dan'l Lewin est aujourd'hui Corporate Vice President for Strategic and Emerging Business Development, il eut par le passé la chance (et la force d'âme !) d'accompagner Steve Jobs, chez Apple puis chez Next. Quant à Guy Kawasaki, il n'est plus utile de le présenter : c'est lui qui a inventé, pour le lancement du Macintosh, l'extraordinaire qualification de « Software Evangelist », le titre qui resplendissait sur la carte de visite qu'il remit, il y a vingt-cinq ans, à un jeune entrepreneur français ébahi, venu lui présenter un système expert sur Mac !

 



À l'époque, les software evangelists d'Apple constituaient le corps des prosélytes d'une machine révolutionnaire mais à l'origine pauvre de logiciels. Leur mission radicale était donc d'attirer les développeurs à ce changement de paradigme de l'interface utilisateur graphique, de la souris et de la programmation événementielle (en Pascal !), pour faire fleurir un écosystème d'éditeurs partenaires. Hébergés dans le saint des saints chez Apple, à Bandley Drive même, se côtoyaient ainsi les impétrants entrepreneurs des jeunes Lotus (Jazz, au flop retentissant), Adobe, qui y développait Illustrator et portait PostScript (succès phénoménal, en revanche), votre serviteur, un Laurent Ribardière acharné sur Silver Surfer qui deviendrait vite 4D — dont Guy Kawasaki, parti d'Apple, créerait ensuite la filiale américaine ACIUS en 1987 — et bien d'autres. Parmi lesquels... Microsoft déjà, qui lié par un pacte secret à Apple, avait promis de développer des logiciels pour le Macintosh.

 



Vingt-cinq ans plus tard, sur le même thème, le programme BizSpark mis à l'échelle du Microsoft de 2010 est une formidable serre où fleurissent les jeunes pousses puisant à la sève des .NET, SilverLight, Azure, WP7 et autres technologies innovantes de Redmond. C'est qu'entre temps tout le secteur des logiciels et de l'informatique s'est véritablement industrialisé et que l'évangélisation est devenue l'un des instruments basiques de la promotion des nouveaux produits et des nouveaux services. Des titans comme SAP, Cisco, Intel et Applied Materials, par exemple, la pratiquent depuis très longtemps, ayant même poussé plus loin encore la stratégie et institué, par exemple, des relais de financement sous la forme de fonds de capital risque corporate dédiés afin de nourrir leur écosystème.

 



Le contraste ne pouvait être d'ailleurs plus douloureusement mis en scène mardi dernier, que c'est bien en Europe que l'éclatante constatation de l'organisation impeccable de l'événement — bravo à Julien Codorniou, de retour de Seattle, et à toute son équipe ! — rappelait combien l'UE est désespérément à la traîne dans ces secteurs.

 



Bien rare est, en effet, le volontarisme d'un Bernard Liautaud, interviewé dans l'après-midi, qui, à la question de Jennifer Schenker : « Pourquoi êtes-vous rentré ? », répondit simplement que de la Silicon Valley il pouvait choisir d'observer ce qui se passait en Europe ou bien il pouvait rentrer et essayer d'agir sur ce qu'il s'y passe. (Notons cependant que, téméraire mais prudent et fiscalement avisé, peut-être à l'image de son co-fondateur Denis Payre, apôtre des stock-options discrètement délocalisé à Uccle, Bernard Liautaud s'est précipité dans les bras d'un grand fonds d'investissement britannique dès son retour et a finalement posé ses pénates à Londres d'où l'on pense gouverner splendidement l'Open Source européen — MySQL, Talend.)

 



Impression de décalage vivement renforcée lors du panel qui suivait sur «  Building a virtuous ecosystem in Europe  » au cours duquel étaient rendus patents tous les maux dont souffrent les petites et moyennes entreprises en Europe. Une sortie de Peter Jungen, Président de la SME Union du European People's Party, en particulier, reste en mémoire, qui faisait remarquer que dans les épais documents d'élaboration de la stratégie européenne Europe 2020, qui se substituera à l'excellente « Stratégie de Lisbonne » qui connut le succès que l'on sait, il avait du batailler pour qu'y figurent même les mots d'entrepreneur et d'entrepreunariat. Et malgré le satisfecit que s'auto-décernait le représentant du Fonds stratégique d'investissement pour l'accompagnement financier des PME (Vallourec, Carbone Lorraine, Daher, DailyMotion — un hapax ? —, Nexans, Gemalto, 3S Photonics, Limagrain, Daher, Valeo...), il y aurait beaucoup à dire sur la déshérence du capital-investissement early stage pour l'innovation en France.

 



Alors ? Alors, il reste l'énergie inépuisable et rafraîchissante des dix huit startups qui, faisant fi du contexte récessif spécifique, portaient haut et fort leur inaltérable confiance en elles. Nous vîmes sur scène, venues de toute l'Europe, leurs vaillantes équipes appliquer avec plus ou moins de bonheur — mais toujours avec sincérité et fraîcheur — les principes de The Art of Start commentés par Guy Kawasaki en début de matinée. Quel que soient leurs sorts ultérieur et leurs parcours d'entreperise, les jeunes pousses Acumatica, Artesian, Captain Dash, HRLocker, Kobojo, MoneyDashboard, No Excuse Accounting, ProtectedNetworks.com, Red Carpet, Restopolitan, Sharpcloud, Siondo, Sones, Sopima, Sordu, Threeplicate, Time Cockpit, Tooio et les autres du programme BizSpark et IDEES témoignent de la vivacité de l'esprit d'entreprise en France et en Europe et de leur ténacité à surmonter les difficultés.



jeudi, mai 27, 2010

Les libres Clodoaldiens


Vous aviez raté l'épisode pilote de France Numérique 2012 lors de la diffusion de la Saison 1 en octobre 2008, une série IP-télévisée au succès retentissant (Hadopi I, Hadopi II, ACTA, Albanel: le retour téléphoné, etc.) malgré un Eric Besson bien peu inspiré — tout le monde n'est pas Luc —, et de toute manière sur le départ ? Vous n'aviez pu assister à la Saison 2 jouée en septembre 2009, dans laquelle NKM twittait le rôle d'une Abby Sciuto dans le post mortem du Grand Emprunt — qui n'est, rappelons le, pas encore levé ! Rassurez-vous, la Commission Européenne vous offre aujourd'hui le replay TV des meilleurs épisodes !

 



Sous le titre moins ronflant mais lourd de promesse de Digital Agenda, la Commission Européenne livre en effet son ambitieux plan numérique pour « élever bien-être et prospérité en Europe ». Quand on rappelle (cruellement) l'objectif de la « Stratégie de Lisbonne », adoptée par le Conseil européen en mars 2000, en pleine bulle Internet : « qui fixe pour l'Union Européenne l'objectif de devenir, d'ici à 2010, l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde », ne peut-on craindre que ces nouvelles incantations ne tournent court, elles aussi... D'autant plus, qu'avec un sens parfait du timing, elles sont énoncées comme un fait exprès à l'instant même où la crise grecque donne une saveur tout à fait particulière à la déconfiture européenne dans la tempête financière mondiale. Espérons ne pas avoir à attendre dix ans pour voir ce qu'il y a à sauver de ces louables déclarations d'intention: le Digital Agenda prévoit 16 actions clé et leur calendrier souhaité d'application.

 



Nous relèverons, quant à nous, la réaffirmation de l'attachement de l'Europe à l'interopérabilité et à l'ouverture des systèmes (action clé n°5). Voilà qui renforcera sans doute l'ancrage de l'Open Source dans les systèmes d'information de l'administration après les débats nationaux et houleux préalables à l'adoption du RGI.

 



C'est également de bon augure pour la petite congrégation des Clodoaldiens qui se proclamèrent libres, jeudi dernier, à la Bourse du Commerce de Paris. Fomentée par les suspects usuels du libre, la première conférence sur Open Source Cloud se tenait la semaine dernière en partenariat avec la Free Cloud Alliance. C'était l'occasion de mettre en avant les initiatives des différents chapitres clodoaldiens libres, en particulier :

 




  • L'Open Source Cloudware Initiative (OSCI) du consortium OW2 dans lequel Bull, France Telecom et l'INRIA mettent en commun des solutions de logiciel Open Source pour la couche IAAS (Infrastructure as a Service) ;


  • Le projet CompatibleOne du Groupe thématique Logiciel Libre du Pôle de compétitivité mondial System@tic, co-labellisé — notons le ! — par le Pôle de compétitivité, tout aussi mondial, de la région Paca SCS (Solutions communicantes sécurités, spécialisé dans les objets communicants notamment), qui vient de recevoir un financement de 10,5M Euros. Ce projet oecuménique, sous la bienveillante tutelle de la France, devrait prôner l'irénisme parmi la tumultueuse foule de prétendants à la béatitude clodoaldienne, horresco referens tous nord-américains. En s'attaquant aux problèmes d'interopérabilité et de compatibilité, au niveau IAAS et PAAS (Platform as a Service), entre les différents clouds du marché (Amazon, VMWare, RackSpace, Microsoft, Google, etc.), par le développement et la promotion de logiciels libres, CompatibleOne permettrait aux brebis (françaises) inconsciemment égarées dans les nuages américains de migrer en retour vers les clouds de dégrisement souverains et nationaux dont Le Grand Emprunt devrait financer le développement tardif dans la prochaine décennie. (Une sorte de Peuple Migrateur Open Source.)



Car si l'agitation fébrile secoue les pôles qui se déglacent, ce n'est pas l'hypoxie qui guette, mais bien la réalisation abrupte que le développement du cloud computing n'est pas sans impact sur l'économie, bien sûr, mais plus encore sur certaines questions de souveraineté. La prise de conscience des enjeux donne lieu à plusieurs initiatives, au-delà de celle des Clodoaldiens libres (maintenant reconaissables à leur cuculle lumineuse) : initiatives publique et privées se sont emparées récemment du sujet dans un bel ensemble.

 



François Fillon l'a dit, le cloud computing est une priorité du Grand Emprunt. Le Commissariat général à l'investissement — comme cela fleure bon le Gosplan néo-Colbertiste ! — devrait rapidement formuler sa stratégie dans ce domaine et décider des premières allocations de cette poche du Grand Emprunt — qui, vous l'ai-je fait déjà remarquer ? reste encore à lever. Déjà les prétendants de la sphère militaro-industrielle se bousculent et le Cloud Français est sur les rails, si on peut dire.

 



Le projet au nom de code Andromède regroupe en effet Dassault Systèmes, Thales et Orange autour du développement d'une plateforme cloud computing de confiance, nationale et souveraine : une « centrale numérique » hexagonale qui ouvrira la marche triomphale de la Nation contre le libéralisme hégémonique (et sauvage) de l'Amérique. (Notons la trouvaille remarquable — promise à faire flores — de l'expression « centrale numérique », pour datacenter, empruntée au vocabulaire du nucléaire conquérant des trente glorieuses dont la France se complaît encore à s'enorgueillir comme des trophées d'une gloire passée — voir Kepco dans les Emirats et la position délicate de Mme Lauvergeon dans le contexte actuel.) Encore faudra-t-il donc que la centrale numérique accouche d'un nuage qui ne soit pas de Tchernobyl !

 



Dans la sphère privée aussi, on se précipite. Le 10 mai dernier, l'ADEN publiait son Livre blanc proposant rien moins que des « clouds communautaires locaux » pour la dilapidation du Grand Emprunt — dont, je crois me souvenir, qu'il n'est pas encore vraiment levé. Il mêle harmonieusement les buzz du moment : communauté d'utilisateurs, cloud computing et aménagement du territoire, car, on l'élude assez rapidement, les centrales numériques ont aussi un impact sur l'environnement qui pourrait contrevenir aux déclarations incantatoires sur le développement durable. (Dont, il est vrai, qu' « elles commencent à bien faire ».) L'Association pour le développement de l'économie numérique en France, avec comme chef de file VMWare en l'occurrence, cherche donc à équilibrer les considérations d'emploi, de green IT, d'aménagement des régions et de mutualisation des usages dans la planification des fameuses centrales numériques avec ce concept de moteur hybride, le cloud communautaire local. En fait, un réseau de clouds communautaires locaux interconnectés à terme, visant « à garantir l'indépendance technologique et industrielle de la France, tout en dotant ses territoires des ressources et moyens technologiques indispensables au développement de leur économie, de leur attractivité et de leur compétitivité ».

 



En ce printemps tardif, il est donc beaucoup question de nuages sous toutes les formes et l'imagination de nos conseillers, consultants, prosélytes du libre, industriels, groupes d'influence et lobbies variés s'est rapidement enfiévrée. Il est difficile de ne pas s'en inquiéter au regard du contraste saisissant offert par le paysage concomitant de l'économie européenne et des résultats inexistants de la « stratégie de Lisbonne » décrétée avec le même volontarisme unanime de l'Europe il y a maintenant dix ans.

 



mardi, mai 18, 2010

Internet : social ou anti-social ?


La recherche d'un équilibre satisfaisant entre respect de la vie privée et appétit pour l'échange d'information sur les réseaux sociaux et les services Web 2.0 semble décidément bien chaotique et difficile ! Prenons deux exemples emblématiques qui offusquent ces derniers jours certains quartiers de la blogosphère : Facebook et Google.



Eternellement à la recherche d'un business model — c'en est d'ailleurs presque devenu la marque de fabrique du site — Facebook semble depuis quelque temps pratiquer la stratégie du fait accompli. En décembre dernier, le site communautaire de partage transformait le profil de ses membres en une « identité en ligne » commercialisable à son profit, auprès d'annonceurs publicitaires par exemple, sans prendre vraiment de formes pour en avertir les premiers intéressés. Des sites comme Gawker avaient alors crié à la Grande Trahison de Facebook et invité ses utilisateurs à la révolte. Plus d'ailleurs que le choix technique de laisser ces profils publics par défaut et de rendre leur configuration pour une protection raisonnable d'une complexité rebutante, on reprochait à Facebook la préméditation et la condescendance avec laquelle ces agissements furent ourdis.



Par le passé, en 2007 et 2008, Facebook avait comploté plusieurs tentatives similaires avec son système « Beacon » de collecte automatisée d'information sur les membres du réseau par des tiers parti — finalement retiré devant le tollé général —, ou encore avec les modalités de mise à jour de sa version 2.0 à la version 3.0. Mais, il y a encore deux ans, le réseau social n'était peut-être pas aussi fort qu'il pense l'être aujourd'hui.



Google a connu la même mésaventure avec le récent fiasco de l'introduction de « Google Buzz », un service hybride de partage et de microblogging, dans son propre service de courrier électronique GMail. Même option : le défaut est de rendre publique l'information a priori privée du détenteur de compte GMail, le moteur de recherches sélectionnant automatiquement les mises en relation d'après le profil de l'utilisateur. Ici aussi, Google a du modifier sensiblement le fonctionnement automatique de Buzz en réponse au mécontentement généralement exprimé dans la blogosphère. Buzz est cependant considéré comme un très efficace réseau de spamming par la très sérieuse revue Technology Review du MIT.



Comme pour confirmer cette dérive subreptice, Facebook pousse aujourd'hui plus loin la stratégie d'amalgame entre profils et identités en ligne comme monnaie du Web, en rendant d'office publiques toutes les préférences de la rubrique « Like » du profil de ses membres : préférences musicales, lectures favorites, carrière et emplois, écoles et éducation ; tout est monnayable. La complexité accrue de la configuration de la gestion des données privée, elle-même exacerbée par l'irruption récente du réseau social sur les mobiles, font prédire à certains le déclin et la chute de Facebook !



Au même moment, Google, encore, se fait acerbement critiquer à propos du service Google Street View — qui, rappelons le, avait déjà provoqué quelques hoquets à son démarrage : « qui donc est-ce que je vois à la fenêtre de ma maison sur Street View, alors que je suis en voyage à l'étranger ? » (pour rester dans le registre du convenable), l'amenant à flouter les visages ou même à retoucher certaines photos — au motif qu'en prenant ces photos et en compilant la présence ou l'absence de bornes de réseau WiFi, le géant de Mountain View avait par inadvertance collecté des gigaoctets de trafic sur ces réseaux sans-fil privés et les avait (par inadvertance ?) conservés.



Tous ces symptômes sont révélés sur fond de batailles politiques, sourdes mais acharnées, sur la définition et la protection des données privées en Europe et aux Etats-Unis. Sous nos cieux, Google fait l'objet d'une plainte pour abus de position dominante diligentée par la Commission Européenne — sous ces mêmes cieux, décidément bien juridiques, le fameux site The Pirate Bay était débranché hier sous injonction d'un tribunal allemand saisi par la MPA américaine ! Outre-Atlantique, le député Barney Frank propose d'étendre massivement les responsabilités et les pouvoirs d'intervention de la FTC (Federal Trade Commission) en créant une nouvelle agence, la Consumer Financial Protection Agency, avec pleins pouvoirs régulatoires sur la protection du consommateur. Le président de la FTC lui-même, Jon Leibowitz, est un fervent et bruyant partisan de la réglementation des sites commerciaux et de la protection des données privées des consommateurs.



Dans une interview donnée à Esquire, Carol Bartz, CEO de Yahoo!, décrit sa vision de l'avenir d'Internet : « l'Internet individuel. Je veux qu'il soit à moi et ne pas avoir à trop réfléchir pour obtenir ce dont j'ai besoin. D'une certaine façon, je voudrais que ce soit HAL, qu'il apprenne à me connaître, qu'il sache mes préférences et mes goûts, et qu'il filtre toute cette masse volumineuse d'information à ce crible pour trouver exactement ce que je veux. »



On meurt d'impatience...



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